Conte : Féronde, ou le purgatoire

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Contes

Jean de La Fontaine – Conte : Féronde, ou le purgatoire

Vers le Levant le Vieil de la Montagne
Se rendit craint par un moyen nouveau.
Craint n’était-il pour l’immense campagne
Qu’il possédât, ni pour aucun monceau
D’or ou d’argent; mais parce qu’au cerveau
De ses sujets il imprimait des choses
Qui de maint fait courageux étaient causes.
Il choisissait entre eux les plus hardis;
Et leur faisait donner du paradis
Un avant-goût à leurs sens perceptible;
Du paradis de son législateur;
Rien n’en a dit ce prophète menteur
Qui ne devînt très croyable et sensible
A ces gens-là. Comment s’y prenait-on?
On les faisait boire tous de façon
Qu’ils s’enivraient, perdaient sens et raison.
En cet état, privés de connaissance,
On les portait en d’agréables lieux,
Ombrages frais, jardins délicieux.
Là se trouvaient tendrons en abondance,
Plus que maillés, et beaux par excellence :
Chaque réduit en avait à couper.
Si se venaient joliment attrouper
Près de ces gens, qui leur boisson cuvée
S’émerveillaient de voir cette couvée,
Et se croyaient habitants devenus
Des champs heureux qu’assigne à ses élus
Le faux Mahom. Lors de faire accointance,
Turcs d’approcher, tendrons d’entrer en danse;
Au gazouillis des ruisseaux de ces bois,
Au son de luths accompagnant les voix
Des rossignols: il n’est plaisir au monde
Qu’on ne goutât dedans ce paradis:
Les gens trouvaient en son charmant pourpris
Les meilleurs vins de la machine ronde;
Dont ne manquaient encor de s’enivrer,
Et de leur sens perdre l’entier usage.
On les faisait aussitôt reporter
Au premier lieu: de tout ce tripotage
Qu’arrivait-il? Ils croyaient fermement
Que quelque jour de semblables délices
Les attendaient, pourvu que hardiment,
Sans redouter la mort ni les supplices,
Ils fissent chose agréable à Mahom,
Servant leur prince en toute occasion.
Par ce moyen leur prince pouvait dire
Qu’il avait gens à sa dévotion
Déterminés, et qu’il n’était empire
Plus redouté que le sien ici-bas.
Or ai-je été prolixe sur ce cas,
Pour confirmer l’histoire de Féronde.
Féronde était un sot de par le monde,
Riche manant, ayant soin du tracas,
Dîmes et cens, revenus et ménage
D’un abbé blanc. J’en sais de ce plumage
Qui valent bien les noirs, à mon avis,
En fait que d’être aux maris secourables,
Quand forte tâche ils ont en leur logis,
Si qu’il y faut moines et gens capables.
Au lendemain celui-ci songeait,
Et tout son fait dès la veille mangeait,
Sans rien garder, non plus qu’un droit apôtre,
N’ayant autre oeuvre, autre emploi, penser autre,
Que de chercher où gisaient les bons vins,
Les bons morceaux, et les bonnes commères,
Sans oublier les gaillardes nonnains,
Dont il faisait peu de part à ses frères.
Féronde avait un joli chaperon
Dans son logis, femme sienne, et dit-on
Que parentèle était entre la dame
Et notre abbé; car son prédécesseur,
Oncle et parrain, dont Dieu veuille avoir l’âme,
En était père, et la donna pour femme
A ce manant, qui tint à grand honneur
De l’épouser. Chacun sait que de race
Communément fille bâtarde chasse:
Celle-ci donc ne fit mentir le mot.
Si n’était pas l’époux homme si sot
Qu’il n’en eût doute, et ne vît en l’affaire
Un peu plus clair qu’il n’était nécessaire.
Sa femme allait toujours chez le prélat;
Et prétextait ses allées et venues
Des soins divers de cet économat.
Elle alléguait mille affaires menues.
C’était un compte, ou c’était un achat;
C’était un rien; tant peu plaignait sa peine.
Bref il n’était nul jour en la semaine,
Nulle heure au jour, qu’on ne vît en ce lieu
La receveuse. Alors le père en Dieu
Ne manquait pas d’écarter tout son monde:
Mais le mari, qui se doutait du tour,
Rompait les chiens, ne manquant au retour
D’imposer mains sur madame Féronde.
Onc il ne fut un moins commode époux.
Esprits ruraux volontiers sont jaloux,
Et sur ce point à chausser difficiles,
N’étant pas faits aux coutumes des villes.
Monsieur l’abbé trouvait cela bien dur,
Comme prélat qu’il était, partant homme
Fuyant la peine, aimant le plaisir pur,
Ainsi que fait tout bon suppôt de Rome.
Ce n’est mon goût; je ne veux de plein saut
Prendre la ville, aimant mieux l’escalade;
En amour dea, non en guerre; il ne faut
Prendre ceci pour guerrière bravade,
Ni m’enrôler là-dessus malgré moi.
Que l’autre usage ait la raison pour soi,
Je m’en rapporte, et reviens à l’histoire
Du receveur, qu’on mit en purgatoire
Pour le guérir, et voici comme quoi.
Par le moyen d’une poudre endormante
L’abbé le plonge en un très long sommeil.
On le croit mort; on l’enterre; l’on chante:
Il est surpris de voir à son réveil
Autour de lui gens d’étrange manière;
Car il était au large dans sa bière,
Et se pouvait lever de ce tombeau
Qui conduisait en un profond caveau.
D’abord la peur se saisit de notre homme.
Qu’est-ce cela? songe-t-il? est-il mort?
Serait-ce point quelque espèce de sort?
Puis il demande aux gens comme on les nomme,
Ce qu’ils font là, d’où vient que dans ce lieu
L’on le retient; et qu’a-t-il fait à Dieu?
L’un d’eux lui dit: Console-toi, Féronde,
Tu te verras citoyen du haut monde
Dans mille ans d’hui, complets et bien comptés.
Auparavant il faut d’aucuns péchés
Te nettoyer en ce saint purgatoire.
Ton âme un jour plus blanche que l’ivoire
En sortira. L’ange consolateur
Donne, à ces mots, au pauvre receveur
Huit ou dix coups de forte discipline,
En lui disant: C’est ton humeur mutine,
Et trop jalouse, et déplaisant à Dieu
Qui te retient pour mille ans en ce lieu.
Le receveur s’étant frotté l’épaule
Fait un soupir: Mille ans, c’est bien du temps.
Vous noterez que l’ange était un drôle,
Un frère Jean novice de léans
Ses compagnons jouaient chacun un rôle
Pareil au sien dessous un feint habit.
Le receveur requiert pardon, et dit:
Las si jamais je rentre dans la vie,
Jamais soupçon, ombrage, et jalousie,
Ne rentreront dans mon maudit esprit.
Pourrais-je point obtenir cette grâce?
On la lui fait espérer; non sitôt:
Force est qu’un an dans ce séjour se passe;
Là cependant il aura ce qu’il faut
Pour sustenter son corps, rien davantage;
Quelque grabat, du pain pour tout potage,
Vingt coups de fouet chaque jour, si l’abbé
Comme prélat rempli de charité
N’obtient du Ciel qu’au moins on lui remette
Non le total des coups, mais quelque part,
Voire moitié, voire la plus grand’part.
Douter ne faut qu’il ne s’en entremette,
A ce sujet disant mainte oraison.
L’ange en après lui fait un long sermon.
A tort, dit-il, tu conçus du soupçon.
Les gens d’Eglise ont-ils de ces pensées?
Un abbé blanc! c’est trop d’ombrage avoir;
Il n’écherrait que dix coups pour un noir.
Défais-toi donc de tes erreurs passées.
Il s’y résout. Qu’eût-il fait? Cependant
Sire Prélat et Madame Féronde
Ne laissent perdre un seul petit moment.
Le mari dit: Que fait ma femme au monde?
– Ce qu’elle y fait? Tout bien; Notre prélat
L’a consolée, et ton économat
S’en va son train, toujours à l’ordinaire.
– Dans le couvent toujours a-t-elle affaire?
– Où donc? Il faut qu’ayant seule à présent
Le faix entier sur soi, la pauvre femme
Bon gré mal gré léans aille souvent,
Et plus encor que pendant ton vivant.
Un tel discours ne plaisait point à l’âme.
Ame j’ai cru le devoir appeler,
Ses pourvoyeurs ne le faisant manger
Ainsi qu’un corps. Un mois à cette épreuve
Se passe entier, lui jeûnant, et l’abbé
Multipliant oeuvres de charité,
Et mettant peine à consoler la veuve.
Tenez pour sûr qu’il y fit de son mieux.
Son soin ne fut longtemps infructueux:
Pas ne semait en une terre ingrate.
Pater abbas avec juste sujet
Appréhenda d’être père en effet.
Comme il n’est bon que telle chose éclate,
Et que le fait ne puisse être nié,
Tant et tant fut par Sa Paternité
Dit d’oraisons, qu’on vit du purgatoire
L’âme sortir, légère, et n’ayant pas
Once de chair. Un si merveilleux cas
Surprit les gens. Beaucoup ne voulaient croire
Ce qu’ils voyaient. L’abbé passa pour saint.
L’époux pour sien le fruit posthume tint,
Sans autrement de calcul oser faire.
Double miracle était en cette affaire:
Et la grossesse, et le retour du mort.
On en chanta Te-deum à renfort.
Stérilité régnait en mariage
Pendant cet an, et même au voisinage
De l’abbaye, encor bien que léans
On se vouât pour obtenir enfants.
A tant laissons l’économe et sa femme;
Et ne soit dit que nous autres époux
Nous méritions ce qu’on fit à cette âme
Pour la guérir de ses soupçons jaloux.

Explications et analyses de Louis Moland :

Conte : Féronde, ou le purgatoire

feronde-ou-le-purgatoire_contes_la_fontaine_Plus que maillés,1 et beaux par excellence :
– Expression métaphorique empruntée au vocabulaire des chasseurs. Lorsque les perdreaux grandissent, les plumes du dessous de la gorge et du jabot, jusque-là d’un blanc sale et jaunâtre, se trouvent renforcées par d’autres plumes mouchetées de gris : quand ces nouvelles plumes ont paru, on dit que les perdreaux sont maillés. « Les perdreaux ne sont bons que quand ils sont maillés, » dit Langlois dans son Dictionnaire des chasses, 1733, in-12, p. 121.
Féronde avoit un joli chaperon
– Une jolie femme. Le chaperon était une coiffure des femmes.
La Fontaine, dans une lettre à sa femme datée du 25 août 1603, dit de même : « Faites bien mes recommandations à votre marmot, et dites-lui que, peut-être, j’amènerai de ce pays-là quelque beau petit chaperon pour le faire Jouer et lui tenir compagnie. »

Féronde ou le Purgatoire – La Fontaine a directement emprunté ce conte à Boccace, nouvelle III de la VIIIe journée du Décameron. En voici le sommaire en italien : « Feronda, mangiata certa polvere, è sotterrato per morto, e dall’ abate, che la moglie di lui si gode, tratto délla sepoltura e messo in prigione e fattogli credere che egli è in purgatorio ; e poi risuscitato, per suo nutrica un figliuolo dello abate nella moglie di lui generato. »
La dernière nouvelle de la Terza cena del Lasca offre un récit qui mérite d’être comparé avec celui de Boccace et de La Fontaine. En voici le sommaire…la suite

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