Conte d’un paysan qui avait offensé son seigneur

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Contes

Jean de La Fontaine – Conte : Conte d’un paysan qui avait…

Conte d’un paysan qui avait offensé son seigneur

Un paysan son seigneur offensa
L’histoire dit que c’était bagatelle:
Et toutefois ce seigneur le tança
Fort rudement; ce n’est chose nouvelle.
Coquin, dit-il, tu mérites la hart;
Fais ton calcul d’y venir tôt ou tard:
C’est une fin à tes pareils commune.
Mais je suis bon; et de trois peines l’une
Tu peux choisir. Ou de manger trente aulx,
J’entends sans boire et sans prendre repos;
Ou de souffrir trente bons coups de gaules,
Bien appliqués sur tes larges épaules;
Ou de payer sur-le-champ cent écus.
Le paysan consultant là-dessus:
Trente aulx sans boire! ah, dit-il en soi-même,
Je n’appris onc à les manger ainsi.
De recevoir les trente coups aussi,
Je ne le puis sans un péril extrême.
Les cent écus, c’est le pire de tous.
Incertain donc il se mit à genoux,
Et s’écria: Pour Dieu, miséricorde.
Son seigneur dit: Qu’on apporte une corde;
Quoi le galant m’ose répondre encor?
Le paysan, de peur qu’on ne le pende,
Fait choix de l’ail; et le seigneur commande
Que l’on en cueille, et surtout du plus fort.
Un après un lui-même il fait le compte:
Puis quand il voit que son calcul se monte
A la trentaine, il les met dans un plat.
Et cela fait, le malheureux pied-plat
Prend le plus gros; en pitié le regarde;
Mange, et rechigne, ainsi que fait un chat
Dont les morceaux sont frottés de moutarde.
Il n’oserait de la langue y toucher.
Son seigneur rit, et surtout il prend garde
Que le galant n’avale sans mâcher.
Le premier passe; aussi fait le deuxième:
Au tiers, il dit: Que le diable y ait part.
Bref il en fut à grand’peine au douzième,
Que s’écriant: Haro! la gorge m’ard!
Tôt, tôt, dit-il, que l’on m’apporte à boire.
Son seigneur dit: Ah ah, sire Grégoire,
Vous avez soif! Je vois qu’en vos repas
Vous humectez volontiers le lampas.
Or buvez donc et buvez à votre aise;
Bon prou vous fasse: Holà, du vin, holà.
Mais, mon ami, qu’il ne vous en déplaise,
Il vous faudra choisir après cela
Des cent écus, ou de la bastonnade,
Pour suppléer au défaut de l’aillade.
– Qu’il plaise donc, dit l’autre, à vos bontés
Que les aulx soient sur les coups précomptés:
Car pour l’argent, par trop grosse est la somme:
Où la trouver moi qui suis un pauvre homme?
– Hé bien, souffrez les trente horions,
Dit le seigneur; mais laissons les oignons.
Pour prendre coeur, le vassal en sa panse
Loge un long trait; se munit le dedans;
Puis souffre un coup avec grande constance;
Au deux, il dit: Donnez-moi patience,
Mon doux Jésus, en tous ces accidents.
Le tiers est rude, il en grince les dents,
Se courbe tout, et saute de sa place.
Au quart il fait une horrible grimace:
Au cinq un cri: mais il n’est pas au bout;
Et c’est grand cas s’il peut digérer tout.
On ne vit onc si cruelle aventure:
Deux forts paillards ont chacun un bâton,
Qu’ils font tomber par poids et par mesure,
En observant la cadence et le ton.
Le malheureux n’a rien qu’une chanson:
Grâce, dit-il. Mais las! point de nouvelle;
Car le seigneur fait frapper de plus belle,
Juge des coups, et tient sa gravité,
Disant toujours qu’il a trop de bonté.
Le pauvre diable enfin craint pour sa vie.
Après vingt coups, d’un ton piteux il crie:
Pour Dieu cessez: hélas! je n’en puis plus.
Son seigneur dit: Payez donc cent écus,
Net et comptant: je sais qu’à la desserre
Vous êtes dur; j’en suis fâché pour vous.
Si tout n’est prêt, votre compère Pierre
Vous en peut bien assister entre nous.
Mais pour si peu vous ne vous feriez tondre.
Le malheureux, n’osant presque répondre,
Court au mugot, et dit: C’est tout mon fait.
On examine; on prend un trébuchet.
L’eau cependant lui coule de la face:
Il n’a point fait encor telle grimace.
Mais que lui sert? il convient tout payer.
C’est grand’pitié quand on fâche son maître!
Ce paysan eut beau s’humilier;
Et, pour un fait, assez léger peut-être,
Il se sentit enflammer le gosier,
Vuider la bourse, émoucher les épaules;
Sans qu’il lui fût, dessus les cent écus,
Ni pour les aulx, ni pour les coups de gaules,
Fait seulement grâce d’un carolus.

Notes de Walckenaer :

Conte d'un paysan qui avait offensé son seigneur
Conte d’un paysan qui avait offensé son seigneur

 Vous humectez volontiers le lampas, Terme emprunté à l’art vétérinaire. Le lampas est un gonflement prenne toujours inflammatoire de la membrane muqueuse, qui, dans la bouche des chevaux, recouvre la voûte du palais, et qui garnit la face interne des dents. Ce mot par extension, servait à désigner le palais de la bouche du cheval ; et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du dictionnaire de l’Académie française (1696, in-folio, t. I, p. 379, édition de Hollande)

Deux forts paillards ont chacun un bâton, Ce mot est employé ici selon son ancienne signification, et désigne des habitants de Ia campagne, des rustres qui couchent sur la paille.

 

Notes de Ch. Marty-Laveaux :

Dans les manuscrits de Conrart cette pièce a pour titre : Conte d’un Gentilhomme espagnol et d’un Païsan son vassal. Molière s’est rappelé ce conte en écrivant le 1er intermède du Malade imaginaire. (Ch. Marty-Laveaux, P. Jannet, 1857)

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