Cocu battu et content

Cocu battu et content

0 76

N’a pas longtemps de Rome revenait
Certain cadet qui n’y profita guère;
Et volontiers en chemin séjournait,
Quand par hasard le galant rencontrait
Bon vin, bon gîte et belle chambrière.
Avint qu’un jour en un bourg arrêté
Il vit passer une dame jolie,
Leste, pimpante, et d’un page suivie,
En la voyant, il en fut enchanté.
La convoita; comme bien savait faire.
Prou de pardons il avait rapporté;
De vertu peu; chose assez ordinaire.
La dame était de gracieux maintien,
De doux regard, jeune, fringante et belle;
Somme qu’enfin il ne lui manquait rien,
Fors que d’avoir un Ami digne d’elle.
Tant se la mit le drôle en la cervelle,
Que dans sa peau peu ni point ne durait:
Et s’informant comment on l’appelait:
C’est, lui dit-on, la Dame du village.
Messire Bon l’a prise en mariage,
Quoiqu’il n’ait plus que quatre cheveux gris:
Mais, comme il est des premiers du pays,
Son bien supplée au défaut de son âge.
Notre cadet tout ce détail apprit,
Dont il conçut espérance certaine.
Voici comment le pèlerin s’y prit.
Il renvoya dans la ville prochaine
Tous ses valets, puis s’en fut au château:
Dit qu’il était un jeune jouvenceau,
Qui cherchait maître, et qui savait tout faire.
Messire Bon, fort content de l’affaire,
Pour fauconnier le loua bien et beau.
(Non toutefois sans l’avis de sa femme.)
Le fauconnier plut très fort à la dame;
Et n’étant homme en tel pourchas nouveau,
Guère ne mit à déclarer sa flamme.
Ce fut beaucoup; car le vieillard était
Fou de sa femme, et fort peu la quittait,
Sinon les jours qu’il allait à la chasse.
Son fauconnier, qui pour lors le suivait,
Eût demeuré volontiers en sa place.
La jeune dame en était bien d’accord,
Ils n’attendaient que le temps de mieux faire.
Quand je dirai qu’il leur en tardait fort,
Nul n’osera soutenir le contraire.
Amour enfin, qui prit à coeur l’affaire,
Leur inspira la ruse que voici.
La dame dit un soir à son mari:
Qui croyez-vous le plus rempli de zèle
De tous vos gens? Ce propos entendu
Messire Bon lui dit: J’ai toujours cru
Le fauconnier garçon sage et fidèle;
Et c’est à lui que plus je me fierais.
– Vous auriez tort, repartit cette belle;
C’est un méchant: il me tint l’autre fois
Propos d’amour, dont je fus si surprise,
Que je pensai tomber tout de mon haut;
Car qui croirait une telle entreprise?
Dedans l’esprit il me vint aussitôt
De l’étrangler, de lui manger la vue:
Il tint à peu; je n’en fus retenue
Que pour n’oser un tel cas publier:
Même, à dessein qu’il ne le pût nier,
Je fis semblant d’y vouloir condescendre;
Et cette nuit sous un certain poirier
Dans le jardin je lui dis de m’attendre.
Mon mari, dis-je, est toujours avec moi,
Plus par amour que doutant de ma foi;
Je ne me puis dépêtrer de cet homme,
Sinon la nuit pendant son premier somme:
D’auprès de lui tâchant de me lever,
Dans le jardin je vous irai trouver.
Voilà l’état où j’ai laissé l’affaire.
Messire Bon se mit fort en colère.
Sa femme dit: Mon mari, mon époux,
Jusqu’à tantôt cachez votre courroux;
Dans le jardin attrapez-le vous-même;
Vous le pourrez trouver fort aisément;
Le poirier est à main gauche en entrant.
Mais il vous faut user de stratagème:
Prenez ma jupe, et contrefaites-vous;
Vous entendrez son insolence extrême:
Lors d’un bâton donnez-lui tant de coups,
Que le galant demeure sur la place.
Je suis d’avis que le friponneau fasse
Tel compliment à des femmes d’honneur!
L’époux retint cette leçon par coeur.
Onc il ne fut une plus forte dupe
Que ce vieillard, bon homme au demeurant.
Le temps venu d’attraper le galant,
Messire Bon se couvrit d’une jupe,
S’encorneta, courut incontinent
Dans le jardin, où ne trouva personne:
Garde n’avait: car, tandis qu’il frissonne,
Claque des dents, et meurt quasi de froid,
Le pèlerin, qui le tout observait,
Va voir la dame; avec elle se donne
Tout le bon temps qu’on a, comme je croi,
Lorsqu’Amour seul étant de la partie
Entre deux draps on tient femme jolie;
Femme jolie, et qui n’est point à soi.
Quand le galant, un assez bon espace,
Avec la dame eut été dans ce lieu,
Force lui fut d’abandonner la place:
Ce ne fut pas sans le vin de l’adieu.
Dans le jardin il court en diligence.
Messire Bon rempli d’impatience
A tous moments sa paresse maudit.
Le pèlerin, d’aussi loin qu’il le vit,
Feignit de croire apercevoir la dame,
Et lui cria: Quoi donc méchante femme!
A ton mari tu brassais un tel tour!
Est-ce le fruit de son parfait amour!
Dieu soit témoin que pour toi j’en ai honte:
Et de venir ne tenais quasi compte,
Ne te croyant le coeur si perverti,
Que de vouloir tromper un tel mari.
Or bien, je vois qu’il te faut un ami;
Trouvé ne l’as en moi, je t’en assure.
Si j’ai tiré ce rendez-vous de toi,
C’est seulement pour éprouver ta foi:
Et ne t’attends de m’induire à luxure:
Grand pécheur suis; mais j’ai, la Dieu merci,
De ton honneur encor quelque souci.
A monseigneur ferais-je un tel outrage?
Pour toi, tu viens avec un front de page:
Mais, foi de Dieu, ce bras te châtiera;
Et monseigneur puis après le saura.
Pendant ces mots l’époux pleurait de joie,
Et, tout ravi, disait entre ses dents:
Loué soit Dieu, dont la bonté m’envoie
Femme et valet si chastes, si prudents.
Ce ne fut tout; car à grands coups de gaule
Le pèlerin vous lui froisse une épaule;
De horions laidement l’accoutra;
Jusqu’au logis ainsi le convoya.
Messire Bon eût voulu que le zèle
De son valet n’eût été jusque-là;
Mais le voyant si sage et si fidèle,
Le bon hommeau des coups se consola.
Dedans le lit sa femme il retrouva;
Lui conta tout, en lui disant: M’amie,
Quand nous pourrions vivre cent ans encor,
Ni vous ni moi n’aurions de notre vie
Un tel valet; c’est sans doute un trésor.
Dans notre bourg je veux qu’il prenne femme:
A l’avenir traitez-le ainsi que moi.
– Pas n’y faudrai, lui repartit la dame;
Et de ceci je vous donne ma foi.

“Cocu battu et content”

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.