Le Chêne et le Roseau , commentaires

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Etudes littéraires sur  Le Chêne et le Roseau par Van Hollebeke :


 

Le chêne un jour dit au roseau 2 :
Vous avez bien sujet d’accuser la nature 3;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau 4;
Le moindre vent qui d’aventure 5
Fait rider la face de l’eau ,
Vous oblige à baisser la tête;
Cependant que 6 mon front, au Caucase pareil,

1 – Esope met en scène un roseau et un olivier. Dans La Fontaine, c’est le plus robuste des arbres, c’est le chêne qui sera l’objet de la lutte des vents, et le jouet de Borée. (Guillon.)
La Fontaine a discerné l’âme et le caractère jusque dans les arbres; il a vu, comme Virgile, le port majestueux du chêne, et le peint en vers grandioses. I! lui a donné l’orgueil qui convient à la masse de son tronc, à l’ampleur de son feuillage, à la force uniforme de sa longue végétation. (Taine.)
2 – L’auteur entre en matière sans prologue, sans morale.
(Chamfort.) La Fontaine quelquefois néglige la morale et se livre à l’attrait de peindre, bien sûr que d’un sujet moral il est facile de tirer une réflexion morale. (Marmontel.)
3 – Ce vers est le résumé des développements suivants, jusqu’au
vers 17e, qui répète ce même résumé. Nous voyons donc ici un exemple d’une analyse entre deux synthèses.
4 – Réflexion humiliante pour le roseau; elle tient presque de l’insulte. Le moindre vent, etc., même pensée : le chêne ne raisonne que par des exemples ; c’est ainsi que l’on parle aux ignorants et aux faibles. (Le Boiteux.)
5 – D’aventure, un peu vieux, mais poétique. Il ne faut pas grand effort, mais un simple hasard ; non un vent qui soulève les flots, mais le plus léger souffle qui fasse rider la face de l’eau.
(Guillon.)
6 – Cependant que, tandis que. Manière emphatique de parler. qui est plus propre à la poésie, surtout dans cet exemple. (Nodier.)
Je ne crois pas que l’on doive jamais dire cependant que en prose; mais il me semble qu’il pourrait être quelquefois employé heureusement en poésie. Ici, par exemple, ne donne-t-il pas au discours du chêne une sorte d’emphase qui contraste avec le ton modeste du roseau? (Lorin.)

Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave 7 l’effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr,
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant a souffrir ;
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent 8
Sur les humides bords des royaumes du vent 9.
La nature envers vous me semble bien injuste.

7 – Remarquez bien cela : il ne dit pas qu’il résiste à la tempête, il la brave!.. El plus loin : à l’abri, je couvre, le voisinage, je vous défendrais, etc. Vainqueur des éléments, non seulement il n’en craint point les coups pour lui-même; il est assez fort pour en sauver tous ceux qui l’entourent. (Le Batteux.)
Le chêne ne plaint le roseau que pour avoir le droit do se louer lui-même aux dépens de son pauvre voisin… Des paroles de protection sont pour le protecteur un triomphe. Qu’il est doux pour le chêne d’offrir « l’abri de son feuillage » à qui ne peut en profiler.
(Taine.)
8 – Le plus souvent. Le chêne ne peut pas dire au roseau pris individuellement: « Vous naissez souvent. » Cela doit s’entendre de l’espèce.
9 – Tour poétique qui sied à l’arbre de Dodone et des druides, et surtout à l’orgueil. (Aimé-Martin.)
L’idée simple de ce vers est : au bord de l’eau.

Votre compassion 10, lui répondit l’arbuste,
Part d’un bon naturel; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos 11 ;
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants 12
Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’arbre tient bon ; le roseau plie.

10 – Le roseau a parfaitement compris les intentions du chêne. — Sa compassion est humiliante, parce qu’elle n’est qu’un déguisement d’amour propre; et ses souhaits une dérision, parce qu’ils ne sont qu’une politesse d’égoïste. (Taine.)
Chamfort est d’un avis tout opposé. Voici comme il s’exprime : ” Le roseau, dans sa réponse, rend d’abord justice à la bonté que le chêne a montrée. En effet, il n’a pas été trop impertinent, et il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. ” Pour moi, je ne puis m’empêcher de voir dans le langage du chêne une pitié blessante, et de l’ironie dans la réplique du roseau.
11 – Résister contre présente une légère incorrection.Le verbe résister exige la préposition à. (Nodier.)
12 – Voilà le vent personnifié. Les flancs du nord, expression grandiose, mystérieuse et terrible, dont n’approche assurément ni l’outre d’Ulysse, ni même l’antre d’Eole. Tous les vents déchaînés do Virgile jettent moins de terreur que ce seul enfant du nord, qui accourt avec furie du bout de l’horizon : c’est l’immensité. Eut portés jusque là. Malgré la fougue poétique, chaque mot est juste et porte un sens : puisque le chéne avait résisté jusque-là, il fallait bien que le nord enfantât contre lui un ennemi tout nouveau.
(Guillon.)
La Fontaine décrit l’orage avec la pompe de style que le chêne a employée en parlant de lui-même.

Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tète au ciel était voisine 13,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts 14.

13 – Au ciel voisine; voisine du ciel; latinisme. [Nodier.)
14 – Ces deux derniers vers sont admirablement traduits d’un passage de Virgile:
… Quœ quantum vertice ad auras Aethercas, tantum radice ad Tartara tendit.
[Virg.. Georg.,11, 291.) Ces vers, malgré leur beauté, ne sont pas à comparer à ceux de La Fontaine ; ils ne contiennent ni la belle hyperbole, ni la personnification majestueuse de ceux du fabuliste; car ils signifient simplement que les racines se ” dirigent vers les enfers d’une quantité égale à celle dont le sommet se dirige vers le ciel ; ” ce qui, à la rigueur, peut être vrai d’un brin d’herbe ou de tout autre végétal. Dans La Fontaine, la tête, et non le sommet, est voisine du ciel, et les pieds touchent (et non se dirigent vers) l’empire des morts.
(Aimé-Martin.) Racan s’était déjà approprié ce passage de Virgile dans son Ode à M. de Bellegarde. Il y décrit un chêne, qui
Attache dans l’enfer ses profondes racines,
Et de ses larges bras touche le firmament. (Nodier.)
La supériorité de La Fontaine sur ces modèles est incontestable.

La moralité de cette fable n’est pas récapitulée en maxime au commencement ni à la fin, mais elle est répandue partout, ce qui vaut encore mieux. C’est le lecteur lui-même et non l’auteur qui In tire. Lorsqu’elle est entremêlée avec la fiction, la fable ressemble à ces riches étoffes où l’or et la soie sont filés ensemble. Cependant lu morale de celle-ci paraît se montrer dans les expressions mêmes de sa dernière image. Elles conviennent également au chêne orgueilleux et aux grands de la terre. (Bernardin de St-Pierre.)
Remarquons aussi l’habileté du poète qui consiste à nous faire le portrait de son héros à la fin du drame au lieu de le faire, comme ordinairement, dès l’introduction. Le meilleur moment pour produire le portrait est souvent celui où les personnages quittent la scène. L’effet est dramatique : après la chute, rappeler la grandeur.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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