Causerie sur le Vieillard et les trois jeunes hommes

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Le Vieillard et les trois jeunes hommes


Vous êtes émues, mesdames : savez-vous pourquoi ? — Oui, c’est l’effet du sublime ; nous sommes entrées dans tout un monde de pensées. — La certitude de la mort, l’ignorance de son heure, l’instabilité de la vie, quelle source féconde de poésie, quel appel vers Dieu et l’infini ! que  témoignage de la grandeur de l’Immuable, et de la petitesse de l’homme qui change sans cesse, et ne fait que passer ! Écoutez Bossuet :
” J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir ; je viens faire mon personnage ; je viens me montrer comme les autres : après, il faut disparaître…. Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus ; prenons-en cent. Qu’il y a eu de temps où je n’étais pas ! qu’il y en a où je ne serai point, et que j’occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ! ”
Voilà la philosophie du grand orateur de la chaire chrétienne. Quand il rencontrera sur son chemin les trois jeunes hommes de La Fontaine, ou une auguste princesse arrêtée brusquement dans le chemin de la vie, il pleurera sur la vanité des choses humaines, et nous enseignera les hautes leçons de Dieu. Nous allons l’écouter.

Un octogénaire plantait.
Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge!
Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage ;
Assurément il radotait.
Car au nom des Dieux, je vous prie,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.
A quoi bon charger votre vie
Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?
Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées :
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
Tout cela ne convient qu’à nous.
Il ne convient pas à vous-mêmes,
Repartit le Vieillard. Tout établissement
Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes
De vos jours et des miens se joue également.
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
Hé bien défendez-vous au Sage
De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :
J’en puis jouir demain, et quelques jours encore;
Je puis enfin compter l’aurore
Plus d’une fois sur vos tombeaux.
Le Vieillard eut raison ; l’un des trois Jouvenceaux
Se noya dès le port allant à l’Amérique.
L’autre, afin de monter aux grandes dignités,
Dans les emplois de Mars servant la République,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés.
Le troisième tomba d’un arbre
Que lui-même il voulut entrer ;
Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.

Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans était couronnée de l’éclat de sa double origine royale des deux plus grandes maisons de l’univers. Fille des rois d’Angleterre, petite-fille des Bourbons, elle occupe auprès de Louis XIV la seconde place de France. Par ça beauté, la distinction de son esprit, et sa jeunesse, elle est le charme et l’éclat de la cour du grand roi. En une seule nuit, la pesante main de Dieu anéantit toute cette grandeur trompeuse.
Entendez-vous la voix de Bossuet qui retentit sous la voûte de Saint-Denis ?

” Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiastes ; vanitas vanitatum et omnia vanitas.”
Vanité des vanités, et tout est vanité.

“J’étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans. Elle que j’avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d’un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leurs destinées ! L’eût-elle cru il y a dix mois ? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu’elle versait tant de larmes en ce lieu, qu’elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même ?… ” Vanité des vanités, et tout est vanité. C’est la seule parole qui me reste ; c’est la seule réflexion que me permet dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. … Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines… Non, après ce que nous venons de voir, la santé n’est qu’un nom, la vie n’est qu’un songe, la gloire n’est qu’une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu’un dangereux amusement : tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.”
La Fontaine appelait l’aigle de Meaux, mesdames ; il nous avait portés dans le sublime. Je vous prie de lire chez vous ce soir sa fable ” La Mort et le Mourant ” Elle a sa place à côté de celle-ci. Ce sont les deux compositions les plus élevées du grand poète.
Laissez-moi vous faire quelques questions, car je n’ai pas le droit d’oublier que vous êtes ici pour parler. — Nous ne songeons pas à parler, monsieur, quand nous entendons Bossuet — Oui, c’est comme la voix de Dieu qui descend sur nous.— Il étonne notre imagination et nous confond comme Pascal. — Et comme Socrate dans les livres de Platon.
Mais revenons à notre fable.
Que pensez-vous des trois jeunes hommes ? — Ont-ils bon cœur ? — Est-il permis au vieillard de parler lui-même de son âge et de la mort qui approche ? — Est-il convenable que nous lui en parlions nous-mêmes ? — N’est-ce pas attrister ses derniers jours ? — N’est-ce pas pour vous un doux spectacle que de voir un octogénaire qui plante ? — Quel sentiment et quelle pensée fait-il naître en vous ? — Vous dites-vous : ” Il est fou,” et riez-vous de lui ? — Ou bien, admirez-vous cette pensée qu’il porte vers l’avenir, vers les beaux fruits que son arbre donnera à ses enfants et à ses petits enfants ?
Que font les trois jeunes hommes ? — Leur langage ne révolte-t-il pas votre cœur ?
Le long espoir et les vastes pensées, l’avenir appartient-il au vieillard ? — Appartient-il aux jeunes hommes ? — A qui appartient-il ? — Est-il aucun moment qui nous puisse assurer d’un second seulement ? — Sommes-nous sûrs de demain ? — Les jeunes hommes survivent-ils au vieillard ? — Comment meurent-ils ? — Quel sentiment leur mort inspire-t-elle à l’octogénaire ? — N’admirez-vous pas, n’aimez-vous pas ce vieillard ? — Et le poète qui l’a créé et nous inspire de si hautes pensées ?
Quelle est la morale de cette fable ? — Demain est-il à vous, mon ami ? — Votre court passé de douze ans vous donne-t-il droit à un long avenir ?
Non, non, demain n’est à personne. Écoutez une histoire fameuse.
En dix-huit cent onze, les peuples regardaient le Louvre entouré de tonnerres comme un mont Sinaï. C’est M. Victor Hugo qui parle :

” Ils se disaient entre eux : ” Quelqu’un de grand va naître !
L’immense empire attend un héritier demain.
Qu’est-ce que le Seigneur va donner à cet homme
Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome,
Absorbe dans son sort le sort du genre humain ?”
Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde
S’entr’ouvrit, et l’on vit se dresser sur le monde
L’homme prédestiné,
Et les peuples béants ne purent que se taire,
Car ses deux bras levés présentaient à la terre
Un enfant nouveau-né…
Quand il eut bien fait voir l’héritier de ses trônes
Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes,
Éperdu, l’œil fixé sur quiconque était roi,
Comme un aigle arrivé sur une haute cime,
Il cria tout joyeux avec un air sublime :
L’avenir ! l’avenir ! l’avenir est à moi.

Non, l’avenir n’est à personne !
Sire ! l’avenir est à Dieu !
A chaque fois que l’heure sonne,
Tout ici-bas nous dit Adieu.
L’avenir! l’avenir ! mystère!
Toutes les choses de la terre,
Gloire, fortune militaire,
Couronne éclatante des rois,
Victoires aux ailes embrasées,
Ambitions réalisées,
Ne sont jamais sur nous posées
Que comme l’oiseau sur nos toits !

Oh ! demain, c’est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait ?
L’homme aujourd’hui sème la cause,
Demain Dieu fait mûrir l’effet.

Demain, c’est le cheval qui s’abat blanc d’écume.
Demain, ô conquérant, c’est Moscou qui s’allume,
La nuit comme un flambeau.
C’est votre vieille garde au loin jonchant la plaine,
Demain, c’est Waterloo ! demain c’est Sainte-Hélène !
Demain, c’est le tombeau ! ”

Vous voyez, que demain n’appartenait pas aux trois jeunes hommes de la Fontaine, ni à Henriette d’Angleterre, ni même au maître de l’Europe. Il n’appartient qu’à Dieu. Il est éternel, nous sommes des éphémères.

Lambert Sauveur

(Causeries avec mes élèves, Lambert Sauveur, F.W. Christern, 1875)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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