Causerie sur les Animaux malades de la peste

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Les Animaux malades de la peste


Mesdames, nous renverrons encore Pascal à un autre jour. Lisons le chef-d’œuvre de La Fontaine. C’est un drame, où vous verrez le Lion Louis XIV, le courtisan Renard, le peuple Âne, et les petits despotes Tigre, Ours, et jusqu’au simple Mâtin. Nous ne sommes plus aux temps glorieux de Colbert. Le peuple de France est épuisé par les batailles et par les impôts : plus de sang, plus d’argent. Toutes les nations sont coalisées contre le vieux lion. La terre demeure en friche, le trésor est vide ; on entend partout retentir les cris de la misère et de la faim. Où est le remède à tant de maux ? où découvrir l’auteur de cette colère du ciel?—C’est le roi lui-même, monsieur, c’est son insatiable ambition, son égoïsme, son despotisme. — Oui, madame, mais un roi n’est jamais coupable ; il est inviolable du moins; Bossuet a dit à celui-ci : ” O rois, vous êtes des dieux.  Écoutons du reste ce qui se passe à l’assemblée, car le Lion a convoqué son peuple.

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Quelle est la maladie qui régnait parmi les animaux ? — Est-ce une maladie terrible ?—Fait-elle beaucoup de victimes ? — Est-ce un châtiment du ciel ? — Pourquoi le ciel était-il en courroux ?
Au premier chant de l’Iliade, il y a aussi une peste infligée par Apollon. — Pourquoi, monsieur ? — Parce que Agamemnon a méprisé son prêtre Chrysès en lui enlevant sa fille.— Qui est puni pour le crime du roi?—L’armée des Grecs. — Ils ne sont pas coupables. — Peut-être ; mais les peuples payent pour les rois. — Que fait Apollon ? — Il s’élance des cimes de l’Olympe, courroucé dans son cœur, avec son arc et ses flèches retentissantes. H est redoutable comme la nuit. Il s’arrête loin des navires des Grecs et lance ses traits mortels; de nombreux bûchers ne cessent de consumer les morts; la peste moissonnait les Grecs infortunés. — Pourquoi les Grecs ne chassent-ils pas Agamemnon ?— C’est vrai : et les Français Louis XIV, n’est-ce pas, et les animaux le lion. Les peuples et les animaux sont bien patients, comme vous voyez : ils attendent longtemps quatre-vingt-neuf et quatre-vingt-‘treize, mais alors ils sont terribles.
Quelle description le poète fait-il de la maladie des animaux ? — Les tourterelles ont-elles l’habitude défie fuir ? — Ne s’aiment-elles plus ?
Que fait le lion dans cette situation désespérée ? —  A-t-il l’habitude d’appeler ses sujets dans son conseil ? — L’infortune n’abat-elle pas l’orgueil des rois eux-mêmes ? — Comment le lion ouvre-t-il l’assemblée ? — Pourquoi dit-il ” Mes chers amis ” ?— Les rois disent-ils quelquefois ” mes chers amis ” ? — Quand ? — Le lion tourne-t-il ses regards vers Dieu ? — Est-il pieux ? — Quand pense-t-il à Dieu?
— Avez-vous confiance dans sa piété, ou pensez-vous qu’il est hypocrite ?— A-t-il lu l’histoire ? — Connaît-il le sacrifice d’Iphigénie?— Et vous, mademoiselle ?—Racontez-nous cette histoire.— Iphigénie méritait-elle la mort ? — Et Louis XVI ? —Louis XIV et Louis XV étaient-ils plus innocents que Louis XVI ? — Dieu n’est-il pas juste ?
— Son dernier jugement est-il sur cette terre ou dans une autre vie ?
Quelle est la confession du lion ? — N’admirez-vous pas qu’il avoue ses crimes ?— Pensez-vous qu’il soit la victime offerte au céleste courroux ?—N’est-il pas très-coupable ? — Pourquoi ne sera-t-il pas condamné ?
Que dit le renard ? — Est-ce un courtisan ? — Est-il sincère ? — Un courtisan est-il sincère ? — A-t-il une pensée à lui ?—N’est-ce pas un singe et une machine? — Comment La Fontaine définit-il la cour ?

” Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,
Tâchent au moins de le paraître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître.
On dirait qu’un esprit anime mille corps :
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.”

La Fontaine respecte-t-il les courtisans ? — Et vous ? — Y a-t-il des courtisans auprès du Président de votre république ?— Les estimez-vous ?—Louis XIV avait-il plus de courtisans que le Président des États-Unis ?—Pourquoi ?— Ne fallait-il pas du courage à La Fontaine pour définir ainsi la cour ?— Le roi estimait-il les courtisans ?
Le discours du renard ne révolta-t-il pas l’honnêteté de rassemblée ? — Ne fut-il pas sifflé ?
Le tigre, l’ours, tous les puissants se confessèrent-ils ? — Étaient-ils coupables ? — Furent-ils condamnés ? — Pourquoi non ?
Que dit l’âne ? — Est-ce un grand criminel ? — Est-il le plus coupable ?— Si la justice règne sur la terre, sera-t-il condamné ? — Le loup, c’est-à-dire l’organe de la société, plaide-t-il pour ou contre l’âne ? — Quel est le tort de l’âne ?
— Est-ce un crime d’être faible et pauvre ? — Ne protestez-vous pas contre le jugement de l’assemblée ?— Quelle est la, morale de la fable ?

Lambert Sauveur

(Causeries avec mes élèves, Lambert Sauveur, F.W. Christern, 1875)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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