Causerie sur le Renard et la Cigogne

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Le Renard et la Cigogne


Connaissez-vous la cigogne ? — Non. Est-ce un quadrupède ? — C’est un oiseau. — Oui, c’est le stork, n’est-ce pas ? — Vous faites mal, madame, de donner le mot anglais.
Vous savez que je ne puis le permettre. — Pardon, monsieur. — Je vous pardonne volontiers, mais voilà que vous serez tous privés de la description que j’avais à présenter pour faire comprendre ce que c’est qu’une cigogne, et vous perdrez ainsi les mots que j’avais à employer sur la route. Je vous demande pardon à mon tour, si je me permets de vous rappeler à notre règlement. Vous savez que c’est pour votre bien.
Vous avez donc vu la cigogne au long cou et au long bec. Elle est en présence du renard. Celui-ci vous est connu : c’est un rusé et un trompeur. Il a mille et mille ruses dans son sac pour tromper les autres. Ne vous défiez-vous pas des hommes qui sont renards ? — Nous nous défions des trompeurs ; mais y a-t-il des hommes-renards ?
— N’en avez-vous pas rencontré qui ont son caractère ? — Si. — Bien plus, n’avez-vous pas vu des figures de renard ?
— Si, j’en ai vu moi, monsieur, au jardin des animaux, à New York. — Sans doute, mon ami, ce sont des renards à quatre pattes, mais n’avez-vous pas trouvé des figures de renard dans l’espèce humaine, une sorte de museau pointu, un nez effilé, un haut de tête qui s’enfuit, et je ne sais quel regard qui vous inquiète ? — Si, nous en avons vu. — Oui, il y a des renards parmi nous, et des bœufs, des loups, des chiens, des chèvres. Quant aux ressemblances morales elles sont grandes. G. Sand dit qu’il y a même dans notre race des lions, des aigles, des hannetons, des mouches ; il y a des oiseaux. N’y a-t-il pas des serpents ? — Si, malheureusement. — Et des oiseaux de nuit, des hiboux, qui haïssent la lumière ? — Oui. — Et des êtres souterrains qui mènent une vie de taupe ?— Il y en a. — Aimez-vous les chiens, madame ? — Oui, je les préfère à tous nos animaux. — Les aimez-vous tous ? — Non. — G. Sand non plus.
Au tome I de son livre ” Histoire de ma vie,” p. 22, elle dit: “J’aime les chiens, mais pas tous les chiens. J’ai même des antipathies marquées contre certains caractères d’individus de cette race. Je les aime un peu rebelles, hardis, grondeurs, et indépendants. Leur gourmandise à tous me chagrine. Ce sont des êtres excellents, admirablement doués, mais incorrigibles sur certains points. L’homme-chien n’est pas un beau type.” … Notre grande artiste est l’homme-oiseau ; nous en parlerons un autre jour. — Oui, monsieur, nous attendons avec impatience les oiseaux, l’alouette que vous nous avez promise, quand nous ignorions encore le passé et le futur en français, et aussi le grand roi de l’harmonie, votre fameux rossignol. — Patience ! patience ! nous sommes devant le renard et la cigogne.
Le renard, le trompeur, n’est-il jamais trompé ? — Si, bien souvent, et il le mérite ; c’est sa punition. Nous allons le voir. Lisons la fable.

Compère le Renard se mit un jour en frais,
et retint à dîner commère la Cigogne.
Le régal fût petit et sans beaucoup d’apprêts :
Le galant pour toute besogne,
Avait un brouet clair ; il vivait chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La Cigogne au long bec n’en put attraper miette ;
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de là, la Cigogne le prie.
« Volontiers, lui dit-il ; car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie. »
A l’heure dite, il courut au logis
De la Cigogne son hôtesse ;
Loua très fort la politesse ;
Trouva le dîner cuit à point :
Bon appétit surtout ; Renards n’en manquent point.
Il se réjouissait à l’odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande*.
On servit, pour l’embarrasser,
En un vase à long col et d’étroite embouchure.
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer ;
Mais le museau du sire était d’autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
Honteux comme un Renard qu’une Poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.
Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :
Attendez-vous à la pareille.

Comment La Fontaine exprime-t-il la morale de la fable ? — Il ne l’exprime pas du tout.— Combien d’invitations à dîner y a-t-il ici ? — Deux. — Qui fait la première ? — Le renard. — N’en êtes-vous pas étonnés ? — Non, nous pensons qu’il va donner un peu pour avoir beaucoup. — Oui, un pois dans l’espérance d’obtenir une fève. Il y a des gens pareils, n’est-ce pas ? — Il y en a beaucoup. — Le renard se mit-il en frais ? — Non, certes, le poète est ironique. — Ce monsieur est-il économe ?— Il est chiche et avare. — Oui, l’économie est une qualité, comme la prodigalité est un défaut ; l’avarice est un vice. La jeunesse est-elle avare ? — Bien rarement; un jeune homme avare est horrible à voir.
Pourquoi le renard sert-il son dîner dans une assiette plate ? — Est-ce l’habitude de servir ainsi la soupe ? — Pourquoi son brouet est-il clair ? — Quelle est la part respective des deux personnages dans ce dîner ? — La cigogne se plaint-elle ? — Est-elle offensée du moins ? — Ne pensez-vous pas qu’elle se venge ? — Ne payera-t-elle pas son hôte de la même monnaie ? — Que fait-elle en conséquence ? — Notre dame se met-elle en frais ? — Vit-elle chichement comme le renard ? — Qu’a-t-elle préparé pour son dîner ? — Comment l’a-t-elle servi ? — Le renard se fit-il attendre ? — Pourquoi non ? — Quel sentiment éprouva-t-il quand il sentit l’odeur de la cuisine ? — Quelle mine fit-il quand il fut à table ? — Quelle fut sa part du dîner ? — Remercia-t-il son hôtesse ? — Se corrigera-t-il après cette leçon ? — Et les hommes renards qui lisent La Fontaine, prendront-ils pour eux la leçon, ou bien l’appliqueront-ils à d’autres renards leurs voisins?

Lambert Sauveur

(Causeries avec mes élèves, Lambert Sauveur, F.W. Christern, 1875)

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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