Causerie sur la Grenouille et le Bœuf

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La Grenouille et le Bœuf


La. Fontaine a écrit une fable qui enseigne une morale semblable à celle de la fable de Florian. Connaissez-vous la grenouille ? — Non, — C’est un petit animal à quatre pattes, qui vit dans les marais, dans les eaux stagnantes.
Le soir des beaux jours, nous l’entendons coasser au loin ; elle chante comme la cigale la douce poésie des champs. La grenouille vit le plus souvent au fond de l’eau, mais elle vient aussi à sa surface, et en sort quelquefois.
La grenouille de La Fontaine est en présence d’un bœuf. Voilà une image de la société humaine. Dans la société en effet il n’y a pas égalité de conditions : les uns sont grands, les autres sont petits ; les uns sont forts, les autres sont faibles ; celui-ci est riche, celui-là pauvre ; il y a des maîtres et des domestiques, de grandes dames et de pauvres servantes ; d’un côté les rois, de l’autre le peuple. Restons dans notre condition : le sort de la grenouille va nous enseigner sur ce point.
Un jour donc que la grenouille était au bord de son étang, elle vit un gros bœuf qui passait majestueusement devant ses yeux émerveillés. Aussitôt la voilà prise d’envie ; elle, si petite, admire tant de grandeur. Pourquoi ne serait-elle pas grosse aussi ? C’est bien difficile pour la grenouille ; j’ai peur qu’il ne lui arrive malheur. Elle se met à l’ouvrage cependant, elle s’étend, elle s’enfle, elle fait tout pour égaler le bœuf en grosseur. Elle n’était pas seule en présence du bœuf, elle avait avec elle sa sœur. Elle lui dit: “Regarde bien, ma sœur, n’y suis-je pas encore ? ” — ” Nenni,” répond celle-ci. Elle ne se désespère pas, mais continue à s’enfler, et puis dit de nouveau :  ” M’y voici donc ! ” — ” Point du tout,” réplique sa sœur. — ” M’y voilà,” s’écrie la pauvre folle, après de nouveaux efforts. Et encore une fois sa compagne répond : ” Vous n’en approchez point.” La malheureuse fit tant qu’elle creva.
N’y a-t-il pas beaucoup de grenouilles parmi les hommes, et sont-elles moins punies que l’héroïne de La Fontaine ? Lisons les vers du fabuliste.

Une Grenouille vit un Bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
– Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ?
– Vous n’en approchez point. « La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Qu’est-ce qu’une pécore, monsieur ? — C’est synonyme de animal, bête; cela signifie ici personne stupide. — Et chétive ? — Ce qui est chétif a peu de valeur: Pascal dit que la durée de notre vie est chétive ; si le rosier de votre jardin est chétif, mademoiselle, il ne vous promet pas de belles roses pour votre bouquet. Ce qui est chétif n’a pas de force; le lion de La Fontaine appelle le cerf “chétif hôte des bois,” parce qu’il n’a pas pleuré aux obsèques de sa royale moitié, la lionne. Vous voyez que notre grenouille était de toutes manières une chétive pécore.— Que signifie nenni ? — Prononcez na-ni, mademoiselle ; c’est une particule négative, comme non. Nenni est familier et souvent très-joli.
Pourquoi la sœur de la grenouille ne retient-elle pas la pauvrette qui va à sa mort ? — Qu’en voulez-vous, mesdames ! les hommes sont-ils mieux avisés, meilleurs conseillers que les grenouilles ? Pourquoi la sœur de Didon, sœur Anne, laisse-t-elle, que dis-je ? pousse-t-elle l’infortunée reine de Carthage dans les bras d’Enée, et ne prévoit-elle pas qu’elle court à sa perte, à la mort, comme notre grenouille ? — C’est vrai, monsieur, les animaux de la fable sont comme nous. — Voilà pourquoi ils noua intéressent comme des frères. — La sœur de la grenouille la pleura-t-elle ? — En doutez-vous ? encore une fois elle fit comme sœur Anne.

Lambert Sauveur

(Causeries avec mes élèves, Lambert Sauveur, F.W. Christern, 1875)

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