Causerie familière sur La Cigale et la Fourmi

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Résumé et explications de La Cigale et la Fourmi


Fiches de lecture des Fables de La Fontaine

par Édouard Ledeuil

La Cigale, ayant chanté
Tout l’été.
Se trouva fort dépourvue
Quand ta bise fut venue.

cigale-et-fourmiDès le premier mot de sa première fable, La Fontaine fait servir la grammaire aux manifestations de son esprit observateur et judicieux. Il ne dit pas « une cigale » et, plus loin, « alla chez une fourmi, » comme il dira dans d’autres circonstances : « une grenouille vit un bœuf ; un loup n’avait que les os et la peau ; » il emploie l’article au lieu de l’adjectif indéfini : « la Cigale…. alla chez la Fourmi. »
Que vous preniez une cigale, ou deux, ou trois, ou toutes celles de l’espèce ; que vous preniez une fourmi, ou sa voisine, ou toutes les fourmis de la fourmilière, vous trouverez en elles les mômes instincts, les mêmes défauts que dans celles que La Fontaine nous présente ; tel est l’enseignement que renferme l’article la.
En disant « une cigale…. alla chez une fourmi, » il laissait supposer que cette cigale et cette fourmi étaient particulières dans leurs genres, mais qu’à côté d’elles vivaient des cigales prévoyantes et des fourmis prêteuses. L’article la enlève tous les doutes, met dans les mains de La Fontaine le crayon de la Bruyère et transforme en caractères les aventures de sa cigale et de sa fourmi. Ce ne sont plus des animaux, mais comme des personnages de comédie qui, pour cette raison, croyons-nous, doivent prendre la majuscule dans leurs noms.
Donc la Cigale de La Fontaine est insoucieuse du lendemain. Comment le poète traduit-il cette légèreté ? En la jetant dans un vers de trois pieds, de deux mots, tout l’été, qui arrive à l’improviste, en tête folle comme la Cigale, bouleversant, sans penser à mal, la symétrie d’heptamètres aussi réguliers que la vie de la fourmi. Il y a dans ce vers, ainsi lancé, une étourderie si naïve et si joyeuse que, si elle n’était assombrie par le triste présage du participe ayant chanté, nous nous laisserions entraîner à chanter avec elle. — Chanter quoi ? Et le soleil, et les moissons, et les beaux jours, et les nuits sereines, les forêts de pins, les champs émaillés de fleurs, le calme, la solitude, les parfums, la brise, l’été enfin. En vérité, quand chanterait-on si ce n’est dans la belle saison ! N’auriez-vous pas chanté, vous, voisine ? — Non. — Vous n’êtes donc pas sensible aux splendeurs de la nature, aux harmonies célestes, aux dons de Dieu, aux bienfaits du Créateur ! — Peut-être ! —Comment, peut-être! Moi, ils m’exaltent, me transportent d’amour et de reconnaissance, remplissent mon cœur de joie et mon âme de cantiques ! Aussi,

Nuit et jour, à tout venant,….
Tout l’été,
J’ai chanté.

Simplicité de cœur charmante !
Ce tout l’été est la note dominante de la fable. On y voit comme un plaidoyer encore du bon La Fontaine, sollicitant l’indulgence pour un péché, si péché il y a, commis avec une verve si innocente. Ce serait à croire qu’il parle pro domô suâ, car n’a-t-il pas dit de lui aussi :

Un vain bruit et l’amour qui ont occupé mes ans.

Mais n’anticipons pas, et disons que l’effet que le vers tout fêté produit, La Fontaine l’a cherché, discuté, commenté, voulu ; la preuve en est qu’il est seul dans toute la fable avec son air de volage et belle humeur. Mais l’été est passé ; et alors ces deux vers,

Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue,

où règnent déjà la surprise, se trouva, et un triste pronostic, la bise, empruntent à leur voisinage avec le vers riant de tout-à-1’heure une physionomie morne et réfléchie. La voix baisse et s’étouffe sur eux ; la rime elle-même, avec son e muet, est sourde et pleine d’alarmes, contrastant avec le son éclatant du Chanté, tout l’été. On pressent mal ou misère.
Et, en effet, dans quel état est la Cigale ? Le voici :

Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau !

cigale-fourmi-gustave-doreCiel, quelle détresse ! Cherchez dans les moindres recoins de cette phrase, vous n’y trouverez pas trace de sujet ni de verbe ; elle est elliptique, longue, maigre, étique comme la Cigale. Et que d’amères réflexions en peu de mots ! Elle se rappelle qu’elle a vu sur les mêmes arbres et dans les mêmes prés, qui résonnaient de ses ébats et de ses chants, une autre habitante, non pas des airs comme elle, mais de la terre, qui, silencieuse et grave, toujours occupée, toujours hâtée, allait, venait, cherchant, portant ou tirant péniblement petit morceau par petit morceau de mouche ou de vermisseau. Il lui est arrivé parfois même de la plaindre et de lui demander à quoi elle pensait de tant amasser. — A l’hiver, à l’hiver, répondait l’infatigable travailleuse qui se reprenait aussitôt à courir.
L’hiver, oui, le voilà surprenant notre chanteuse, sans un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau !

Ma sage amie avait raison, se dit la Cigale, elle a ses greniers pleins à présent.
Mais enfin, quelle est cette perle si laborieuse ? La Fontaine nous l’a déjà dit : C’est celle qui entasse petit morceau sur petit morceau de mouche ou de vermisseau. Pouvait-on mieux peindre la fourmi ? Qu’advint-il cependant de la Cigale ?

Elle alla crier famine
Chez la Fourmi, sa voisine.

Elle crie, tant elle souffre et a frayeur à présent de l’avenir ; elle crie avec son estomac qui la torture ; elle crie, n’ayant plus que ce recours dans sa désolation ; elle crie et ses cris sont déchirants. Combinez ces mots crier famine avec le vers chez la Fourmi, sa voisine ; n’y lisez-vous pas ce raisonnement de la Cigale ? « Je suis connue de la Fourmi ; elle m’a vue cent fois, m’a même complimentée de mon heureux caractère et remerciée d’égayer son travail ; nous avons habité tout l’été le môme taillis, le même arbre ; c’est ma voisine ; en m’entendant gémir, elle aura pitié. »
Hélas ! la Fourmi, en dépit de tout, ne bouge, ne dit mot. «
Alors mille sombres pensées traversent l’esprit de la Cigale ; elle se souvient de l’insensibilité et de l’égoïsme que la Fourmi montra en maintes occasions, des combats A mort qu’elle soutenait contre ceux qui menaçaient son bien et des avis qu’elle lui donna d’un air sévère, presque menaçant. Son silence n’est que trop significatif.
Elle ne saurait être impitoyable pourtant ! Et la Cigale éplorée, humble, repentante, de confesser sa faute, mais au nom du Ciel,

La priant de lui prêter
Quelque grain, pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.

C’est vrai, j’ai eu tort, vous m’aviez prévenue, j’ai été imprévoyante, je sais toutes les peines que vous avez eues à vous approvisionner ; aussi, ne vous prié-je pas de me donner, mais de me prêter un grain, quelque grain, au singulier, juste de quoi ne pas me laisser mourir de faim. Jusqu’à la saison nouvelle, où en trouverais-je ? La terre est morte, la bise glacée. Vous ne répondez pas…, vous craignez que je ne vous rende pas…,

Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’Animal,
Intérêt et principal.

Mais en vain la malheureuse a épuisé tout ce qu’elle avait de larmes, tout ce qu’elle a de repentir et de bonne volonté, la Fourmi ne témoigne ni attendrissement ni générosité. Ce serment, d’un si haut comique si l’on songe au poète qui fait parler si naturellement les animaux comme les hommes, mais si navrant si l’on y voit l’extrémité à laquelle est réduite celle qui y a recours ; ce serment, foi d’Animal, qui vient comme une inspiration divine illuminer d’honnêteté la détresse de la pauvre Cigale et rappeler à la Fourmi qu’elles sont toutes deux de la môme race ; ce serment même ne l’a pas émue.
Que peut-elle avoir ? Et que saurait avoir celle qui reste sourde aux cris de la faim, sinon de la mauvaise humeur ? Elle a que, pour elle, un grain est un grain et qu’elle n’aime pas prêter :

La Fourmi n’est pas prêteuse.

Que venez-vous vous jeter à la traverse de ses principes ? Prêter,

C’est là son moindre défaut.

Prêter devant notaire, sur bonnes et premières hypothèques, sans doute elle pourrait y consentir, et encore… ta Fourmi n’est pas prêteuse ; mais prêter à qui n’a de gage que sa foi d’Animal, décidément, non…. C’est là son moindre défaut.
Écoutez, elle se décide enfin à répondre ; mais elle a eu un frémissement d’antennes de mauvais augure et comme un geste de colère ; elle murmure quelque chose et ce doit être une imprécation à en juger par ces derniers mots blessants qu’entend la Cigale, cette emprunteuse ! Pauvre Cigale ! Honteuse, muette, défaillante, elle attend son arrêt. Le voici : enfin, Madame,

Que faisiez-vous au temps chaud ? —

Mais je vous l’ai dit : jeune, sans expérience, heureuse de la vie et des beaux jours, croyant dans un éternel été,

Nuit et jour, à tout venant,
Je chantais, ne vous déplaise !

Ha ! ha! comme elle dit ça ! Nuit…. et jour…. à tout venant…, je chantais … ; et pendant ce temps, moi, je travaillais, trottais, peinais, suais!… Vous chantiez, toute belle !… — Ne vous déplaise ! — Comment me déplaise, mais au contraire :

Vous chantiez !…. J’en suis fort aise ! —
Eh bien… —

Eh bien, dansez maintenant !

cigale-fourmi-esopeLe dénouement était à prévoir : La Fontaine l’annonce par le mutisme obstiné de la Fourmi, par ses questions au moins inopportunes, par l’insultante qualification de cette emprunteuse, par l’ironie de la locution j’en suis fort aise. Après tant de marques de mauvais vouloir, penser que la Fourmi, se rappelant à son tour que la Cigale a égayé son travail et bercé le sommeil de ses nuits, va s’adoucir et se montrer charitable serait un contre-sens. Le eh bien ne saurait prendre soudain un air bienveillant ; il est au contraire la lueur fulgurante qui précède le coup de tonnerre du sinistre dansez maintenant !
L’avarice ne pouvait être montrée sous un jour plus odieux. L’égoïsme de la Fourmi révolte et la leçon, que nous donne La Fontaine, est d’autant plus profitable qu’il nous laisse sous l’impression d’horreur qu’une telle conduite nous cause. L’habileté du fabuliste a été de ne point tirer de morale, forçant ainsi chacun à en faire une. Une morale écrite eût détourné l’attention ou l’eût fixée sur une idée déterminée ; c’était faire succéder à une émotion profonde une émotion moins forte et manquer l’effet puissant que produit le fabuliste en nous laissant à notre stupéfaction.
Et puisque nous en sommes à chercher les intentions de La Fontaine, de ce poète à la parole si douce, si élégante et si pure, de ce maître avec qui l’enfant s’amuse et l’homme s’instruit, de ce fabuliste si profond aux yeux éclairés, de ce Conteur qui éleva la fable jusqu’à pouvoir en dire que c’est proprement un charme, de ce génie inimitable enfin, suivant le surnom que lui donna l’Académie du Vieux Colombier, demandons-lui pourquoi il a mis en tête de son recueil la fable : la Cigale et la Fourmi.
Ne semble-t-il pas l’entendre nous dire avec cet air d’ingénuité, de douceur et de modestie, que chérissaient en lui Molière et Racine : « Mais parce que la Cigale, c’est moi. D’autres se mettent dans des avant-propos ou des portraits en taille douce, moi, je me suis peint bonnement sous les traits de la Cigale. Le chanté tout l’été, c’est ma vie. J’ai huit lustres, bientôt neuf, et n’ai encore que chanté et n’ai de goût qu’à chanter ; si on me veut voir, c’est aux champs qu’il faut venir ; si on me rencontre, c’est battant les buissons ; si on m’entend, c’est parlant aux botes ou aux échos. Qu’en adviendra-t-il ? Aurai-je quelque jour à crier aussi famine ? Serai-je rebuté comme un insecte criard par ceux qui auront pris le plus de plaisir à mes accents ? Me reprochera-t-on alors d’avoir tenu l’argent chose peu nécessaire et d’avoir mangé mon fonds avec mon revenu ? Je ne le puis croire ; les hommes sont meilleurs que les fourmis et

Quand le moment viendra d’aller trouver les morts
J’aurai vécu sans soins et mourrai sans remords. »

La Fontaine faillit se tromper et éprouver la dureté de ses semblables. Madame de la Sablière, sa seconde providence, étant morte en effet, le poète eut tant de soins amers qu’il songea à passer en Angleterre auprès de la duchesse de Bouillon, sa première protectrice. Quelle honte pour la France, dit un de ses biographes, si un des plus grands poètes avait été obligé, dans sa vieillesse, d’aller chercher un asile et du pain sur une terre étrangère ! Cette honte, le jeune duc de Bourgogne, inspiré, dit-on, par Fénelon, l’épargna au siècle de Louis XIV.
Dix ou douze ans avant, Corneille était mort dans la misère… Comme la Cigale, hélas !

Causeries familières sur les Fables de La Fontaine ([2e édition]) / par Édouard Ledeuil
Ledeuil, Édouard (1838-1905). Auteur du texte E. Leroux (Paris) 1875

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