Causerie sur le Bouc et le Renard

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Le Bouc et le Renard


Je vous salue, mesdames, et je vous donne tout de suite la fable promise. Mais elle est difficile ; je crains que vous ne la compreniez pas sans explication. Je vais vous la raconter en prose avant de la lire.
Le renard et le bouc étaient ensemble en voyage ; ils allaient de compagnie. Le voyage fut agréable, et je suis bien sûr que le renard fit beaucoup rire le bouc. C’est un personnage spirituel, qui a toujours à sa disposition quelque histoire amusante et quelques bons mots pour égayer la compagnie. Mais il est trompeur, il abuse de la supériorité de son esprit, et il faut se défier de lui. Il est passé maître en fait de tromperie, dit La Fontaine. Et en cette circonstance il aura beau jeu, car son compagnon est une véritable ganache, comme disait Napoléon de l’empereur d’Autriche : il ne voyait pas plus loin que son nez.
Après avoir beaucoup marché, beaucoup causé, beaucoup ri, les deux compagnons eurent soif. Heureusement pour eux, ils rencontrèrent un puits, et altérés, comme ils étaient, ils n’hésitèrent pas à descendre pour boire. Ils burent et ils burent abondamment. Alors seulement ils songèrent à sortir du puits. Probablement le renard y avait pensé auparavant, car je ne puis croire qu’un animal aussi intelligent que celui-là descende dans un puits sans savoir d’avance comment il en sortira. Mais bien sûr, le bouc n’y avait pas pensé. Aussi vous allez voir comment il fut joué par le renard. Que fait celui-ci ? Il va tout simplement employer le bouc comme une échelle. Il lui dit: ” Mon cher ami, j’ai un moyen de sortir du puits : tu mettras tes pieds de devant contre le mur, et tu lèveras tes cornes en haut ; je grimperai le long de ton échine, et puis je sauterai sur tes cornes, et de là au bord du puits. Quand je serai sauvé, je te tirerai dehors.” Voilà le bouc qui joue le rôle d’une vraie machine. Le renard est bientôt sur le bord du puits. Une fois là, trompeur comme il est, il ne fait rien pour le bouc, et bien plus il se moque de lui, lui reproche sa bêtise et sa crédulité. Il l’exhorte ironiquement à la patience. “Si tu avais, dit-il, autant d’esprit que de barbe au menton, tu ne serais pas descendu dans ce puits. Adieu ! j’ai une affaire qui me presse; je n’ai pas le temps de m’arrêter davantage.”
Voici la morale: en toute chose, il faut considérer la fin. En d’autres termes: n’entreprenez pas une affaire sans savoir comment vous la terminerez. Écoutons les vers de La Fontaine.

Capitaine Renard allait de compagnie
Avec son ami Bouc des plus haut encornés.
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
L’autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
Là chacun d’eux se désaltère.
Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,
Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, compère ?
Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m’élevant,
A l’aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t’en tirerai.
– Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n’aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l’avoue.
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l’exhorter à patience.
Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n’aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors.
Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts :
Car pour moi, j’ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.

Avez-vous compris la fable ? — Oui, mais nous comprenons mieux votre prose que les vers de La Fontaine. — Je n’en doute point. — Si vous aviez commencé par les vers, nous n’aurions rien compris. — Non. — Pourquoi le poète appelle-t-il le renard capitaine ?— C’est un véritable capitaine. Il a l’habitude de conduire les autres ; il est toujours le chef de sa compagnie.— Son ami bouc, dit-il : est-il vraiment l’ami du bouc ? — Il y a si peu d’amis dans le monde ! l’amitié véritable rend les amis célèbres dans l’histoire. — C’est vrai. — En connaissez-vous ? — Oui, monsieur, la sœur de mademoiselle. — Oh oui ! certes : je pensais que vous l’aviez oubliée. — Elle était à New York : je ne pouvais pas lui parler de nos leçons. — Demandez-lui, cher ami, quelles sont les amitiés célèbres. — Je les connais: Don Quichotte et Dulcinée, Castor et Pollux.— Pardon ! Dulcinée était l’amour du chevalier de la Manche. — Quelle différence y a-t-il entre l’amitié et l’amour ? — Que vous êtes curieux ! Victoria avait de l’amour pour le prince Albert, Castor avait de l’amitié pour Pollux.
Ne connaissez-vous pas d’autres amis dans l’histoire, mesdames ? — Si, Oreste et Pylade, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale. — Où avez-vous vu Nisus et Euryale ? — C’est un épisode de Virgile que j’ai traduit à Vassar Collège. — Il est touchant, n’est-ce pas, madame ?— Oui, je l’aime beaucoup; mon professeur m’a dit que Virgile est plus tendre qu’Homère. — Que sais-je ? Homère a Andromaque et Hector, Achille et Patrocle, Ulysse et Pénélope. — Mais on dit le tendre Virgile. — Vous avez raison, il a fait Didon. — Est-il aussi grand qu’Homère ? — Non, non, madame : il a imité le poète grec avec beaucoup d’art, voilà tout. Il avait le goût délicat et une douce poésie dans son âme. Mais le chant spontané, la grande inspiration, la vérité, la nature, la foi, tout cela ne s’imite pas. Marchons tous après Homère dans notre petit bout de chemin, mesdames. Soyons nous-mêmes, chantons ou disons notre propre âme et nos propres idées. — Vous n’aimez pas Virgile ? — Je l’aime dans les Eglogues, les Géorgiques, et aux 4e et 9e chants de l’Enéide, j’aime l’amour de Didon et l’amitié de Nisus et Euryale.
Vous n’avez pas dit si le renard était l’ami du bouc. — Pour sentir l’amitié, il faut être bon, dévoué, se sacrifier au bonheur de ceux qu’on aime, partager leurs peines et leurs plaisirs. Eh bien ! le renard avait-il de l’amitié ? — Non, sans doute : La Fontaine a fait une faute de dire son ami bouc. — Non, il a parlé la langue de tous, qui profane le nom d’ami. Il a fait comme Philinte. — Qui est Philinte ? — Vous le connaîtrez quand vous lirez le Misanthrope de Molière, la plus haute des comédies. Continuez vos questions. — Que signifie encorné ? — Qu’est-ce que compère ? — C’est un nom familier que Ton donne à son camarade. — Et l’échine ?— Regardez le cheval que je vous montre: voilà l’échiné. — Le bouc était-il une machine?
— Oui, pour le renard. — Le renard est de l’école de Descartes, monsieur. — Vous avez raison, mademoiselle.
— Que signifie à la légère ?—Sans réflexion. Pensons toujours aux conséquences de nos actes avant de les poser, et aussi aux conséquences de nos paroles avant de parler. Celui qui ne parle ni n’agit jamais à la légère est un saga Qui est cet homme ! Où est-il ?

Lambert Sauveur

(Causeries avec mes élèves, Lambert Sauveur, F.W. Christern, 1875)

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