Quand Boileau négligeait La Fontaine

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Quand Boileau négligeait La Fontaine


Boileau-Despréaux
Boileau-Despréaux

Boileau méconnut le génie de La Fontaine ? La chose est – elle vraie ? Où est la preuve ? Il n’a point cité La Fontaine dans son Art poétique, ni parlé de l’apologue. M. de Vauxelles se demande quelque part : Ce silence était-il ordonné par le vindicatif Colbert, encore irrité, après dix ans 9 de la noble élégie sur Fouquet, ou par les amis des mœurs sévères qui désapprouvaient justement ses Contes ? Ni l’un ni l’autre de ces motifs n’a fait taire Boileau. Sans doute il n’a pas dû exalter, dans un ouvrage didactique, l’imitateur de Boccace et de notre bonne reine de Navarre ; la bienséance et la morale lui en faisaient une loi. Mais ailleurs n’a-t-il pas, dans une Dissertation sur Joconde, rendu justice à la grâce, au naturel, à la bonhommie de La Fontaine ? Un fait qu’il est équitable de rappeler, c’est que la première édition in-4°, celle où se trouvent les plus belles fables, fut publiée après l’Art poétique. Ne pourrait-on pas encore observer qu’Horace ni Aristote n’ont point fait mention de l’apologue, et que ce genre ne semblait pas exister, même après les écrits de Phèdre. C’est La Fontaine (et l’on peut voir cette opinion, très – finement développée, dans le n°. 187 du Mercure de France), c’est La Fontaine qui a créé pour nous, par l’originalité de son talent, ce que nous appelons le genre de l’apologue. Et cette distinction heureuse doit à la fois enorgueillir la France, et justifier Boileau. Je pourrais m’arrêter ; mais le lecteur sera bien-aise d’entendre M. Auger sur cet article.
« Parmi les reproches d’injustice faits à Boileau, il en est un pourtant que je ne passerai pas sous silence. Ce reproche est le moins grave de tous peut-être ; mais La Fontaine y a donné sujet : et quel écrivain ennemi des grâces, contraire aux intérêts de son propre talent, négligerait l’occasion de parler de La Fontaine ? Boileau pendant sa vie, exerçant au Parnasse une magistrature suprême, a réuni contre lui la foule des prétentions, toujours si vives et si nombreuses dans un état où le mérite fixe les rangs ; et après sa mort, il a subi la destinée de tous ceux qui ont été revêtus d’un grand pouvoir. Ses actes de sévérité, comme ses faveurs, ses oublis, comme ses offenses, tout a été Jugé avec une excessive rigueur. Cette animadversion contre le mérite qui domine, se change naturellement en générosité envers le mérite modeste et méconnu. Nul homme n’excita plus puissamment cette sorte d’intérêt que La Fontaine, écrivain le plus original, le moins imitable de tous, qui ne prit aucun soin ni de sa fortune, ni de sa renommée ; des amis pourvurent aux besoins de son existence ; la postérité s’est chargée de sa gloire. Non-seulement elle accroît chaque jour ce bien, placé, peur ainsi dire, sous sa tutelle, mais encore elle demande un compte rigoureux de ce qui pouvait y manquer lorsqu’elle en a reçu le dépôt ; elle semble ne devoir jamais pardonner à Louis XIV et à Boileau d’avoir négligé La Fontaine… Avouons-le : le mérite de La Fontaine paraît n’avoir frappé que faiblement ses contemporains. Le seul Molière ( 1 ), plus observateur, plus pénétrant, a prédit que nos plus beaux esprits n’effaceraient pas le bon-homme. Des compositions d’une étendue très-bornée ; des sujets presque toujours d’emprunt; un style agréable et facile, mais moins pur, moins précis que celui de Phèdre : voilà peut-être tout ce que les autres ont aperçu dans le charmant livre des Fables. Ce qui est simple et naturel éloigne d’abord les idées de génie et de perfection…Comment l’aurait-on soupçonné ? La Fontaine lui-même, on le sait, se croyait inférieur à l’affranchi d’Auguste ; son siècle le crut aussi ; et pour cette seule fois, sans doute, on fut injuste envers un écrivain, en l’estimant ce qu’il s’estimait lui-même. »
Mais nous avons promis de ne rien taire contre Boileau , et il nous reste à combattre d’autre» accusations. Il fut flatteur de Louis XIV, et il manqua de sensibilité. — On pourrait demander, aux accusateurs, s’ils savent lire ? Sans doute, il loua un roi que tout le monde louait, même ses ennemis ; mais ses éloges sont mêlés de grandes vérités ; et tous ces écrivains, qui naguère donnaient des conseils et faisaient des leçons anonymes à ceux qui tiennent les rênes des empires, n’auraient point osé s’exprimer aussi ouvertement avec un Louis XIV. Quant à la sensibilité ; il n’a point celle de Racine ; pouvait-elle convenir au genre satirique, ni aux didactiques ? C’est une distinction nécessaire, qu’on ne fait pas assez. Mais dans tous ses ouvrages il est toujours critique juste, écrivain raisonnable et grand poète : ses mœurs furent très-pures ; toujours religieux, charitable et bien- faisant, il fît conserver la pension du rival de son ami (Corneille), et citoyen privé, eut pour Patru la même générosité, renouvelée depuis et tant célébrée dans Catherine. Le poète français, dont la fortune était médiocre , et qui voulait que le bienfait restât ignoré…

(1) le Seul Molière ! Non ; madame de Sévigné écrivait à sa fille : Ne rejetiez pas si loin les livres de La Fontaine. A la vérité, madame de Sévigné devoir apprécier l’ingénuité, la simplesse et la grâce du fabuliste. Pour qui sait sentir, elle et lui n’est-ce pas à même chose ?

(Revue encyclopédique: ou Analyse raisonnée des productions les plus remarquables dans la littérature, les sciences et les arts, 1805.)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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