Ballade VII sur la lecture des romans et les livres d’Amour

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Ballade VII sur la lecture des romans et les livres d’Amour

1665

Hier je mis chez Cloris en train de discourir
Sur le fait des romans Alizon la sucrée.
N’est-ce pas grande pitié, dit-elle, de souffrir
Que l’on méprise ainsi la Légende dorée,
Tandis que les romans sont si chère denrée ?
Il vaudrait beaucoup mieux qu’avec maint vers du temps,
De messire Honoré l’histoire fut brûlée.
-Oui pour vous, dit Cloris, qui passez cinquante ans
Moi qui n’en ai que vingt, je prétends que l’Astrée
Fasse en mon cabinet encor quelque séjour :
Car pour vous découvrir le fond de ma pensée,
Je me plais aux livres d’amour.
Cloris eut quelque tort de parler si crûment,
Non que Monsieur d’Urfé n’ait fait une œuvre exquise
Etant petit garçon je lisais son roman,
Et je le lis encore ayant la barbe grise.
Aussi contre Alizon je faillis d’avoir prise ;
Et soutins haut et clair, qu’Urfé par-ci, par- là,
De préceptes moraux nous instruit à sa guise.
De quoi, dit Alizon, peut servir tout cela ?
Vous en voit-on aller plus souvent à l’église ?
Je hais tous les menteurs ; et pour vous trancher court,
Je ne puis endurer qu’une femme me dise :
Je me plais aux livres d’amour.

Alizon dit ces mots avec tant de chaleur,
Que je crus qu’elle était en vertus accomplie ;
Mais ses péchés écrits tombèrent par malheur :
Elle n’y prit pas garde. Enfin étant sortie,
Nous vîmes que son fait était papelardie,
Trouvant entre autres points dans sa confession :
J’ai lu maître Louis mille fois en ma vie ;
Et même quelquefois j’entre en tentation,
Lorsque l’ermite trouve Angélique endormie
Rêvant à tels fatras souvent le long du jour.
Bref sans considérer censure ni demie.
Je me plais aux livres d’amour.

Ah ! ah ! dis-je, Alizon ! vous lisez les romans !
Et vous vous arrêtez à l’endroit de l’ermite !
Je crois qu’ainsi que vous pleine d’enseignements
Oriane prêchait faisant la chattemite.
Après mille façons, cette bonne hypocrite,
Un pain sur la fournée emprunta dit l’auteur :
Pour un petit poupon l’on sait qu’elle en fut quitte :
Mainte belle sans doute en a ri dans son cœur.
Cette histoire, Cloris, est du pape maudit :
Quiconque y met le nez devient noir comme un four.
Parmi ceux qu’on peut lire, et dont voici l’élite,
Je me plais aux livres d’amour.

Clitophon a le pas par droit d’antiquité :
Héliodore peut par son prix le prétendre :
Le roman d’Ariane est très bien inventé :
J’ai lu vingt et vingt fois celui de Polexandre :
En fait d’événements, Cléopâtre et Cassandre,
Entre les beaux premiers doivent être rangés :
Chacun prise Cyrus, et la Carte du Tendre ;
Et le frère et la sœur ont les cœurs partagés.
Même dans les plus vieux je tiens qu’on peut apprendre.
Perceval le Gallois vient encore à son tour :
Cervantès me ravit ; et pour tout y comprendre,
Je me plais aux livres d’amour.

Envoi

A Rome on ne lit point Boccace sans dispense :
Je trouve en ses pareils bien du contre et du pour.
Du surplus (honni soit celui qui mal y pense)
Je me plais aux livres d’amour.

 

– Imprimée pour la première fois (mais sans l’intitulé que nous mettons ici) à la fin de la première édition des Contes,1665, in-12, P. 99,» et à la suite d’une note en prose qui termine un fragment du Songe de Vaux, qu’on trouvera en entier, t. V, p. 421 de cette édition. La Fontaine y dit: « Comme le dessein de ce recueil ( de contes et nouvelles en vers) a été fait à plusieurs reprises, je me suis souvenu d’une ballade qui pourra trouver place parmi ces contes, puisqu’elle en contient un en quelque façon. »
– Honoré d’Urfé, auteur du célèbre roman intitulé l’Astrée, qui fit pendant cent cinquante ans les délices de toute l’Europe. La Fontaine a tiré de ce roman un opéra qu’on trouvera t. IV, p. 269, et suivantes de cette édition.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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