Ballade I

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Ballade I

Août 1658

sur le refus que firent les Augustins de prêter leur interrogatoire devant Messieurs

Aux Augustins, sans alarmer la ville,
On fut hier soir ; mais le cas n’alla bien
L’huissier, voyant de cailloux une pile,
Crut qu’ils n’étaient mis là pour aucun bien.
Très sage fut ; car, avec doux maintien,
Il dit : « Ouvrez ; faut-il tant vous requerre ?
Qu’est-ce ceci ? Sommes-nous à la guerre ?
Messieurs sont seuls, ouvrez et croyez-moi.
– Messieurs, dit l’autre, en ce lieu n’ont que querre.
Les Augustins sont serviteurs du Roi.

– Dea, répond l’un de Messieurs fort habile,
Conseiller clerc, et surtout bon chrétien,
Vous êtes troupe en ce monde inutile,
Le tronc vous perd depuis ne sais combien ;
Vous vous battez, faisant un bruit de chien.
D’où vient cela? Parlez, qu’on ne vous serre.
Car, que soyez de Paris ou d’Auxerre,
Il faut subir cette commune loi ;
Et, n’en déplaise aux suppôts de saint Pierre,
Les Augustins sont serviteurs du Roi. »

Lors un d’entre eux (que ce soit Pierre ou Gille,
Il ne m’en chaut, car le nom n’y fait rien)
« Vraiment, dit-il, voilà bel évangile !
C’est bien à vous de régler notre bien.
Que le tronc serve à l’autel de soutien,
Ou qu’on le vide afin d’emplir le verre,
Le Parlement n’a droit de s’en enquerre ;
Et je maintiens comme ai ticle de foi
Qu’en débridant matines à grand’erre
Les Augustins sont serviteurs du Roi. »

Envoi

Sage héros, ainsi dit frère Pierre.
La cour lui taille un beau pourpoint de pierre ;
Et dedans peu me semble que je voi
Que, sur la mer ainsi que sur la terre,
Les Augustins sont serviteurs du Roi.

 

– Le sujet en est expliqué dans une note de Brossette sur Boileau (t. II, p. 188 de l’édition de Saint-Marc). En voici l’extrait: « Tous les deux ans les Augustins du grand couvent nommaient, en chapitre, trois jeunes religieux pour faire leur licence en Sorbonne. L’an 1658, le chapitre, au lieu de trois, en nomma neuf pour trois licences consécutives. Le parlement cassa cette élection prématurée, ordonna aux Augustins de procéder à une nomination plus régulière, c’est-à-dire pour une seule licence, et, sur leur refus, envoya des archers pour les y contraindre. Les religieux se mettant en défense sonnent le tocsin, tirent sur les archers, apportent le saint-sacrement sur le champ de bataille, et sont pourtant forcés de capituler. On se donne des otages de part et d’autre ; on convient que les assiégés auront la vie sauve; les commissaires du parlement entrent dans le monastère ; ils font arrêter et conduire à la Conciergerie onze religieux, le 23 août 1658. Mais vingt-sept jours après, le cardinal Mazarin, l’ennemi du parlement, met en liberté les onze prisonniers, qui sont reconduits en triomphe, et dans les carrosses du roi, à leur couvent. Leurs confrères vont les recevoir en procession, des palmes à la main, sonnent toutes les cloches, et chantent le Te Deum. » (Voyez encore sur ce sujet l’Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, troisième édition, 1824, p. 58 ) Nous avons collationné cette ballade sur une copie manuscrite de Tallemant des Réaux.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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