Appréciations et jugements de Marmontel

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Appréciations de Marmontel


Jean-François Marmontel, né le 11 juillet 1723 à Bort-les-Orgues et mort le 31 décembre 1799 à Habloville est un historien, conteur, romancier, grammairien et poète, dramaturge et philosophe français.


On a fait consister l’artifice de la fable à citer les hommes au tribunal des animaux ; c’est comme si l’on prétendait que la comédie citât les spectateurs au tribunal de ses personnages, les hypocrites au tribunal de Tartuffe, les avares au tribunal d’Harpagon, etc. Dans l’apologue, les animaux sont quelquefois les précepteurs des hommes ; La Fontaine l’a dit ; mais ce n’est que dans les exemples où la fable les représente meilleurs et plus sages que nous.
Dans le discours que La, Motte a mis à la tête de ses fables ; il démêle en philosophe l’artifice caché dans ce genre de fiction ; il en a bien vu le principe et la fin; les moyens seuls lui ont échappé. Il traite, en bon critique, de la justesse et de l’unité de l’allégorie, de la vraisemblance des mœurs et des caractères, du choix de la moralité et des images qui l’enveloppent ; mais toutes ces qualités réunies ne font qu’une fable régulière ; et un poème qui n’est que régulier, est bien loin d’être un bon poème.
C’est peu que dans la fable une vérité utile et peu commune se déguise sous le voile d’une allégorie ingénieuse ; que cette allégorie, par la justesse et l’unité de ses rapports, conduise directement au sens moral qu’elle se propose ; que les personnages qu’on y emploie remplissent l’idée qu’on a d’eux. La Motte a observé toutes ces règles dans quelques-unes de ses fables ; il reproche avec raison à La Fontaine de les avoir négligées dans quelques-unes des siennes. D’où vient donc que les plus défectueuses de La Fontaine ont un charme et un intérêt que n’ont pas les plus régulières de La Motte ?
Ce charme et cet intérêt prennent leur source, non-seulement dans le tour naturel et facile des vers, dans l’originalité piquante et heureuse de l’expression, dans le coloris des images, dans la justesse et la précision du dialogue, dans la variété,- la richesse, la rapidité des peintures, en un mot, dans le génie poétique, don précieux et rare, auquel tout l’excellent esprit de La Motte n’a pu jamais bien suppléer; mais encore dans la naïveté du récit et du style, caractère dominant du génie de La Fontaine.
On a dit : Le style de la fable doit être simple, familier, riant, gracieux, naturel, et même naïf Il fallait dire, et surtout naïf.
Essayons de rendre sensible l’idée que j’attache à ce mot naïveté, qu’on a si souvent employé sans l’entendre.
La Motte distingue le naïf du naturel ; mais il fait consister le naïf dans l’expression fidèle et non réfléchie de ce qu’on sent ; et d’après cette idée vague, il appelle naïf le qu’il mourut du vieil Horace. Il me semble qu’il faut aller plus loin, pour trouver le vrai caractère de naïveté qui est essentiel et propre à la fable.
La vérité de caractère a plusieurs nuances qui la distinguent d’elle-même : ou elle observe les ménagements qu’on se doit et qu’on doit aux autres; et on l’appelle sincérité: ou elle franchit, dès qu’on la presse, la barrière des égards; et on la nomme franchise : ou elle n’attend pas même, pour se montrer à découvert, que les circonstances l’y engagent et que les décences l’y autorisent; et elle devient imprudence, indiscrétion, témérité, suivant qu’elle est plus ou moins offensante pu dangereuse. Si elle découle de lame par un penchant naturel et non réfléchi; elle est simplicité ; si la simplicité prend sa source dans cette pureté de mœurs qui n’a rien à dissimuler ni à feindre; elle est candeur : si à la candeur se joint une innocence peu éclairée, qui croit que tout ce qui est naturel est bien; c’est ingénuité : si L’ingénuité se caractérise par des traits qu’on aurait eu soi-même intérêt à déguiser, et qui nous donnent quelque avantage sur celui auquel ils échappent; on la nomme naïveté ou ingénuité naïve. Ainsi la simplicité ingénue est un caractère absolu et indépendant des circonstances ; au lieu que la naïveté est relative,
Hors les puces qui m’ont la nuit inquiétée, ne serait dans Agnès qu’un trait de simplicité, si elle parlait à ses compagnes.
Jamais je ne m’ennuie, ne serait qu’ingénu, si elle ne lésait pas cet aveu à un homme qui doit s’en offenser Il en est de même de L’argent qu’en ont reçu notre Alain et Georgette, etc.
Par conséquent, ce qui est compatible avec le caractère naïf dans tel temps, dans tel lieu, dans tel état, ne le, serait pas dans tel autre. est naïve autrement qu’Agnès; Agnès, autrement que ne doit l’être une jeune fille élevée à la cour ou dans le monde : celle – ci peut dire et penser ingénument des choses que l’éducation lui a rendues familières, et qui paraîtraient réfléchies et recherchées dans la première. Ainsi la naïveté est susceptible de tous les tons. Joas est naïf dans sa scène avec Athalie, mais d’une naïveté noble, qui fait frémir pour les jours de ce précieux enfant ; et lorsque M. de Fontenelle a dit que le naïf était une nuance du bas, il a prouvé qu’il n’avait pas le sentiment de la naïveté. Cela posé, voyons ce qui constitue la naïveté dans la fable, et l’effet qu’elle y produira. La Motte a observé que le succès constant et universel de la fable venait de ce, que l’allégorie y ménageait et flattait l’amour-propre : rien n’est plus vrai ni mieux senti ; mais cet art de ménager et de flatter l’amour-propre, au lieu de le blesser, n’est autre, chose que l’éloquence naïve, l’éloquence d’Ésope chez les anciens, et de La Fontaine chez les modernes.
De toutes les prétentions des hommes, la plus générale et la plus décidée regarde la sagesse et les mœurs ; rien n’est donc plus capable de nous indisposer, que des préceptes de, morale et de sagesse présentés comme des leçons. Je ne parle point de la satire ; le succès en est assuré : si elle en blesse un, elle en flatte mille. Je parle d’une philosophie sévère, mais honnête, sans amertume et sans poison, qui n’insulte personne, et qui s’adresse à tous : c’est précisément de celle-là qu’on s’offense. Les poètes l’ont déguisée au théâtre et dans l’épopée en forme d’action ; et ce ménagement l’a fait recevoir sans répugnance. Mais toute vérité ne peut, pas avoir au théâtre son tableau particulier : chaque pièce ne peut aboutir qu’à une moralité principale ; et les préceptes répandu dans le cours de l’action passent trop rapidement pour ne pas s’effacer l’un l’autre : l’intérêt même les absorbe, et ne nous laisse pas la liberté d’y réfléchir. D’ailleurs l’instruction théâtrale exige un appareil qui n’est ni de tous les lieux ni de tous les temps : c’est un miroir public qu’on n’élève qu’à grands frais et à force de machines. Il en est à-peu-près de même de l’épopée. On a donc voulu nous donner des glaces portatives, aussi fidèles et plus commodes, où chaque vérité isolée eût son image distincte ; et de là l’invention des petits poèmes.

Allégoriques.

Dans ces tableaux, on pouvait nous peindre à nos yeux sous trois symboles différents : ou sous les traits de nos semblables, comme dans la fable du savetier et du financier, dans celle du berger et du roi, dans celle du meunier et de son fils, etc. ; ou sous le nom des êtres surnaturels et allégoriques, comme dans la fable d’Apollon et Borée, dans celle de la Discorde, dans les fictions poétiques, dans les contes de fées; ou sous la figure des animaux et des êtres matériels, que le poète fait agir et parier à notre manière. C’est ici le genre le plus étendu, et peut-être le seul vrai genre de la fable, par la raison même qu’il est le plus dépourvu de vraisemblance à notre égard.
Il s’agit de ménager la répugnance que chacun sent à être corrigé par son égal. On s’apprivoise aux leçons des morts, parce qu’on n’a rien à démêler avec eux et qu’il ne se prévaudront jamais de l’avantage qu’on leur donne. On ne s’offense point du ton d’un misanthrope solitaire et farouche, qu’on ne voit point : il est au rang des morts; et notre imagination en fait un être d’une espèce étrangère. Mais le sage qui vit simplement et familièrement avec nous, et qui, sans chaleur et sans violence, ne nous parle que le langage de la vérité et de la vertu, nous laisse toutes nos prétentions à l’égalité : c’est donc à lui à nous persuader, par une illusion passagère, qu’il est, non pas au-dessus de nous (il y aurait de l’imprudence à le tenter), mais au contraire si fort au-dessous, qu’on rie daigne pas même se piquer d’émulation à son égard, et qu’on reçoive les vérités qui semblent lui échapper, comme autant de traits de naïveté sans conséquence.
Si cette observation est fondée, voilà le prestige de la fable rendu sensible, et l’art réduit à un point déterminé. Or on va voir que tout ce qui concourt à nous persuader la simplicité et la crédulité du poète, rend la fable plus intéressante ; au lieu que tout ce qui nous fait douter de la bonne foi de son récit, en affaiblit l’intérêt.
Quintilien pensait que les fables avaient surtout du pouvoir sur les esprits bruts et ignorants ; il parlait sans doute des fables où la vérité se cache sous une enveloppe grossière ; mats le goût, le sentiment, les grâces, que la Fontaine y a répandus, en ont fait la nourriture et les délices des esprits les plus délicats, les plus cultivés, et les plus profonds.
Or l’intérêt qu’ils y prennent, n’est certainement pas le vain plaisir d’en pénétrer le sens ; la beauté de cette allégorie est d’être simple et transparente ; et il n’y a guère que les sots qui puissent s’applaudir d’en avoir percé le voile.
Le mérite de prévoir la moralité que La Motte veut qu’on ménage aux lecteurs, parmi lesquels il compte les sages eux-mêmes, se réduit donc à bien peu de chose : aussi La Fontaine, à l’exemple des anciens, ne s’est-il guère mis en peine de la donner à deviner ; il l’a placée tantôt au commencement, tantôt à la fin de la fable ; ce qui ne lui aurait pas été indifférent, s’il eût regardé la fable comme une énigme,
Quelle est donc l’espèce d’illusion qui rend la fable si séduisante ? On croit entendre un homme assez simple et assez crédule pour répéter sérieusement les contes puérils qu’on lui a faits ; et c’est dans cet air de bonne foi que consiste la naïveté du récit et du style.
On reconnaît la bonne foi d’un historien à l’attention qu’il a de saisir et de marquer les circonstances, aux réflexions qu’il y mêle, à l’éloquence qu’il emploie à exprimer ce qu’il sent : c’est là surtout ce qui met La Fontaine au-dessus de tous ses modèles. Ésope raconte simplement, mais en peu de mots ; il semble répéter fidèlement ce qu’on lui a dit. Phèdre y met plus de délicatesse et d’élégance, mais aussi moins de vérité. On croirait en effet que rien ne dût mieux caractériser la naïveté, qu’un stylé dénué d’ornements ; cependant La Fontaine a répandu dans le sien tous les trésors de la poésie, et il n’en est que plus naïf : ces couleurs si variées et si brillantes sont elles-mêmes les traits dont la nature vient se peindre, dans les écrits de ce poète, avec tant de grâce et de simplicité. Ce prestige de l’art paraît d’abord inconcevable ; mais dès qu’on remonte à la cause, on n’est plus ; surpris de l’effet.
Non-seulement La Fontaine a ouï dire ce qu’il raconte, mais il l’a vu, il croit le voir encore. Ce n’est pas un poète qui imagine, ce n’est pas un conteur qui plaisante; c’est un témoin présent à l’action, et qui veut vous y rendre présent vous-même; son érudition, son éloquence, sa philosophie , sa politique, tout ce qu’il a d’imagination, de mémoire, et de sentiment, il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c’est cet air de bonne foi, c’est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c’est l’importance qu’il attache à des jeux d’enfants, c’est l’intérêt qu’il prend pour un lapin et une belette, qui font qu’on est tenté de s’écrier à chaque instant, Le bon homme ! On le disait de lui dans la société ; son caractère n’a fait que passer dans ses fables. C’est du fond de ce caractère que sont émanés ces tours si naturels, ces expressions si naïves, ces images si fidèles ; et quand La Motte a dit,
Du fond de sa cervelle un trait naïf s’arrache, ce n’est pas le travail de La Fontaine qu’il a peint dans un vers si dur.

La Fontaine raconte la guerre des vautours ; son génie s’élève : Il plut du sang. Cette image lui paraît encore faible; il ajoute, pour exprimer la dépopulation,
Et sur son roc Prométhée espéra De voir bientôt une fin à sa peine.
La querelle de deux coqs pour une poule, lui rappelle ce que l’amour a produit de plus funeste;

Amour, tu perdis Troie.

Deux chèvres se rencontrent sur un pont trop étroit pour y passer ensemble; aucune des deux ne veut reculer; il s’imagine voir.

Philippe quatre qui s’avance

Un renard est entré la nuit dans un poulailler; comment exprimer ce désastre ?

Les marques de sa cruauté
Parurent avec l’aube. On vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s’en fallut que le soleil
Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide, etc.

La Motte a fait, à mon avis, une étrange méprise, en employant à tout propos, pour avoir l’air naturel, des expressions populaires et proverbiales : tantôt c’est Morphée qui fait litière de pavots ; tantôt c’est la lune qui est empêchée par tes charmes d’une magicienne; ici le lynx, attendant le gibier, prépare ses dents à l’ouvrage; là le jeune Achille est fort bien morigéné par Chiron. La Motte avait dit lui-même : Mais prenons garde à la bassesse, trop voisine du familier. Qu’était-ce donc, à son avis, que faire litière de pavots ? La Fontaine a toujours le style de la chose.

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Intenta pour punir les crimes de la terre.
……………………………..
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Ce n’est jamais la qualité des personnages qui le décide. Jupiter n’est qu’un homme dans les choses familières ; le moucheron est un héros lorsqu’il combat le lion : rien de plus philosophique, et en même temps rien de plus naïf que ces contrastes. La Fontaine est peut-être celui de tous les poètes qui passé d’un extrême à l’autre avec le plus de justesse et de rapidité. La Motte a pris ces passages pour de la gaieté ; philosophique ; et il les regarde comme une source du riant ; mais La Fontaine n’a pas dessein de faire croire qu’il s’égaie à rapprocher le grand du petit ; il veut que l’on pense, au contraire, que le sérieux qu’il met aux petites choses, les lui fait mêler et confondre de bonne foi avec les grandes ; et il réussit en effet à produire cette illusion. De là vient qu’il n’est jamais contraint ni dans le style familier, ni dans le haut style. Si ses réflexions et ses peintures l’emportent vers l’un, ses sujets le ramènent à l’autre, et toujours si à propos, que le lecteur n’a pas le temps de désirer qu’il prenne l’essor ou qu’il se modère : en lui chaque idée réveille soudain l’image et le sentiment qui lui est propre ; on peut le voir dans ses peinturés, dans son dialogue, dans ses harangues.
Qu’on lise, pour les peintures, la fable d’Apollon et de Borée, celle du Chêne et du Roseau ; pour le dialogue, celle de la Mouche et de la Fourmi, celle des Compagnons d’Ulysse ; pour les monologues et les harangues, celle du Loup et des Bergers, celle du Berger et du Roi, celle de l’Homme et de la Couleuvre y modèles à-la-fois de philosophie et de poésie. On a dit souvent que l’une nuisait à l’autre ; qu’on nous cite, ou parmi les anciens, ou parmi les modernes, quelque poète plus riant, plus fécond, plus varié, quelque moraliste plus sage.
Mais ni sa philosophie ni sa poésie ne nuisent à sa naïveté ; au contraire, plus il met de l’une et de l’autre dans ses récits, dans ses réflexions, dans ses peintures, plus il semble persuadé, pénétré de ce qu’il raconte, et plus par conséquent il nous paraît simple et crédule.
Le premier soin du fabuliste doit donc être de paraître persuadé ; le second, de rendre sa persuasion amusante ; le troisième, de rendre cet amusement utile.

……….Pueris dant crustula blandi
Doctores, elemtnta velint ut discere prima. ( Horat. )

On vient de voir de quel artifice La Fontaine s’est servi pour paraître persuade ; je n’ai plus que quelques réflexions à ajouter sur ce qui détruit ou favorise cette espèce d’illusion.
Tous les caractères d’esprit se concilient avec la naïveté, hors l’affectation et l’air de la finesse. D’où vient que Janot lapin, Robin mouton, carpillon Fretin, la gent trotte-menu, etc., ont tant de grâce et de naturel ? d’où vient que dom Jugement, dame Mémoire, et demoiselle Imagination, quoique très-bien caractérisés, sont si déplacés dans la fable ? Ceux-là sont du bonhomme ; ceux-ci du bel-esprit.

Avec Louis-le-Grand :

On peut supposer tel pays ou tel siècle dans lequel ces figures se concilieraient avec la naïveté : par exemple, si on avait élevé des autels au jugement, à l’imagination, à la mémoire, comme à la paix, à la sagesse, à la justice, etc., les attributs de ces divinités seraient des idées populaires, et il n’y aurait aucune finesse, aucune affectation à dire, à dieu Jugeaient, la déesse Mémoire, la nymphe Imagination; mais le premier qui s’avise de réaliser, de caractériser ces abstractions par des épithètes recherchées, paraît trop fin pour être naïf. Qu’on réfléchisse à ces dénominations, dom, dame, demoiselle ; il est certain que la première peint la lenteur, la gravité, le recueillement, la méditation qui caractérisent le jugement ; que la seconde exprime la pompe, le faste et l’orgueil, qu’aime à étaler la mémoire ; que la troisième réunit en un seul mot la vivacité, la légèreté, le coloris, les grâces, et, si l’on veut, le caprice et les écarts d’imagination. Or peut-on se persuader que ce soit un homme naïf qui le premier ait vu et senti ces relations et ces nuances ?
Si La Fontaine emploie des personnages allégoriques, ce n’est pas lui qui les invente ; on est déjà familiarisé avec eux : la Fortune, la Mort, le Temps, tout cela est reçu. Si quelquefois il en introduit de sa façon, c’est toujours en homme simple ; c’est Que-si-que-non, frère de la Discorde ; c’est Tien et Mien, son pète, etc.
La Motte au contraire met toute la finesse qu’il peut à personnifier des êtres moraux et métaphysiques : Personnifions, dit-il, les Vertus et les vices ; animons, selon nos besoins, tous les êtres ; et suivant ce système, il introduit la Vertu, le Talent et la Réputation, pour faire faire à celle-ci un jeu de mots à la fin de la fable. C’est encore pis, lorsque l’Ignorance, grosse d’enfant, accouche d’Admiration, de demoiselle Opinion, et qu’on fait venir l’Orgueil et la Paresse pour nommer l’enfant, qu’ils appellent la vérité. La Motte a beau dire qu’il se trace un nouveau chemin, ce chemin l’éloigné du but.
Encore une fois, le poète doit jouer dans la fable le rôle d’un homme simple et crédule ; et celui qui personnifie des abstractions métaphysiques avec tant de subtilité, n’est pas le même qui nous dit sérieusement que Jean lapin, plaidant contre dame Belette, allégua la coutume et l’usage.
Mais comme la crédulité du poète n’est jamais plus naïve, ni par conséquent plus amusante, que dans des sujets dépourvus de vraisemblance à notre égard, ces sujets vont beaucoup plus droit au but de l’apologue, que ceux qui sont naturels et dans l’ordre des possibles. La Motte, après avoir dit,

Nous pouvons, s’il nous plaît, donner pour véritables
Les chimères des temps passés ;

ajoute,

Mais quoi, des vérités modernes
Ne pouvons-nous user aussi dans nos besoins ?
Qui peut le plus, ne peut-il pas le moins ?

Ce raisonnement, du plus au moins, n’est pas concevable dans un homme qui avait l’esprit juste, et qui avait longtemps réfléchi sur la nature de l’apologue. La fable des deux Amis, le Paysan du Danube, Philémon et Baucis, ont leur charme et leur intérêt particulier ; mais qu’on y prenne garde, ce n’est là ni le charme ni l’intérêt de l’apologue ; ce n’est point ce doux sourire, cette complaisance intérieure qu’excitent en nous Rominagrobis, Janot lapin, la Mouche du Coche, etc. Dans les premières, la simplicité du poète n’est qu’ingénieuse, et n’a rien de ridicule ; dans les dernières, elle est naïve ; et nous amuse à ses dépens.
Ce n’est pas que dans celles-ci même il n’y ait une sorte de vraisemblance à garder ; mais elle est relative au poète. Son caractère de naïveté une fois établi, nous devons trouver possible qu’il ajoute foi à, ce qu’il raconte ; et de là vient la règle de suivre les mœurs, ou réelles ou supposées. Son dessein n’est pas de nous persuader que le lion, l’âne, et le renard, ont parlé, mais d’en paraître persuadé lui-même ; et pour cela il faut qu’il observe les convenances, c’est-à-dire qu’il fasse parler et agir le lion, l’âne et le renard, chacun suivant le caractère et les intérêts qu’il est supposé leur attribuer : ainsi la règle de suivre les mœurs dans la fable est une suite de ce principe, que tout doit y concourir à nous persuader la crédulité du poète. La Fontaine a quelquefois lui-même oublié cette règle, comme dans la fable du Lion, de la Chèvre et de la Génisse.
Il faut de plus que la crédulité du conteur soit amusante, et c’est encore un des points où La Motte s’est trompée : on voit que dans ses fables il vise à être plaisant ; et rien n’est si contraire au génie de ce poème.

Un homme avait perdu sa femme ;
Il veut avoir un perroquet.
Se console qui peut. Plein de la bonne dame,
Il veut du moins chez lui remplacer son caquet.

La Fontaine évite avec soin tout ce qui a l’air de la plaisanterie ; et s’il lui en échappe quelque trait, il a grand soin de l’émousser,

A ces mots, l’animal pervers,
C’est le serpent que je veux dire,

Voilà une excellente épigramme ; et le poète s’en serait tenu là, s’il avait voulu être fin ; mais il voulait être ou “plutôt il était naïf; il a donc achevé :

C’est le serpent que je veux dire,
Et non l’homme ; on pourrait aisément s’y tromper.

De même dans ces vers qui terminent la fable du Rat solitaire :

Qui désigné-je, à votre avis,
Par ce rat si peu secourable ?
Un moine ? non, mais un dervis.

il ajoute : Je suppose qu’un moine est toujours charitable.

La finesse du style consiste à se laisser deviner ; la naïveté, à dire tout ce qu’on pense.
La Fontaine nous fait rire, mais à ses dépens, et c’est sur lui-même qu’il fait tomber le ridicule. Quand, pour rendre raison de la maigreur d’une belette ; il observe qu’elle sortait de maladie ; quand, pour expliquer comment un cerf ignorait une maxime de Salomon, il se croit obligé de nous avertir que ce cerf n’avait pas accoutumé de lire ; quand, pour nous prouver l’expérience d’un vieux rat et les dangers qu’il avait courus, il remarque qu’il avait même perdu sa queue à la bataille ; quand, pour nous peindre la bonne intelligence des chiens jet des chats, il nous dit,
Ces animaux vivaient entre eux comme cousins :
Cette union si douce, et presque fraternelle,
Édifiait tous les voisins ;

nous rions, mais de la naïveté du poète, et c’est à ce piège si délicat que se prend notre vanité.
L’oracle de Delphes avait, dit-on, conseillé à Ésope de prouver des vérités importantes par des contes ridicules. Ésope aurait mal entendu l’oracle, si, au lieu d’être risible, il s’était piqué d’être plaisant.
Cependant comme ce n’est pas uniquement à nous amuser, mais surtout à nous instruire, que la fable est destinée, l’illusion doit se terminer au développement de quelque vérité utile : je dis au développement et non pas à la preuve ; car il faut bien observer que la fable ne prouve rien. Quelque bien adapté que soit l’exemple à la moralité, l’exemple est un fait particulier, la moralité une maxime générale ; et l’on sait que du particulier au général fil n’y a rien à conclure. Il faut donc que la moralité soit une Vérité connue par elle-même, et à laquelle on n’ait besoin que de réfléchir pour en être persuadé. L’exemple contenu dans la fable en est l’indication, et non la preuve : son but est d’avertir, et non pas de convaincre ; et son office est de rendre sensible à l’imagination ce qui est avoué par la raison ; mais pour cela il faut que l’exemple mène droit à la moralité, sans diversion, sans équivoque ; et c’est ce que les plus grands maîtres semblent, avoir oublié quelquefois.

La vérité doit naître de la fable.

La Motte fa dit et l’a pratiqué ; il ne le cède même à personne dans cette partie : comme elle dépend de la justesse et de la sagacité de l’esprit, et que La Motte avait supérieurement l’une et l’autre, le sens moral de ses fables est presque toujours bien saisi, bien déduit, bien préparé. J’en excepterai quelques-unes, comme celle de l’Estomac, celle de l’araignée et du Pélican. L’estomac pâtit de ses fautes ; mais s’ensuit-il que chacun soit puni des siennes ? Le même auteur a fait voir le Contraire dans la fable du Chat et du Rat. Entre le pélican et l’araignée, entre Codrus et Néron, l’alternative est-elle si pressante, qu’hésiter ce fût choisir ? et à la question, lequel des deux voudrez-vous imiter ? n’est-on pas fondé à répondre ni l’un ni l’autre ? Dans ces deux fables la moralité n’est vraie que par les circonstances ; elle est fausse dès qu’on la donne pour un principe général.
La Fontaine s’est plus négligé que La Motte sur le choix de la moralité ; il semble quelquefois la chercher après avoir composé sa fable :
soit qu’il affecte cette incertitude pour cacher jusqu’au bout le dessein qu’il avait d’instruire ; soit qu’en effet il se soit livré d’abord à l’attrait d’un tableau favorable à peindre, bien sûr que d’un sujet moral il est facile de tirer une réflexion morale. Cependant sa conclusion n’est pas toujours également heureuse ; le plus souvent profonde, lumineuse, intéressante, et amenée par un chemin de fleurs ; mais quelquefois aussi commune fausse, ou mal déduite. Par exemple, de ce qu’un gland, et non pas une citrouille, tombe sur le nez de Garo, s’ensuit-il que tout soit bien ?

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :
L’adroit, le vigilant, et le fort, sont assis
A la première ; et les petits
Mangent leur reste à la seconde.

Rien n’est plus vrai, mais cela ne suit point de l’exemple de l’araignée et de l’hirondelle ; car l’araignée, quoique adroite et vigilante, ne laisse pas de mourir de faim. Ne serait-ce point pour déguiser ce défaut de justesse, que, dans les vers que je viens de citer, La Fontaine n’oppose que les petits à l’adroit, au vigilant et au fort ? S’il eût dit, le faible le négligent et le maladroit, on eût senti que les deux dernières de ces qualités ne convenaient point à l’araignée. Dans la fable des Poissons et du Berger, il conseille aux rois d’user de violence ; dans celle du Loup déguisé en Berger, il conclut :
Quiconque est loup, agisse en loup.

Si ce sont là des vérités, elles ne sont rien moins qu’utiles à répandre., En général le respect de La Fontaine pour les anciens ne lui a pas laissé la liberté du choix dans les Sujets qu’il en a pris ; presque toutes ses beautés sont de lui, presque tous ses défauts sont des autres : ajoutons que ses défauts sont rares et tous faciles à éviter, et que ses beautés sans nombre sont peut-être inimitables.
J’aurais beaucoup à dire sur sa versification, où les pédants n’ont su relever que des négligences, et dont les beautés ravissent d’admiration les hommes de l’art les plus exercés et les hommes de goût les plus délicats ; mais la richesse, la vérité, l’originalité, l’heureuse hardiesse de son langage, ne sont pas des qualités qu’on puisse rendre sensibles en lès définissant. Pour en avoir l’idée et le sentiment, il faut le lire, et le lire encore ; c’est un plaisir qui ne s’épuise point
Du reste, sans aucun dessein de louer ni de critiquer, ayant à rendre sensibles, par des exemples, les perfections et les défauts de l’art, je crois devoir puiser ces exemples dans les auteurs les plus estimables, pour deux raisons, leur célébrité et leur autorité. Je sais tous les égards que je leur dois ; mais ces égards consistent à parler de leurs ouvrages avec une impartialité sérieuse et décente, sans fiel et sans dérision : méprisable recours des esprits vides et des âmes basses. J’ai donc reconnu dans La Motte une invention ingénieuse, une composition régulière beaucoup de justesse et de sagacité ; j’ai profité de quelques-unes de ses réflexions sur la fable ; mais avec la même sincérité, j’ai cru devoir observer ses erreurs dans la théorie, et ses fautes dans la pratique, du moins ce qui m’a paru tel. Comme La Fontaine a pris d’Ésope, de Phèdre, de Pilpay, ce qu’ils ont de plus remarquable, et que deux exemples me suffisaient pour développer mes principes, j’ai cru pouvoir m’en tenir aux deux fabulistes français.

Fable , composition poétique.

Dans les poèmes épique et dramatique, la fable, l’action, le sujet, sont communément pris pour synonymes ; mais dans une acception plus étroite, le sujet du poème est l’idée substantielle de l’action ; l’action par conséquent est le développement du sujet ; la fable est cette même disposition considérée du côté des incidents qui composent l’intrigue, et servent à nouer et à dénouer l’action.
Tantôt la fable renferme une vérité cachée, comme dans l’Iliade ; tantôt elle présente directement des exemples personnels et des vérités toutes nues, comme dans le Télémaque et dans la plupart de nos tragédies. Il n’est donc pas de l’essence de la fable d’être allégorique ; il suffit qu’elle soit morale ; et c’est ce que le P. le Bossu n’a pas vu assez nettement.
Comme le but de la poésie est de rendre, s’il est possible, les hommes meilleurs et plus heureux, un poète doit sans doute avoir égard, dans le choix de son action, à l’influence qu’elle peut avoir sur les mœurs et, suivant ce principe, on n’aurait jamais dû nous présenter le tableau de la fatalité qui entraîne Œdipe dans le crime, ni celui d’Electre criant au parricide Oreste : Frappe, frappe, elle a tué notre père.
Mais cette attention générale à éviter les exemples qui favorisent les méchants, et à choisir ceux qui peuvent encourager les bons, n’a rien de commun avec la règle chimérique de n’inventer la fable et les personnages d’un poème qu’après la moralité ; méthode servile et impraticable, si ce n’est dans de petits poèmes, comme l’apologue, où l’on n’a ni les grands ressorts du pathétique, à mouvoir, ni une longue suite de tableaux à peindre, ni le tissu d’une intrigue vaste à former. Voyez Épopée.
Il est certain que l’Iliade renferme la même vérité que l’une des fables d’Ésope, et que l’action qui conduit au développement de cette vérité, est la même au fond dans l’une et dans l’autre ; mais qu’Homère, ainsi qu’Ésope, ait commencé par se proposer cette vérité; qu’ensuite il ait choisi une action et des personnages convenables; et qu’il n’ait jeté les yeux sur l’événement de la guerre de Troie, qu’après s’être décidé sur les caractères fictifs d’Agamemnon, d’Achille, d’Hector etc.; c’est ce qui n’a pu tomber que dans l’esprit d’un spéculateur qui veut mener, s’il est permis de le dire, le génie à la lisière. Un sculpteur détermine d’abord l’expression qu’il veut rendre, puis il dessine sa figure, et il choisit enfin le marbre propre à l’exécuter ; mais les événements historiques ou fabuleux, qui sont la matière du poème héroïque, ne se taillent point comme le marbre ; chacun d’eux a sa forme essentielle, qu’il n’est permis que d’embellir ; et c’est par le plus ou le moins de beautés qu’elle présente ou dont elle est susceptible, que se décide le choix du poète ; Homère lui-même en est un exemple.
L’action de l’Odyssée prouve, si l’on veut, qu’un état ou qu’une famille souffre de l’absence de son chef ; mais elle prouve encore mieux qu’il ne faut point abandonner ses intérêts domestiques, pour se mêler des intérêts publics, Ce qu’Homère certainement n’a pas eu dessein de faire voir.
De même on peut conclure de l’action de l’Enéide, que la valeur et la piété réunies sont capables des plus grandes choses ; mais on en peut conclure aussi qu’on fait quelquefois sagement d’abandonner une femme après l’avoir séduite, et de s’emparer du bien d’autrui quand on le trouve à sa bienséance ; maxime que Virgile était bien éloigné de vouloir établir.
Si Homère et Virgile n’avaient inventé la fable de leurs poèmes qu’en vue de la moralité, toute l’action n’aboutirait qu’à un seul point ; le dénouement serait comme un foyer où se réuniraient tous les traits de lumière répandus dans le poème ; ce qui n’est pas. Ainsi l’opinion du P. le Bossu est démentie par les exemples mêmes dont il prétend l’autoriser.
La fable doit avoir différentes qualités, les unes particulières à certains genres, les autres communes à la poésie en général.
Surtout, comme il y a une vraisemblance absolue et une vraisemblance hypothétique ou de convention, et que toutes sortes de poèmes ne sont pas indifféremment susceptibles de l’une et de l’autre.

Œuvres complètes de Marmontel, de l’Académie française 1818 Par Jean-François Marmontel.

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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