Anecdotes, bons mots, naïvetés, traits ingénus de La Fontaine

0 304

Mme de SévignéDepuis son siècle jusqu’au nôtre, le concert d’éloges n’a pas cessé; çà et là mêlé, sans doute, de quelque protestation, comme il arrive pour toute renommée supérieure; mais le sentiment public s’est toujours prononcé avec force contre les détracteurs de notre poète. La France partage encore l’avis de Mme de Sévigné disant ; » Les fables de La Fontaine sont divines; on croit d’abord en distinguer quelques-unes, et à force de les relire on les trouve toutes bonnes…. Il y a de certaines choses qu’on n’entend jamais quand on ne les entend pas d’abord. On ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans a facilité des Fables de La Fontaine. Cette porte leur est fermée et la mienne aussi. »

Anecdotes, bons mots…

Louis-François Jauffret « La grande supériorité de la Fontaine, dans le genre de l’apologue, dit Jauffret, avait rendu le public si difficile envers les fabu­listes qui vinrent après lui, que ceux-ci trouvaient à peine des imprimeurs qui voulussent mettre leurs fables au jour, et moins encore des graveurs qui voulussent les orner d’estampes et de vi­gnettes. »

Antoine Vitalis – « La Fontaine, dit-il, jouissant de la priorité, y a fait, dans le temps, des vendanges complètes. La Motte, un peu plus tard, a fait son profit de quelques grappes moins succulentes que la Fontaine avait dédaignées. Panard, Fuzelier, Aubert, Lemonnier, Florian, sont venus après, et ont su exprimer encore un suc nourricier de quelques grappes aigrelettes. J’arrive le dernier, et quand les vendanges sont faites : qu’aurai-je donc en mon panier ? »

Voltaire disait à l’abbé Aubert dans une lettre, écrite en 1761 : « Vous vous êtes mis, monsieur, à côté de la Fontaine, et je ne sais s’il a jamais écrit une meilleure lettre en vers que celle dont vous m’honorez. »

Après la mort de Mme de La Sablière, chez laquelle il logeait depuis une vingtaine d’années, il se trouva, pour ainsi dire, dans la rue. Comme il sortait de l’hôtel de La Sablière, il rencontra M. d’Hervart, riche fermier général, qui était dans sa voiture et qui la fit arrêter :
— Je suis charmé de vous rencontrer, dit-il à La Fontaine ; j’ai su le malheur qui vous est arrivé, et j’allais vous prier de venir loger chez moi.
J’y allais, répondit tout bonnement La Fontaine.

La Harpe :  Ésope, Phèdre, Pilpay avoient fait des fables. Un homme vient qui les prend toutes, et ces fables ne sont plus celles d’Ésope, de Phèdre, de Pilpay ; ce sont celles de La Fontaine. On nous crie : il n’a presque rien inventé. Il a inventé sa manière d’écrire , et cette invention n’est pas devenue commune. Elle lui est restée toute entière. Il en a trouve le secret , et l’a gardé. Il n’a jamais été ni imitateur, ni imité. A ce double titre , quel homme peut se vanter d’être plus original ?

Jean Joseph Dussault (1769-1824) écrit dans ses Annales littéraires : « Tous ceux qui ont fait des fables depuis La Fontaine ont l’air d’avoir bâti de petites huttes sur le modèle et au pied d’un édifice qui s’élève jusqu’aux cieux : la hutte de M. de Florian est construite avec plus d’élégance et de solidité que les autres, et les domine de quelques degrés »

La Harpe dit vrai : il ne faut pas louer la Fontaine, il faut le lire, le relire, et le relire encore. Il en est de lui comme de la personne que l’on aime : en son absence, il semble qu’on aura mille choses à lui dire, et, quand on la voit, tout est absorbé dans un seul sentiment, dans le plaisir de la voir. On se répand en louanges sur la Fontaine, et, dès qu’on le lit, tout ce qu’on voudrait dire est oublié ; on le lit, et on jouit..

La Bruyère « Il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l’organe des bêles, élève les petits sujets jusqu’au sublime; homme unique dans sou genre d’écrire; toujours original soit qu’il invente, soit qu’il imite, qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter; »

Ch. Nisard : « Son recueil est un théâtre où nous voyons représentes en abrégé tous les genres de draine, depuis les plus élevés, la comédie, la tragédie, jusqu’au plus simple, le vaudeville.
« la curiosité y est tenue en éveil par les incidents, comme dans le drame. Les événements y sont plus réduits, les passions s’y précipitent plus vite, les discours y sont moins longs; mais cette loi du drame, qui, par des roules plus ou moins détournées, fait arriver à chacun ce qu’il a mérité, y est observée exactement, et l’on y éprouve à la fois le plaisir de la surprise par les incidents qui contrarient cette loi, et le contentement de la raison en le voyant enfin s’accomplir. »

On a souvent répété que La Fontaine n’avait rien inventé. Il a inventé sa manière d’écrire, et cette invention n’est pas devenue commune ; elle lui est demeurée toute entière, il en a trouvé le secret et l’a gardé. Il n’a été dans son style, ni imitateur, ni imité ; c’est là son mérite…..

Joubert: « Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part dans les auteurs français.
« Malgré les trois querelles célèbres dans sa vie (avec Lulli pour un livret d’opéra, avec Furetière au sujet du Dictionnaire de l’Académie, avec les partisans exclusifs des auteurs modernes), La Fontaine n’eut jamais un seul ennemi qui ne rappelât le bonhomme, même après qu’il s’était vengé. Tant il se montrait peu terrible, dans ses plus vifs ressentiments ! tant il eut un génie heureux ! tant sa bonté fut fortunée !… Le fablier se couvrit de ses fleurs, exhala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d’aucune épine les mains qui s’empressaient à les cueillir. »

Bernardin de Saint-Pierre : « On peut dire que La Fontaine a donné à chaque fable un paysage, et dans ce paysage il représente toutes les puissances de la nature en action….. Il a chanté toute sorte de sujets sur tous les tons.
C’est le poète moral par excellence ; c’est aussi celui du sentiment. Il y a dans ses vers, je ne sais quoi d’antique et d’attique, qui n’appartient qu’à eux… Le temps loin de les vieillir ajoute à leur beauté. »

Rousseau dans son Emile (livre II) que la fable du Corbeau et du Renard est pour l’enfant une leçon de basse flatterie ; que celle de la Cigale et de la Fourmi est une leçon d’inhumanité ; celle de la Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion, une leçon d’injustice ; celle du Loup maigre et du Chien gras, une leçon d’indocilité. « Composons, M. de La Fontaine, dit-il. Je me permets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m’instruire dans vos fables ; car j’espère ne pas me tromper sur leur objet ; mais pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que dans celles qu’il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, et qu’au lieu de se corriger sur la dupe il ne se formera pas sur le fripon. »

Voltaire, dans sa lettre écrite sous le nom de M. de La Visclède à M. le secrétaire perpétuel de l’Académie de Pau, rend justice à La Fontaine, mais avec des restrictions:
« Il avait, dit-il, ce grand don de la nature, le talent. L’esprit le plus supérieur n’y saurait atteindre. C’est par les talents que le siècle de Louis XIV sera distingué à jamais de tous les siècles, dans notre France si longtemps grossière. II y aura toujours de l’esprit ; les connaissances des hommes augmenteront; on verra des ouvrages utiles. Mais des talents, je doute qu’il en naisse beaucoup. Je doute qu’on retrouve l’auteur de Cinna, celui d’lphigènie, d’Athalie, de Phèdre, celui de l’Art poétique, celui de Roland et d’Armide; celui qui força en chaire, jusqu’à des ministres, de pleurer et d’admirer la fille de Henri IV, veuve de Charles Ier, et sa fille Henriette, Madame… Nous avons quelques comédies très-agréables ; mais un Molière ! je vous prédis très-hardiment que nous n’en aurons jamais. Quelle gloire pour La Fontaine d’être mis presque à côté de tous ces grands hommes!…
« Quand je dis qu’il est presque égal, dans ses bonnes fables, aux grands hommes de son mémorable siècle, je ne dis rien de trop fort. Je serais un exagérateur ridicule si j’osais comparer…»

M. X…Pour ses Contes, je ne trouve personne qui puisse entrer en parallèle avec lui; il est absolument inimitable. Quels récits véritablement charmants ! quelles beautés ! quelles descriptions heureuses ! quelle morale fine et galante ! Tout y coule de source. Leur lecture fait sentir à l’âme un plaisir qu’on ne peut décrire. Mais je ne dois pas tâcher d’en rendre toutes les beautés sensibles : il ne faut que les lire et avoir du goût….

Voltaire dit de la Fontaine : « Je crois que si on s’est servi du terme d’instinct pour caractériser la Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n’était guère au-dessus des animaux qu’il faisait parler ; mais, comme porte, il avait un instinct divin, et d’autant plus instinct qu’il n’avait que ce talent. L’abeille est admirable, mais c’est dans sa ruche ; hors de là l’abeille n’est qu’une mouche.

Le rédacteur du Mercure galant de Visé, publiant les Compagnons d’Ulysse dans sa livraison de décembre 1690, fait précéder cette publication de ces mots : « Il n’y a rien de plus estimé que les fables de M. de La Fontaine, et c’est avec beaucoup de justice, puisque tout ce qui a paru de lui en ce genre peut être appelé inimitable. Vous verrez par la lecture de celle que je vous envoie que, malgré l’excuse qu’il prend de son âge, les années n’ont rien diminué en lui de ce feu d’esprit qui lui a fait faire de si agréables ouvrages. »

Lorsque madame La Fontaine se fut retirée à Château-Thierry, Racine et Despréaux représentèrent à notre poète que cette séparation n’était pas décente et ne lui faisait point honneur : ils lui conseillèrent un raccommodement. La Fontaine, sans délibérer, partit ; il se rendit en droiture chez sa femme , mais le domestique de la maison qui ne le connaissait point, lui dit que madame La Fontaine était au salut. Ennuyé d’attendre, il fut voir un de ses amis qui le retint à souper. La Fontaine, bien régalé, oublia sa mission ; et sans songer à sa femme, se remit le lendemain dans la voiture publique, et revint à Paris. Ses amis, en le voyant, s’empressèrent de lui demander le succès de son voyage : J’ai été pour voir ma femme, leur dit-il, mais je ne l’ai point trouvée ; elle était au salut.

Mais ce qui est curieux, c’est ce qui arriva à La Fontaine au sujet de l’un de ses opéra. On le joua sur le théâtre de Paris. L’auteur était dans une loge ; on n’avait pas encore exécuté la première scène, que le voilà pris d’un long bâillement qui ne finit plus. Bientôt il n’y peut plus tenir, et sort à la fin du premier acte. Il va dans un café qu’il avait coutume de fréquenter, et se met dans son coin. Apparemment l’influence de l’opéra le poursuivait encore, car la première chose qu’il fit fut de s’endormir. Arrive un homme de sa connaissance, qui, fort surpris de le voir là, le réveille: Eh ! M. de La Fontaine, que faites-vous donc ici ? et par quel hasard n’êtes-vous pas à votre opéra ?—Oh ! j’y ai été. J’ai vu le premier acte ; mais il m’a si fort ennuyé, qu’il ne m’a pas été possible d’en voir davantage. En vérité, j’admire la patience des Parisiens.
Numérl

Furetière cet ennemi de La Fontaine, dans la préface d’un volume de fables publié en 1671, avait porté sur les fables de La Fontaine le même jugement que tous les gens de goût contemporains. Après avoir parlé des fables d’Ésope et de Phèdre, il ajoutait : a Mais il n’y a personne qui leur ait fait tant d’honneur que M. de La Fontaine, par la nouvelle et excellente traduction qu’il en a faite, dont le style naïf et marotique est tout à fait inimitable et ajoute de grandes beautés aux originaux. »

Boileau écrivait à un de ses familiers : « Tout ce qu’il dit est simple et naturel; et ce que j’estime surtout en lui, c’est une certaine naïveté de langage que peu de gens connaissent, et qui fait pourtant l’agrément du discours…. Ces sortes de beautés sont de celles qu’il faut sentir et qui ne se prouvent point. C’est ce je ne sais quoi qui nous charme, sans lequel la beauté même n’aurait ni grâce ni beauté. Mais, après tout, c’est un je ne sais quoi, et si votre ami est aveugle, je ne m’engage pas à lui faire voir clair, »

La Fontaine : Une autrefois il oublia d’avoir été à  l’enterrement  d’une personne, chez là quelle il arriva pour dîner avec quelques amis qui s’étaient embarqués sous sa conduite. Mais le portier lui ayant dit que son maître était mort depuis huit jours: Ah ! répondit La Fontaine avec étonnement, je ne croyais pas qu’il y eût si longtemps.

La Fontaine travaillait par-tout où il se trouvait. Tous les endroits lui étaient bons et indifférents. Il n’eut jamais de cabinet particulier ni de bibliothèque. Il aimait sur-tout à travailler au milieu des champs et pour ainsi dire sous les yeux la nature.

La Fontaine :  Il fut élu académicien le 2 mai 1684. Parmi tous les grands hommes de son temps, il fut le seul qui échappa aux libéralités et aux bienfaits de Louis XIV. On avait indisposé contre lui ce monarque , qui ne voulut jamais entendre parler de lui.

L‘Abbé La Chambre, directeur de l’Académie française, dans sa réponse au discours de réception de La Fontaine (le 2 mai 1684), malgré les admonitions blessantes qu’il se permit, ne fut pas moins explicite relativement au génie du poète: « L’Académie reconnaît en vous, monsieur, un de ces excellents ouvriers, un de ces fameux artisans de la belle Gloire, qui la va soulager dans les travaux qu’elle a entrepris pour l’ornement de la France et pour perpétuer la mémoire d’un règne si fécond en merveilles. Elle reconnaît en vous un génie aisé, facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d’original, et qui, dans sa simplicité apparente et sous un air négligé, renferme de grands trésors et de grandes beautés. »

La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie française prononcé le 15 juin 1693, signale La Fontaine parmi ses nouveaux et illustres confrères ; il le caractérise ainsi : « Un autre, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l’organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu’au sublime : homme unique dans son genre d’écrire; toujours original, soit qu’il invente, soit qu’il traduise ; qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. »

Jean de la Fontaine au père Poujet  , La Fontaine dit : » Je me suis mis, depuis quelque temps à lire le Nouveau Testament: je -vous assure, ajouta-t-il, que c’est un fort bon livre ; oui, par ma foi, c’est un bon livre. Mais il y a un article sur lequel je ne me suis pas rendu; c’est celui de l’éternité des peines : je ne comprends pas, dit-il, comment cette éternité peut s’accorder avec la bonté de Dieu. »

Père Pouget : « Quelque difficile qu’il paraisse de croire cela d’un homme d’esprit et qui connaissait le monde, M. de La Fontaine était un homme vrai et simple qui, sur mille choses, pensait autrement que le reste des hommes, et qui était aussi simple dans le mal que dans le bien, »

La Bruyère l’avait rencontré vieux, déjà balbutiant, d’apparence peu prévenante; il en a tracé ce portrait tout à la fois morose et magnifique :
« Un homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu’il vient de voir : s’il se met à écrire, c’est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point; ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages. »
Ailleurs La Bruyère nous dit: « Il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l’organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu’au sublime; homme unique dans son genre d’écrire; toujours original soit qu’il invente, soit qu’il imite, qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter: »

Charles Perrault, l’auteur des Contes. Perrault a trouvé l’expression parfaite pour caractériser l’auteur des Fables :
« S’il y a, dit-il, beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il n’y en pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il n’a jamais dit que ce qu’il pensait et il n’a jamais fait que ce qu’il a voulu faire.
« Jamais personne n’a mieux mérité d’être regardé comme original et comme le premier en son espèce.
« Il se rencontre dans ses ouvrages une simplicité ingénieuse, une naïveté spirituelle et une plaisanterie originale qui, n’ayant jamais rien de froid, causent une surprise toujours nouvelle. Ces qualités si délicates, si faciles à dégénérer en mal et à faire un effet tout contraire à celui que l’auteur en attend, ont plu à tout le monde, aux sérieux, aux enjoués, aux cavaliers, aux dames et aux vieillards, de même qu’aux enfants. »

Rabelais, que Despréaux appelait la raison habillée en masque, était l’idole de La Fontaine ; il l’admirait follement, et l’on raconte là-dessus une extravagante saillie qu’il eut chez Despréaux, en présence de Valincour, Racine, Boileau le docteur et quelques autres personnes. On y parlait beaucoup de saint Augustin; La Fontaine écoutait avec cette stupidité qui était ordinairement peinte sur son visage; enfin, il se réveilla comme d’un profond sommeil, et demanda d’un grand sérieux au docteur s’il croyait que saint Augustin eût plus d’esprit que Rabelais ? Le docteur l’ayant regardé depuis les pieds jusqu’à la tête, lui dit pour toute réponse : « Prenez garde, monsieur de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l’envers ;» et cela était vrai.

Louis Moland : « La Fontaine et Molière, on ne les sépare pas, on les aime ensemble… Aimer La Fontaine, c’est presque la même chose qu’aimer Molière, c’est aimer la nature, toute la nature, la peinture naïve de l’humanité, une reproduction de la grande comédie aux cent actes divers, se déroulant, se découpant à nos yeux en mille petites scènes… »

La Fontaine eut un fils qu’il mit, à l’âge de quatorze ans, entre les mains de M. Harlai, et lui recommanda son éducation et sa fortune. On rapporte que La Fontaine se rendit un jour dans une maison où devait venir ce fils, qu’il n’avait vu de long-temps. Il ne le reconnut point, et témoigna cependant à la compagnie qu’il lui trouvait de l’esprit et du goût. Quand on lui eut dit que c’était son fils, il répondit tranquillement : « Ah ! j’en suis bien aise. »

La Fontaine ayant été invité à dîner dans une maison où l’on espérait qu’il amuserait les convives, il mangea beaucoup et ne dit pas un mot. Il se leva de table de bonne heure, sous prétexte de se rendre à l’Académie. On lui représenta inutilement qu’il n’était pas encore temps. Il répondit simplement : « Je prendrai le plus long chemin. » Ce fut chez un fermier général qu’il fit si bonne chère et si peu de dépense d’esprit.

Voltaire : « La Fontaine est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés : ils sont en grand nombre, ils sont dans la bouche de tous ceux qui ont été élevés honnêtement, ils contribuent même à leur éducation ; ils iront à la dernière postérité; ils conviennent à tous les hommes, à tous les âges.
« Je ne connais guère de livre plus rempli de ces traits qui sont faits pour le peuple, et de ceux qui conviennent aux esprits les plus délicats. »

Diderot « Une fois chaque année, j’irai visiter sa tombe. Ce jour-là, je déchirerai une fable de La Motte, un conte de Vergier, ou quelques-unes des meilleures pages de Grécourt. »

Marmontel : « Ce qui met La Fontaine au-dessus de ses modèles, c’est surtout que non-seulement il a ouï dire ce qu’il raconte, mais il l’a vu, il croit le voir encore. Ce n’est pas un poète qui imagine, ce n’est pas un conteur qui plaisante; c’est un témoin présent à l’action, et qui veut vous y rendre présent vous-même; son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu’il a d’imagination, de mémoire et de sentiment, il met tout en œuvre de la meilleure foi du monde pour vous persuader; et ce sont tous ses efforts, c’est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c’est l’importance qu’il attache à des jeux d’enfants, c’est l’intérêt qu’il prend pour un lapin et une belette, qui font qu’on est tenté de s’écrier à chaque instant : « Le bon homme ! »

Le bon La Fontaine avait grande envie de se procurer en moules de terre les plus grands Philosophes de l’antiquité. Un jour qu’il y faisait travailler, il entra chez Madame ,de la Sablière avec l’air le plus affligé : » Ah ! quel malheur, Madame , quel malheur « ! Il se désole ; on l’interroge ; il est long-temps sans pouvoir répondre. Enfin questionné, pressé : » Vous savez, Madame, lui dit-il, que nos Philosophes étaient au four , tout M’allait bien ; mais, hélas ! Socrate a coulé, tout est perdu «;

Vauvenargues: « Lorsqu’on a entendu parler de la Fontaine, et qu’on vient à lire ses ouvrages, on est étonné d’y trouver, je ne dis pas plus de génie, mais plus même de ce qu’on appelle esprit, qu’on n’en trouve dans le monde le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu’il fait paraître de son art; et on admire qu’un esprit si fin ait été en même temps si naturel.
« La simplicité de La Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante. »

Daniel Huet, dans ses Mémoires latins De rébus ad eum pertinentibus, parle en ces termes de La Fontaine: « J’eus le bonheur, cette même année (1687), de voir s’accroître encore le nombre de mes amis. Jean La Fontaine, le spirituel, le délicieux, le malin fabuliste, avait su que je voulais voir une traduction italienne de Quintilien, faite par Horace Toscanella ; non-seulement il me l’apporta et m’en fit présent, mais il y joignit une charmante pièce de vers à mon adresse, où il se moquait des gens qui opposent et préfèrent même notre siècle à l’antiquité. En quoi il donnait une preuve de sa candeur; car, encore qu’il fût au premier rang de nos meilleurs écrivains, il aimait mieux plaider en quelque sorte contre soi-même que de frustrer les anciens de l’honneur qui leur appartient. »

Portrait de Jean-François de La HarpeLa Harpe : « Il a inventé son style et son secret lui est demeuré.
« Le plus original de nos écrivains en est aussi le plus naturel. Il ne compose pas, il converse. S’il raconte, il est persuadé, il a vu : c’est toujours son âme qui vous parle, qui s’épanche, qui se trahit; il a toujours l’air de vous dire son secret, et d’avoir besoin de le dire; ses idées, ses réflexions, ses sentiments, tout lui échappe, tout naît du moment. Il se plie à tous les tons, et il n’en est aucun qui ne semble être particulièrement le sien : tout, jusqu’au sublime, paraît lui être familier. Il charme toujours et n’étonne jamais. Ce naturel domine tellement chez lui, qu’il dérobe au commun des lecteurs les autres beautés de son style. Il n’y a que les connaisseurs qui sachent à quel point La Fontaine est poète, ce qu’il a vu de ressources dans la poésie, ce qu’il en a tiré de richesses. On ne fait pas communément assez d’attention à cette foule d’expressions créées, de métaphores hardies, toujours si naturellement placées, que rien ne paraît plus simple. Aucun de nos poètes n’a manié plus impérieusement la langue, aucun surtout n’a plié si facilement le vers français à toutes les formes imaginables. »

Un des amis de ce Poète, lui avait prêté les Épîtres de Saint Paul : il les lut avec avidité ; mais blessé de la dureté apparente des écrits de l’Apôtre, il ferma le livre, le rapporta à son ami, et lui dit : Je vous rends votre livre, ce Saint Paul là n’est pas mon homme.

Mathieu Marais rapporte que La Fontaine, étant à Antony, chez un de ses amis, ne se trouva point un jour à l’heure du dîner, et ne parut qu’après qu’on eut terminé le repas. On lui demanda où il était allé : il dit qu’il venait de l’enterrement d’une fourmi; qu’il avait suivi le convoi dans le jardin; qu’il avait reconduit la famille jusqu’à la maison, qui était la fourmilière, et il fit là-dessus une description du gouvernement de ces petits animaux, qu’il a depuis, dit encore Marais, portée dans ses fables, dans la Psyché, dans son Saint-Malc.

Nicolas ChamfortChamfort : « Le style de La Fontaine est peut-être ce que l’histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. C’est à lui seul qu’il était réservé de faire admirer, dans la brièveté d’un apologue, l’accord des nuances les plus tranchantes et l’harmonie des couleurs les plus opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le badinage et l’esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie, et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la mémoire. Nul auteur n’a jamais mieux possédé cette souplesse de l’âme et de l’imagination qui suit tous les mouvements de son sujet.
…..« Ce qui distingue La Fontaine, de tous les moralistes, c’est la facilité insinuante de sa morale; c’est cette sagesse naturelle comme lui-même, qui parait n’être qu’un heureux développement de son instinct. Il ne vous parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons ou plutôt de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Son livre est la loi naturelle en action; tout sentiment exagéré n’avait point de prise sur son âme, s’en écartait naturellement, et la facilité même de son caractère semblait l’en avoir préservé. La Fontaine n’est point le poète de l’héroïsme, il est celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la vigilance, l’économie, la prudence sans inquiétude, l’avantage de vivre avec ses égaux, le besoin qu’on peut avoir de ses inférieurs, la modération, la retraite, voilà ce qu’il aime et ce qu’il fait aimer.
« Il n’affecte pas ce mépris pour l’espèce humaine, qui aiguise la satire mordante de Lucien, qui s’annonce hardiment dans les écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce quelquefois même dans l’enjouement d’Horace. Ce n’est point cette austérité, qui appelle comme dans Boileau, la plaisanterie au secours d’une raison sévère, ni cette dureté misanthropique de la Bruyère et de Pascal, qui, portant le flambeau dans l’abîme du cœur humain, jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu’il peint, il le rencontre; les autres l’ont cherché. Pour eux, nos ridicules sont des ennemis dont ils se vengent; pour La Fontaine, ce sont des passants incommodes dont il songe à se garantir : il rit et ne hait point. L’âme après la lecture de ses ouvrages, calme, reposée, et pour ainsi dire rafraîchie, comme au retour d’une promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion douce pour l’humanité, une résignation tranquille à la Providence, à la nécessité, aux lois de l’ordre établi, enfin l’heureuse disposition de supporter patiemment les défauts d’autrui, et même les siens : leçon qui n’est peut-être pas une des moindres que puisse donner la philosophie. »

Madame de La Sablière délivra La Fontaine de tout soin domestique, dont il était incapable, en le retirant chez elle. Un jour qu’elle avait congédié tous ses domestiques à la fois, « je n’ai gardé avec moi, dit-elle, que mes trois animaux, mon chien, mon chat et La Fontaine.»

Une particularité qui montre bien l’idée qu’on avait de La Fontaine, c’est que la garde qui était auprès de lui dans sa dernière maladie, voyant avec quel zèle on l’exhortait à la pénitence, dit un jour à M. Pouget : « Eh ! ne le tourmentez pas tant, il est plus bête que méchant; » et une autre fois : « Dieu n’aura pas le courage de le condamner. »

La garde qui était auprès de lui pendant sa dernière maladie, voyant avec quel zè!e le Père Poujet de l’Oratoire l’exhortait à bien mourir : Eh ! mon Père, ne le tourmentez pas tant, lui dit-elle, il est plus bête que méchant. Dieu n’aura jamais le courage de le damner.

Charles Perrault, « On a beau vanter le sel attique, il est de même nature que les autres sels; il n’en diffère que du plus au moins ; mais celui de M. de La Fontaine est d’une espèce toute nouvelle, il y entre une naïveté, une surprise et une plaisanterie d’un caractère qui lui est tout particulier, qui charme, qui émeut, et qui frappe tout d’une autre manière. » Et, après avoir cité des exemples, il ajoute : « Il y a dans toutes ses fables une infinité de choses semblables, toutes différentes entre elles, et dont il n’y a pas une seule qui ait son modèle dans les écrits des anciens. »

François de Maucroix, apprenant la mort de son ami, écrivait : « Le 13… mourut à Paris mon très cher et très fidèle ami M. de La Fontaine. Nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d’avoir conduit l’amitié extrême que je lui portais jusqu’à une assez grande vieillesse, sans aucune interruption ni refroidissement, pouvant dire que je l’ai tendrement aimé, et autant le dernier jour que le premier… C’était l’âme la plus sincère et la plus candide que j’aie jamais connue : jamais de déguisement : je ne sais s’il a menti en sa vie. C’était au reste un très bel esprit, capable de tout ce qu’il voulait entreprendre. Ses fables, au sentiment des plus habiles, ne mourront jamais et lui feront honneur dans toute la postérité. »

Oraison funèbre par Fénelon : « La Fontaine n’est plus ! Il n’est plus ! et avec lui ont disparu les jeux badins, les ris folâtres, les grâces naïves et les doctes muses. Pleurez, vous tous qui avez reçu du ciel un cœur et un esprit capables de sentir tous les charmes d’une poésie élégante, naturelle et sans apprêt : il n’est plus, cet homme à qui il a été donné de rendre la négligence même de l’art préférable à son poli le plus brillant! Pleurez donc, nourrissons des muses; ou plutôt, nourrissons des muses, consolez-vous : La Fontaine vit tout entier, et vivra éternellement dans ses immortels écrits. Par l’ordre des temps, il appartient aux siècles modernes; mais par son génie il appartient à l’antiquité, qu’il nous retrace dans tout ce qu’elle a d’excellent. Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce; si Horace a paré la philosophie et la morale d’ornements poétiques plus variés et plus attrayants ; si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile enfin a été plus touchant et plus harmonieux. »

Après sa mort, Madame de La Fontaine ayant été inquiétée pour le paiement de quelques charges publiques, M. d’Armenonville, alors Intendant de Soissons, écrivit à son Subdélégué, que la famille de cet homme illustre devait être exempte à l’avenir de toute imposition. Depuis cette époque, tous les Intendants de Soissons ont cru qu’il était de leur honneur de faire confirmer cette grâce.

L‘abbé de Clerambault, qui était extrêmement contrefait, ayant été nommé pour succéder dans l’Académie Française à La Fontaine; On dit qu’il fallait un Ésope pour remplacer un La Fontaine,

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.