Les Amours de Psyché et de Cupidon XIII

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Les Amours de Psyché et de Cupidon XIII


Sommaire – partie XIII

Livre deuxième

  Telle fut la première peine que Psyché souffrit. Quand Cythérée fut de retour, elle la trouva étendue sur les tapis dont cette chambre était ornée, prête d’expirer, et n’en pouvant plus. La pauvre Psyché fit un effort pour se lever, et tâcha de contenir ses sanglots. Cythérée lui commanda de baiser les cruelles mains qui l’avaient mise en cet état. Elle obéit sans tarder, et ne témoigna nulle répugnance. Comme le dessein de la déesse n’était pas de la faire mourir si tôt, elle la laissa guérir. Parmi les servantes de Vénus il y en avait une qui trahissait sa maîtresse, et qui allait redire à l’Amour le traitement que l’on faisait à Psyché, et les travaux qu’on lui imposait. L’Amour ne manquait pas d’y pourvoir. Cette fois-là il lui envoya un baume excellent par celle qui était de l’intelligence, avec ordre de ne point dire de quelle part, de peur que Psyché ne crût que son mari était apaisé, et qu’elle n’en tirât des conséquences trop avantageuses. Le dieu n’était pas encore guéri de sa brûlure, et tenait le lit. L’opération de son baume irrita Vénus, à l’insu de qui la chose se conduisait, et qui, ne sachant à quoi imputer ce miracle, résolut de se défaire de Psyché par une autre voie.
Sous l’une des deux montagnes qui couvraient à droite et à gauche cette maison, était une voûte aussi ancienne que l’Univers. Là sourdait une eau qui avait la propriété de rajeunir : c’est ce qu’on appelle encore aujourd’hui la fontaine de Jouvence. Dans les premiers temps du monde il était libre à tous les mortels d’y aller puiser. L’abus qu’ils firent de ce trésor obligea les dieux de leur en ôter l’usage. Pluton, prince des lieux souterrains, commit à la garde de cette eau un dragon énorme. Il ne dormait point, et dévorait ceux qui étaient si téméraires que d’en approcher. Quelques femmes se hasardaient, aimant mieux mourir que de prolonger une carrière où il n’y avait plus ni beaux jours ni amants pour elles.
Cinq ou six jours étant écoulés, Cythérée dit à son esclave : Va-t’en tout à l’heure à la fontaine de Jouvence, et m’en rapporte une cruchée d’eau. Ce n’est pas pour moi, comme tu peux le croire, mais pour deux ou trois de mes amies qui en ont besoin. Si tu reviens sans apporter de cette eau, je te ferai encore souffrir le même supplice que tu as souffert.
Cette suivante, dont j’ai parlé, qui était aux gages de Cupidon, l’alla avertir. Il lui commanda de dire à Psyché que le moyen d’endormir le monstre était de lui chanter quelques longs récits qui lui plussent premièrement, et puis l’ennuyassent ; et sitôt qu’il dormirait, qu’elle puisât de l’eau hardiment. Psyché s’en va donc avec sa cruche. On n’osait approcher de l’antre de plus de vingt pas. L’horrible concierge de ce palais en occupait la plupart du temps l’entrée. Il avait l’adresse de couler sa queue entre des broussailles, en sorte qu’elle ne paraissait point ; puis, aussitôt que quelque animal venait à passer, fût-ce un cerf, un cheval, un bœuf, le monstre la ramenait en plusieurs retours, et en entortillait les jambes de l’animal avec tant de soudaineté et de force qu’il le faisait trébucher, se jetait dessus, puis s’en repaissait. Peu de voyageurs s’y trouvaient surpris : l’endroit était plus connu et plus diffamé que le voisinage de Scylle et Charybde. Lorsque Psyché alla à cette fontaine, le monstre se réjouissait au soleil, qui tantôt dorait ses écailles, tantôt les faisait paraître de cent couleurs. Psyché, qui savait quelle distance il fallait laisser entre lui et elle (car il ne pouvait s’étendre fort loin, le Sort l’ayant attaché avec des chaînes de diamant) Psyché, dis-je, ne s’effraya pas beaucoup : elle était accoutumée à voir des dragons. Elle cacha le mieux qu’il lui fut possible sa cruche, et commença mélodieusement ce récit :

Dragon, gentil dragon à la gorge béante,
Je suis messagère des dieux :
Ils m’ont envoyée en ces lieux
T’annoncer que bientôt une jeune serpente,
Et qui change au soleil de couleur comme toi,
Viendra partager ton emploi.
Tu te dois ennuyer à faire cette vie
Amour t’enverra compagnie.
Dragon, gentil dragon, que te dirai-je encor
Qui te chatouille et qui te plaise ?
Ton dos reluit comme fin or ;
Tes yeux sont flambants comme braise ;
Tu te peux rajeunir sans dépouiller ta peau.
Quelle félicité d’avoir chez toi cette eau !
Si tu veux t’enrichir, permets que l’on y puise ;
Quelque tribut qu’il faille, il te sera porté
J’en sais qui, pour avoir cette commodité,
Donneront jusqu’à leur chemise.

Psyché chanta beaucoup d’autres choses qui n’avaient aucune suite, et que les oiseaux de ces lieux ne purent par conséquent retenir, ni nous les apprendre. Le dragon l’écouta d’abord avec un très grand plaisir. A la fin il commença à bailler, et puis s’endormit. Psyché prend vite l’occasion : il fallait passer entre le dragon et l’un des bords de l’entrée : à peine y avait-il assez de place pour une personne. Peu s’en fallut que la belle, de frayeur qu’elle eut, ne laissât tomber sa cruche ; ce qui eût été pire que la goutte d’huile. Ce dormeur-ci n’était pas fait comme l’autre : son courroux et ses remontrances, c’était de mettre les gens en pièces. Notre héroïne vint à bout de son entreprise par un grand bonheur. Elle emplit sa cruche, et s’en retourna triomphante.
Vénus, se douta que quelque puissance divine l’avait assistée. De savoir laquelle, c’était le point. Son fils ne bougeait du lit. Jupiter ni aucun des dieux n’aurait laissé Psyché dans cet esclavage ; les déesses seraient les dernières à la secourir. Ne t’imagine pas en être quitte, lui dit Vénus : je te ferai des commandements si difficiles que tu manqueras à quelqu’un ; et pour châtiment tu endureras la mort. Va me quérir de la laine de ces moutons qui paissent au-delà du fleuve ; je m’en veux faire faire un habit. C’étaient les moutons du Soleil ; tous avaient des cornes, furieux au dernier point, et qui poursuivaient les loups. Leur laine était d’une couleur de feu si vif qu’il éblouissait la vue. Ils paissaient alors de l’autre côté d’une rivière extrêmement large et profonde, qui traversait le vallon à mille pas ou peu plus de ce château. De bonne fortune pour notre belle, Junon et Cérès vinrent voir Vénus dans le moment qu’elle venait de donner cet ordre. Elles lui avaient déjà rendu deux autres visites depuis la maladie de son fils, et avaient aussi vu l’Amour. Cette dernière visite empêcha Vénus de prendre garde à ce qui se passerait, et donna une facilité à notre héroïne d’exécuter ce commandement. Sans cela il aurait été impossible, n’y ayant ni pont, ni bateau, ni gondole sur la rivière.
Cette suivante, qui était de l’intelligence, dit à Psyché : Nous avons ici des cygnes que les Amours ont dressés à nous servir de gondoles : j’en prendrai un ; nous traverserons la rivière par ce moyen. Il faut que je vous tienne compagnie, pour une raison que je vas vous dire : c’est que ces moutons sont gardés par deux jeunes enfants Sylvains qui commencent déjà à courir après les bergères et après les Nymphes. Je passerai la première, et amuserai les deux jeunes Faunes, qui ne manqueront pas de me poursuivre sans autre dessein que de folâtrer ; car ils me connaissent, et savent que j’appartiens à Vénus. Au pis-aller j’en serai quitte pour deux baisers ; vous passerez cependant. – Jusque-là voilà qui va bien, repartit Psyché ; mais comment approcherai-je des moutons ? me connaissent-ils aussi ? savent-ils que j’appartiens à Vénus? – Vous prendrez de leur laine parmi les ronces, répliqua cette suivante ; ils y en laissent quand elle est mûre et qu’elle commence à tomber : tout ce canton-là en est plein.
Comme la chose avait été concertée, elle réussit. Seulement, au lieu des deux baisers que l’on avait dit, il en coûta quatre.
Pendant que notre bergère et sa compagne exécutent leur entreprise, Vénus prie les deux déesses de sonder les sentiments de son fils. Il semble, à l’entendre, leur dit-elle, qu’il soit fort en colère contre Psyché ; cependant il ne laisse pas sous-main de lui donner assistance ; au moins y a-t-il lieu de le croire. Vous m’êtes amies toutes deux, détournez-le de cette amour. Représentez-lui le devoir d’un fils. Dites-lui qu’il se fait tort. Il s’ouvrira bien plutôt à vous qu’il ne ferait à sa mère.
Junon et Cérès promirent de s’y employer. Elles allèrent voir le malade. Il ne les satisfit point, et leur cacha le plus qu’il put sa pensée. Toutefois, autant qu’elles purent conjecturer, cette passion lui tenait encore au cœur. Même il se plaignit de ce qu’on prétendait le gouverner ainsi qu’un enfant. Lui un enfant ! on ne considérait donc pas qu’il terrassait les Hercules, et qu’il n’avait jamais eu d’autres toupies que leurs cœurs. Après cela, disait-il, on me tiendra encore en tututelle ! on croira me contenter de moulinets et de papillons, moi qui suis le dispensateur d’un bien près de qui la gloire et les richesses sont des poupées ! C’est bien le moins que je puisse faire que de retenir ma part de cette félicité-là ! Je ne me marierai pas, moi qui en marie tant d’autres !
Les déesses entrèrent en ses sentiments, et retournèrent dire à Vénus comme leur légation s’était passée. Nous vous conseillons en amies, ajoutèrent-elles, de laisser agir votre fils comme il lui plaira : il est désormais en âge de se conduire. – Qu’il épouse Hébé, repartit Vénus ; qu’il choisisse parmi les Muses, parmi les Grâces, parmi les Heures ; je le veux bien. – Vous moquez-vous ? dit Junon. Voudriez-vous donner à votre fils une de vos suivantes pour femme ? et encore Hébé qui nous sert à boire ? Pour les Muses, ce n’est pas le fait de l’Amour qu’une précieuse ; elle le ferait enrager. La beauté des Heures est fort journalière : il ne s’en accommodera pas non plus. – Mais enfin, répliqua Vénus, toutes ces personnes sont des déesses, et Psyché est simple mortelle. N’est-ce pas un parti bien avantageux pour mon fils que la cadette d’un roi de qui les États tourneraient dans la basse-cour de ce château ? – Ne méprisez pas tant Psyché, dit Cérès : vous pourriez pis faire que de la prendre pour votre bru. La beauté est rare parmi les dieux ; les richesses et la puissance ne le sont pas. J’ai bien voyagé, comme vous savez ; mais je n’ai point vu de personne si accomplie. Junon fut contrainte d’avouer qu’elle avait raison ; et toutes deux conseillères Cythérée de pourvoir son fils. Quel plaisir quand elle tiendrait entre les bras un petit Amour qui ressemblerait à son père ! Vénus demeura piquée de ce propos-là : le rouge lui monta au front. Cela vous siérait mieux qu’à moi, reprit-elle assez brusquement. Je me suis regardée tout ce matin, mais il ne m’a point semblé que j’eusse encore l’air d’une aïeule. Ces mots ne demeurèrent pas sans réponse ; et les trois amies se séparèrent en se querellant.
Cérès et Junon étant montées sur leurs chars, Vénus alla faire des remontrances à son fils; et le regardant avec un air dédaigneux :
Il vous sied bien, dit-elle, de vouloir vous marier, vous qui ne cherchez que le plaisir ! Depuis quand vous est venue, dites-moi, une si sage pensée ? Voyez, je vous prie, l’homme de bien et le personnage grave et retiré que voilà ! Sans mentir, je voudrais vous avoir vu père de famille pour un peu de temps : comment vous y prendriez-vous ? Songez, songez à vous acquitter de votre emploi, et soyez le dieu des amants : la qualité d’époux ne vous convient pas. Vous êtes accablé d’affaires de tous côtés : l’empire d’Amour va en décadence ; tout languit ; rien ne se conclut : et vous consumez le temps en des propositions inutiles de mariage ! Il y a tantôt trois mois que vous êtes au lit, plus malade de fantaisie que d’une brûlure. Certes, vous avez été blessé dans une occasion bien glorieuse pour vous ! Le bel honneur, lorsque l’on dira que votre femme aura été cause de cet accident ! Si c’était une maîtresse, je ne dis pas. Quoi ! vous m’amènerez ici une matrone qui sera neuf mois de l’année à toujours se plaindre ! Je la traînerai au bal avec moi ! Savez-vous ce qu’il y a ? ou renoncez à Psyché, ou je ne veux plus que vous passiez pour mon fils. Vous croyez peut-être que je ne puis faire un autre Amour, et que j’ai oublié la manière dont on les fait : je veux que vous sachiez que j’en ferai un quand il me plaira. Oui, j’en ferai un, plus joli que vous mille fois, et lui remettrai entre les mains votre empire. Qu’on me donne tout à l’heure cet arc et ces flèches, et tout l’attirail dont je vous ai équipé ; aussi bien vous est-il inutile désormais : je vous le rendrai quand vous serez sage.
L’Amour se mit à pleurer ; et prenant les mains de sa mère, il les lui baisa. Ce n’était pas encore parler comme il faut. Elle fit tout son possible pour l’obliger à donner parole qu’il renoncerait à Psyché ; ce qu’il ne voulut jamais faire. Cythérée sortit en le menaçant.
Pour achever le chagrin de cette déesse, Psyché arriva avec un paquet de laine aussi pesant qu’elle. Les choses s’étaient passées de ce côté-là avec beaucoup de succès. Le cygne avait merveilleusement bien fait son devoir, et les deux Sylvains le leur : devoir de courir, et rien davantage ; hormis qu’ils dansèrent quelques chansons avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être la cotte verte ; le tout avec la plus grande honnêteté du monde. Psyché cependant faisait sa main. Pas un des moutons ne s’écarta du troupeau pour venir à elle. Les ronces se laissèrent ôter leurs belles robes sans la piquer une seule fois. Psyché repassa la première.
A son retour, Cythérée lui demanda comme elle avait fait pour traverser la rivière. Psyché répondit qu’il n’en avait pas été besoin, et que le vent avait envoyé des flocons de laine de son côté. Je ne croyais pas, reprit Cythérée, que la chose fût si facile. Je me suis trompée dans mes mesures, je le vois bien ; la nuit nous suggérera quelque chose de meilleur.
Le fils de Vénus, qui ne songeait à autre chose qu’à tirer Psyché de tous ces dangers, et qui n’attendait peut-être pour se raccommoder avec elle que sa guérison et le retour de ses forces, avait remandé premièrement le Zéphire, et fait venir dans le voisinage une fée qui faisait parler les pierres. Rien ne lui était impossible : elle se moquait du destin, disposait des vents et des astres, et faisait aller le monde à sa fantaisie. Cythérée ne savait pas qu’elle fût venue. Quant au Zéphire, elle l’aperçut, et ne douta nullement que ce ne fût lui qui eût assisté Psyché. Mais s’étant la nuit avisée d’un commandement qu’elle croyait hors de toute possibilité, elle dit le lendemain à son fils : L’agent général de vos affaires n’est pas loin de ce château ; vous lui avez défendu de s’écarter. Je vous défie tous tant que vous êtes. Vous serez habiles gens l’un et l’autre si vous empêchez que votre belle ne succombe au commandement que je lui ferai aujourd’hui.
En disant ces mots, elle fit venir Psyché, lui ordonna de la suivre, et la mena dans la basse-cour du château. Là, sous une espèce de halle, étaient entassés pêle-mêle quatre différentes sortes de grain, lesquels on avait donnés à la déesse pour la nourriture de ses pigeons. Ce n’était pas proprement un tas, mais une montagne. Il occupait toute la largeur du magasin, et touchait le faîte. Cythérée dit à Psyché : Je ne veux dorénavant nourrir mes pigeons que de mil ou de froment pur : c’est pourquoi sépare ces quatre sortes de grain ; fais-en quatre tas aux quatre coins du monceau, un tas de chacune espèce. Je m’en vas à Amathonte pour quelques affaires de plaisir : je reviendrai sur le soir. Si à mon retour je ne trouve la tâche faite, et qu’il y ait seulement un grain de mêlé, je t’abandonnerai aux ministres de ma vengeance. A ces mots elle monte sur son char, et laisse Psyché désespérée. En effet, ce commandement était un travail, non pas d’Hercule, mais de démon.
Sitôt que l’Amour le sut, il en envoya avertir la fée, qui, par ses suffumigations, par ses cercles, par ses paroles, contraignit tout ce qu’il y avait de fourmis au monde d’accourir à l’entour du tas, autant celles qui habitaient aux extrémités de la terre que celles du voisinage. Il y eut telle fourmi qui fit ce jour-là quatre mille lieues. C’était un plaisir que d’en voir des hordes et des caravanes arriver de tous les côtés.

Il en vient des climats où commande l’Aurore,
De ceux que ceint Téthys, et l’Océan encore.
L’Indien dégarnit toutes ses régions.
Le Garamante envoie aussi ses légions.
Il en part du couchant des nations entières.
Le nord ni le midi n’ont plus de fourmilières.
Il semble qu’on en ait épuisé l’Univers.
Les chemins en sont noirs, les champs en sont couverts.
Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses.
Il n’est arbre mangé qui sous ses voûtes creuses
Souffre que de ce peuple il reste un seul essaim.
Tout déloge ; et la terre en tire de son sein.
L’éthiopique gent arrive, et se partage.
On crée en chaque troupe un maître de l’ouvrage.
Il a l’œil sur sa bande ; aucun n’ose faillir.
On entend un bruit sourd ; le mont semble bouillir.
Déjà son tour décroît, sa hauteur diminue.
A la soudaineté l’ordre aussi contribue.
Chacun a son emploi parmi les travailleurs.
L’un sépare le grain que l’autre emporte ailleurs.
Le monceau disparaît ainsi que par machine.
Quatre tas différents réparent sa ruine :
De blé, riche présent qu’à l’homme ont fait les cieux ;
De mil, pour les pigeons manger délicieux ;
De seigle, au goût aigret ; d’orge rafraîchissante,
Qui donne aux gens du Nord la cervoise engraissante.
Telles l’on démolit les maisons quelquefois.
La pierre est mise à part ; à part se met le bois;
On voit comme fourmis gens autour de l’ouvrage.
En son être premier retourne l’assemblage.
Là sont des tas confus de marbres non gravés,
Et là les ornements qui se sont conservés.

Les fourmis s’en retournèrent aussi vite qu’elles étaient venues, et n’attendirent pas le remerciement. Vivez heureuses, leur dit Psyché : je vous souhaite des magasins qui ne désemplissent jamais. Si c’est un plaisir de se tourmenter pour les biens du monde, tourmentez-vous, et vivez heureuses.
Quand Vénus fut de retour, et qu’elle aperçut les quatre monceaux, son étonnement ne fut pas petit ; son chagrin fut encor plus grand. On n’osait approcher d’elle, ni seulement la regarder. Il n’y eut ni Amours ni Grâces qui ne s’enfuissent. Quoi ! dit Cythérée en elle-même, une esclave me résistera ? Je lui fournirai tous les jours une nouvelle matière de triompher ? Et qui craindra désormais Vénus ? qui adorera sa puissance ? car, pour la beauté, je n’en parle plus ; c’est Psyché qui en est déesse. Ô destins, que vous ai-je fait ? Junon s’est vengée d’Io et de beaucoup d’autres ; il n’est femme qui ne se venge : Cythérée seule se voit privée de ce doux plaisir. Si faut-il que j’en vienne à bout. Vous n’êtes pas encore à la fin, Psyché, mon fils vous fait tort ; plus il s’opiniâtre à vous protéger, plus je m’opiniâtrerai à vous perdre.
Cette résolution n’eut pas tout l’effet que Vénus s’était promis. A deux jours de là elle fit appeler Psyché ; et, dissimulant son dépit : Puisque rien ne vous est impossible, lui dit-elle, vous irez bien au royaume de Proserpine. Et n’espérez pas m’échapper quand vous serez hors d’ici : en quelque lieu de la terre que vous soyez, je vous trouverai. Si vous voulez toutefois ne point revenir des enfers, j’en suis très contente. Vous ferez mes compliments à la reine de ces lieux-là, et vous lui direz que je la prie de me donner une boëte de son fard ; j’en ai besoin, comme vous voyez : la maladie de mon fils m’a toute changée. Rapportez-moi, sans tarder, ce que l’on vous aura donné, et n’y touchez point.
Psyché partit tout à l’heure. On ne la laissa parler à qui que ce soit. Elle alla trouver la fée que son mari avait fait venir : cette fée était dans le voisinage, sans que personne en sût rien. De peur de soupçon, elle ne tint pas long discours à notre héroïne. Seulement elle lui dit : Vous voyez d’ici une vieille tour ; allez-y tout droit, et entrez dedans. Vous y apprendrez ce qu’il vous faut faire. N’appréhendez point les ronces qui bouchent la porte ; elles se détourneront d’elles-mêmes.
Psyché remercie la fée, et s’en va au vieux bâtiment. Entrée qu’elle fut, la Tour lui parla : Bonjour, Psyché, lui dit-elle ; que votre voyage vous soit heureux ! Ce m’est un très grand honneur de vous recevoir en mes murs : jamais rien de si charmant n’y était entré. Je sais le sujet qui vous amène. Plusieurs chemins conduisent aux enfers ; n’en prenez aucun de ceux qu’on prend d’ordinaire. Descendez dans cette cave que vous voyez, et garnissez-vous auparavant de ce qui est à vos pieds : ce panier à anse vous aidera à le porter.
Psyché baissa aussitôt la vue ; et, comme le faîte de la tour était découvert, elle vit à terre une lampe, six boules de cire, un gros paquet de ficelle, un panier avec deux deniers.
Vous avez besoin de toutes ces choses, poursuivit la Tour. Que la profondeur de cette cave ne vous effraye point, quoique vous ayez près de mille marches à descendre : cette lampe vous aidera. Vous suivrez à sa lueur un chemin voûté qui est dans le fond, et qui vous conduira jusqu’au bord du Styx. Il vous faudra donner à Caron un de ces deniers pour le passage, aussi bien en revenant qu’en allant. C’est un vieillard qui n’a aucune considération pour les belles, et qui ne vous laissera pas monter dans sa barque sans payer le droit. Le fleuve passé, vous rencontrerez un âne boiteux et n’en pouvant plus de vieillesse, avec un misérable qui le chassera. Celui-ci vous priera de lui donner par pitié un peu de ficelle, si vous en avez dans votre panier, afin de lier certains paquets dont son âne sera chargé. Gardez-vous de lui accorder ce qu’il vous demandera. C’est un piège que vous tend Vénus. Vous avez besoin de votre ficelle à une autre chose ; car vous entrerez incontinent dans un labyrinthe dont les routes sont fort aisées à tenir en allant ; mais, quand on en revient, il est impossible de les démêler : ce que vous ferez toutefois par le moyen de cette ficelle. La porte de deçà du labyrinthe n’a point de portier ; celle de delà en a un. C’est un chien qui a trois gueules, plus grand qu’un ours. Il discerne à l’odorat les morts d’avec les vivants (car il se rencontre des personnes qui ont affaire aussi bien que vous en ces lieux). Le portier laisse passer les premiers et étrangle les autres devant qu’ils passent. Vous lui empâterez ses trois gueules en lui jetant dans chacune une de vos boules de cire, autant au retour. Elles auront aussi la force de l’endormir. Dès que vous serez sortie du labyrinthe, deux démons des Champs Élysées viendront au-devant de vous, et vous conduiront jusqu’au trône de Proserpine. Adieu, charmante Psyché : que votre voyage vous soit heureux !
Psyché remercie la Tour, prend le panier avec l’équipage, descend dans la cave ; et, pour abréger, elle arrive saine et sauve au-delà du labyrinthe, malgré les Spectres qui se présentèrent sur son passage.
Il ne sera pas hors de propos de vous dire qu’elle vit sur les bords du Styx gens de tous états arrivant de tous les côtés. Il y avait dans la barque, lorsque la belle passa, un roi, un philosophe, un général d’armée, je ne sais combien de soldats, avec quelques femmes. Le roi se mit à pleurer de ce qu’il lui fallait quitter un séjour où étaient de si beaux objets. Le philosophe, au contraire, loua les dieux de ce qu’il en était sorti avant que de voir un objet si capable de le séduire, et dont il pouvait alors approcher sans aucun péril. Les soldats disputèrent entre eux à qui s’assoirait le plus près d’elle, sans aucun respect du roi, ni aucune crainte du général, qui n’avait pas son bâton de commandement. La chose allait à se battre et à renverser la nacelle, si Caron n’eût mis le holà à coups d’aviron. Les femmes environnèrent Psyché, et se consolèrent des avantages qu’elles avaient perdus, voyant que notre héroïne en perdait bien d’autres : car elle ne dit à personne qu’elle fût vivante. Son habit étonna pourtant la compagnie, tous les autres n’ayant qu’un drap. Aussitôt qu’elle fut sortie du labyrinthe, les deux démons l’abordèrent, et lui firent voir les singularités de ces lieux. Elles sont tellement étranges que j’ai besoin d’un style extraordinaire pour vous les décrire.
Polyphile se tut à ces mots ; et, après quelques moments de silence, il reprit d’un ton moins familier

Le royaume des morts a plus d’une avenue.
Il n’est route qui soit aux humains si connue.
Des quatre coins du monde on se rend aux enfers.
Tisiphone les tient incessamment ouverts.
La faim, le désespoir, les douleurs, le long âge,
Mènent par tous endroits à ce triste passage ;
Et, quand il est franchi, les filles du Destin
Filent aux habitants une nuit sans matin.
Orphée a toutefois mérité par sa lyre
De voir impunément le ténébreux empire.
Psyché par ses appas obtint même faveur.
Pluton sentit pour elle un moment de ferveur.
Proserpine craignit de se voir détrônée,
Et la boëte de fard à l’instant fut donnée.
L’esclave de Vénus, sans guide et sans secours,
Arriva dans les lieux où le Styx fait son cours.
Sa cruelle ennemie eut soin que le Cerbère
Lui lançât des regards enflammés de colère.
Par les monstres d’enfer rien ne fut épargné ;
Elle vit ce qu’en ont tant d’auteurs enseigné.
Mille spectres hideux, les Hydres, les Harpies,
Les triples Géryons, les mânes des Tityes,
Présentaient à ses yeux maint fantôme trompeur
Dont le corps retournait aussitôt en vapeur.
Les cantons destinés aux ombres criminelles,
Leurs cris, leur désespoir, leurs douleurs éternelles,
Tout l’attirail qui suit tôt ou tard les méchants,
La remplirent de crainte et d’horreur pour ces champs.
Là, sur un pont d’airain, l’orgueilleux Salmonée,
Triste chef d’une troupe aux tourments condamnée,
S’efforçait de passer en des lieux moins cruels,
Et partout rencontrait des feux continuels.
Tantale aux eaux du Styx portait en vain sa bouche,
Toujours proche d’un bien que jamais il ne touche ;
Et Sisyphe en sueur essayait vainement
D’arrêter son rocher pour le moins un moment.
Là les sœurs de Psyché dans l’importune glace
D’un miroir que sans cesse elles avaient en face,
Revoyaient leur cadette heureuse, et dans les bras,
Non d’un monstre effrayant, mais d’un dieu plein d’appas
En quelque lieu qu’allât cette engeance maudite,
Le miroir se plaçait toujours à l’opposite.
Pour les tirer d’erreur, leur cadette accourut ;
Mais ce couple s’enfuit sitôt qu’elle parut.
Non loin d’elles Psyché vit l’immortelle tâche
Où les cinquante Sœurs s’exercent sans relâche.
La belle les plaignit, et ne put sans frémir
Voir tant de malheureux occupés à gémir.
Chacun trouvait sa peine au plus haut point montée.
Ixion souhaitait le sort de Prométhée.
Tantale eût consenti, pour assouvir sa faim,
Que Pluton le livrât à des flammes sans fin.
En un lieu séparé l’on voit ceux de qui l’âme,
A violé les droits de l’amoureuse flamme,
Offensé Cupidon, méprisé ses autels,
Refusé le tribut qu’il impose aux mortels.
Là souffre un monde entier d’ingrates, de coquettes ;
Là Mégère punit les langues indiscrètes,
Surtout ceux qui, tachés du plus noir des forfaits,
Se sont vantés d’un bien qu’on ne leur fit jamais ;
Par de cruels vautours l’inhumaine est rongée ;
Dans un fleuve glacé la volage est plongée ;
Et l’insensible expie en des lieux embrasés,
Aux yeux de ses amants, les maux qu’elle a causés.
Ministres, confidents, domestiques perfides,
Y lassent sous les fouets le bras des Euménides.
Près d’eux sont les auteurs de maint hymen forcé,
L’amant chiche, et la dame au cœur intéressé;
La troupe des censeurs, peuple à l’amour rebelle ;
Ceux enfin dont les vers ont noirci quelque belle.

Vénus avait obligé Mercure, par ses caresses, de prier, de la part de cette déesse, toutes les puissances d’enfer d’effrayer tellement son ennemie par la vue de ces fantômes et de ces supplices, qu’elle en mourût d’appréhension, et mourût si bien, que la chose fût sans retour, et qu’il ne restât plus de cette beauté qu’une ombre légère. Après quoi, disait Cythérée, je permets à mon fils d’en être amoureux et de l’aller trouver aux enfers pour lui renouveler ses caresses.
Cupidon ne manqua pas d’y pourvoir ; et, dès que Psyché eut passé le labyrinthe, il la fit conduire (comme je crois vous avoir dit) par deux démons des Champs Élysées (ceux-là ne sont pas méchants). Ils la rassurèrent, et lui apprirent quels étaient les crimes de ceux qu’elle voyait tourmentés. La belle en demeura toute consolée, n’y trouvant rien qui eût du rapport à son aventure. Après tout, la faute qu’elle avait commise ne méritait pas une telle punition. Si la curiosité rendait les gens malheureux jusqu’en l’autre monde, il n’y aurait pas d’avantage à être femme.
En passant auprès des Champs Élysées, comme le nombre des bienheureux a de tout temps été fort petit, Psyché n’eut pas de peine à y remarquer ceux qui jusqu’alors avaient fait valoir la puissance de son époux, gens du Parnasse pour la plupart. Ils étaient sous de beaux ombrages, se récitant les uns aux autres leurs poésies, et se donnant des louanges continuelles sans se lasser.
Enfin la belle fut amenée devant le tribunal de Pluton. Toute la Cour de ce dieu demeura surprise. Depuis Proserpine ils ne se souvenaient point d’avoir vu d’objet qui leur eût touché le cœur, que celui-là seul. Proserpine même en eut de la jalousie ; car son mari regardait déjà la belle d’une autre sorte qu’il n’a coutume de faire ceux qui approchent de son tribunal, et il ne tenait pas à lui qu’il ne se défit de cet air terrible qui fait partie de son apanage. Surtout il y avait du plaisir à voir Rhadamanthe se radoucir. Pluton fit cesser pour quelques moments les souffrances et les plaintes des malheureux, afin que Psyché eût une audience plus favorable. Voici à peu près comme elle parla, adressant et à Pluton et à Proserpine conjointement, tantôt à cette déesse seule :

Vous sous qui tout fléchit, déités dont les lois
Traitent également les bergers et les rois,
Ni le désir de voir, ni celui d’être vue,
Ne me font visiter une cour inconnue
J’ai trop appris, hélas ! par mes propres malheurs,
Combien de tels plaisirs engendrent de douleurs.
Vous voyez devant vous l’esclave infortunée
Qu’à des larmes sans fin Vénus a condamnée.
C’est peu pour son courroux des maux que j’ai soufferts
Il faut chercher encore un fard jusqu’aux enfers.
Reine de ces climats, faites qu’on me le donne ;
Il porte votre nom ; et c’est ce qui m’étonne.
Ne vous offensez point, déesse aux traits si doux
On s’aperçoit assez qu’il n’est pas fait pour vous.
Plaire sans fard est chose aux déesses facile ;
A qui ne peut vieillir cet art est inutile.
C’est moi qui dois tâcher, en l’état où je suis,
A réparer le tort que m’ont fait les ennuis.
Mais j’ai quitté le soin d’une beauté fatale.
La nature souvent n’est que trop libérale ;
Plût au Sort que mes traits, à présent sans éclat,
N’eussent jamais paru que dans ce triste état !
Mes sœurs les enviaient : que mes sœurs étaient folles !
D’abord je me repus d’espérances frivoles.
Enfin l’Amour m’aima ; je l’aimai sans le voir.
Je le vis, il s’enfuit, rien ne put l’émouvoir ;
Il me précipita du comble de la gloire.
Souvenirs de ces temps, sortez de ma mémoire.
Chacun sait ce qui suit. Maintenant dans ces lieux
Je viens pour obtenir un fard si précieux.
Je n’en mérite pas la faveur singulière ;
Mais le nom de l’Amour se joint à ma prière.
Vous connaissez ce dieu : qui ne le connaît pas ?
S’il descend pour vous plaire au fond de ces climats,
D’une boëte de fard récompensez sa femme :
Ainsi durent chez vous les douceurs de sa flamme !
Ainsi votre bonheur puisse rendre envieux
Celui qui pour sa part eut l’empire des cieux !

Cette harangue eut tout le succès que Psyché pouvait souhaiter. Il n’y eut ni démon ni ombre qui ne compatît au malheur de cette affligée, et qui ne blâmât Vénus. La pitié entra pour la première fois au cœur des Furies, et ceux qui avaient tant de sujet de se plaindre eux-mêmes mirent à part le sentiment de leurs propres maux, pour plaindre l’épouse de Cupidon. Pluton fut sur le point de lui offrir une retraite dans ses États ; mais c’est un asile où les malheureux n’ont recours que le plus tard qu’il leur est possible. Proserpine empêcha ce coup. La jalousie la possédait tellement que, sans considérer qu’une ombre serait incapable de lui nuire, elle recommanda instamment aux Parques de ne pas trancher à l’étourdie les jours de cette personne, et de prendre si bien leurs mesures qu’on ne la revît aux enfers que vieille et ridée. Puis, sans tarder davantage, elle mit entre les mains de Psyché une boëte bien fermée, avec défense de l’ouvrir, et avec charge d’assurer Vénus de son amitié. Pour Pluton, il ne put voir sans déplaisir le départ de notre héroïne, et le présent qu’on lui faisait. Souvenez-vous, lui dit-il, de ce qu’il vous a coûté d’être curieuse. Allez, et n’accusez pas Pluton de votre destin.

Chez La Fontaine, la bonté du cœur n'excluait pas la malice de l'esprit; mais ce n'était pas contre les individus que s'exerçait cette malice; il s'attaquait à l'inépuisable fonds de la nature humaine, et c'est elle qui fournit ample matière aux types immortels qu'il a mis en scène.Alexandre Rodolphe Vinet

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