Les Amours de Psyché et de Cupidon II

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Les Amours de Psyché et de Cupidon II


Sommaire – partie II

Livre premier

  Quatre amis, dont la connaissance avait commencé par le Parnasse, lièrent une espèce de société que j’appellerais académie si leur nombre eût été plus grand, et qu’ils eussent autant regardé les muses que le plaisir. La première chose qu’ils firent, ce fut de bannir d’entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble et qu’ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitaient de l’occasion : c’était toutefois sans s’arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs. L’envie, la malignité, ni la cabale, n’avoient de voix parmi eux. Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères lorsque quelqu’un d’eux tombait dans la maladie du siècle, et faisait un livre, ce qui arrivait rarement*.
Polyphile y était le plus sujet (c’est le nom que je donnerai à l’un de ces quatre amis). Les aventures de Psyché lui avaient semblé fort propres pour être contées agréablement. Il y travailla longtemps sans en parler à personne : enfin il communiqua son dessein à ses trois amis, non pas pour leur demander s’il continuerait, mais comment ils trouvaient à propos qu’il continuât. L’un lui donna un avis, l’autre un autre : de tout cela il ne prit que ce qu’il lui plut. Quand l’ouvrage fut achevé, il demanda jour et rendez-vous pour le lire.
Acanthe ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu, hors de la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent : on ne les viendrait point interrompre ; ils écouteraient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressemblait en cela ; mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. Ces passions, qui leur remplissaient le cœur d’une certaine tendresse, se répandaient jusqu’en leurs écrits, et en formaient le principal caractère. Ils penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu’Acanthe avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j’appellerai Ariste et Gelaste, le premier était sérieux sans être incommode ; l’autre était fort gai.

Acante ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu hors la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent. On ne les viendrait point interrompre ; ils écouteraient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressemblait en cela ; mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. Ces passions, qui leur remplissaient le cœur d’une certaine tendresse, se répandaient jusqu’en leurs écrits, et en formaient le principal caractère. Ils penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu’Acante avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j’appellerai Ariste et Gélaste, le premier était sérieux sans être incommode, l’autre était fort gai.
La proposition d’Acante fut approuvée. Ariste dit qu’il y avait de nouveaux embellissements à Versailles : il fallait les aller voir, et partir matin, afin d’avoir le loisir de se promener après qu’ils auraient entendu les aventures de Psyché. La partie fut incontinent conclue : dès le lendemain ils l’exécutèrent. Les jours étaient encore assez longs, et la saison belle : c’était pendant le dernier automne.
Nos quatre amis, étant arrivés à Versailles de fort bonne heure, voulurent voir, avant le dîner, la Ménagerie : c’est un lieu rempli de plusieurs sortes de volatiles et de quadrupèdes, la plupart très rares et de pays éloignés. lis admirèrent en combien d’espèces une seule espèce d’oiseaux se multipliait, et louèrent l’artifice et les diverses imaginations de la nature, qui se joue dans les animaux comme elle fait dans les fleurs. Ce qui leur plut davantage, ce furent les demoiselles de Numidie**, et certains oiseaux pêcheurs qui ont un bec extrêmement long, avec une peau au-dessous qui leur sert de poche. Leur plumage est blanc, mais d’un blanc plus clair que celui des cygnes ; même de près il paraît carné, et tire sur la couleur de rose vers la racine. On ne peut rien voir de plus beau.Ce sont espèce de cormorans.
Comme nos gens avaient encor du loisir, ils firent un tour à l’Orangerie. La beauté et le nombre des orangers et des autres plantes qu’on y conserve ne se sauraient exprimer. Il y a tel de ces arbres qui a résisté aux attaques de cent hivers. Acante, ne voyant personne autour de lui que ses trois amis (celui qui les conduisait était éloigné), Acante, dis-je, ne se put tenir de réciter certains couplets de poésie que les autres se souvinrent d’avoir vus dans un ouvrage de sa façon.

Sommes-nous, dit-il, en Provence ?
Quel amas d’arbres toujours verts
Triomphe ici de l’inclémence
Des aquilons et des hivers ?

Jasmins dont un air doux s’exhale,
Fleurs que les vents n’ont pu ternir,
Aminte en blancheur vous égale,
Et vous m’en faites souvenir.

Orangers, arbres que j’adore,
Que vos parfums me semblent doux !
Est-il dans l’empire de Flore
Rien d’agréable comme vous ?

Vos fruits aux écorces solides
Sont un véritable trésor ;
Et le jardin des Hespérides
N’avait point d’autres pommes d’or.

Lorsque votre automne s’avance,
On voit encor votre printemps ;
L’espoir avec la jouissance
Logent chez vous en même temps.

Vos fleurs ont embaumé tout l’air que je respire
Toujours un aimable zéphire
Autour de vous se va jouant.
Vous êtes nains, mais tel arbre géant,

Qui déclare au soleil la guerre,
Ne vous vaut pas,
Bien qu’il couvre un arpent de terre
Avec ses bras.

La nécessité de manger fit sortir nos gens de ce lieu si délicieux. Tout leur dîné se passa à s’entretenir des choses qu’ils avaient vues, et à parler du monarque pour qui on a assemblé tant de beaux objets. Après avoir loué ses principales vertus, les lumières de son esprit, ses qualités héroïques, la science de commander ; après, dis-je, l’avoir loué fort longtemps, ils revinrent à leur premier entretien, et dirent que Jupiter seul peut continuellement s’appliquer à la conduite de l’Univers : les hommes ont besoin de quelque relâche. Alexandre faisait la débauche ; Auguste jouait ; Scipion et Loelius s’amusaient souvent à jeter des pierres plates sur l’eau. Notre monarque se divertit à faire bâtir des palais : cela est digne d’un roi. Il y a même une utilité générale ; car, par ce moyen, les sujets peuvent prendre part aux plaisirs du prince, et voir avec admiration ce qui n’est pas fait pour eux. Tant de beaux jardins et de somptueux édifices sont la gloire de leur pays. Et que ne disent point les étrangers ! Que ne dira point la postérité quand elle verra ces chefs-d’œuvre de tous les arts !
Les réflexions de nos quatre amis finirent avec leur repas. Ils retournèrent au château, virent les dedans, que je ne décrirai point : ce serait une œuvre infinie. Entre autres beautés, ils s’arrêtèrent longtemps à considérer le lit, la tapisserie et les sièges dont on a meublé la chambre et le cabinet du Roi. C’est un tissu de la Chine, plein de figures qui contiennent toute la religion de ce pays-là. Faute de brahmane, nos quatre amis n’y comprirent rien.
Du château ils passèrent dans les jardins, et prièrent celui qui les conduisait de les laisser dans la grotte jusqu’à ce que la chaleur fût adoucie (ils avaient fait apporter des sièges); leur billet venait de si bonne part qu’on leur accorda ce qu’ils demandaient. Même, afin de rendre le lieu plus frais, on en fit jouer les eaux. La face de cette grotte est composée, en dehors, de trois arcades, qui font autant de portes grillées. Au milieu d’une des arcades est un soleil, de qui les rayons servent de barreaux aux portes : il ne s’est jamais rien inventé de si à propos, ni de si plein d’art. Au-dessus sont trois bas-reliefs.

Dans l’un, le dieu du jour achève sa carrière.
Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière,
Ces rayons dont l’éclat, dans les airs s’épanchant,
Peint d’un si riche émail les portes du couchant.
On voit aux deux côtés le peuple d’Amathonte
Préparer le chemin sur des dauphins qu’il monte
Chaque Amour à l’envi semble se réjouir
De l’approche du dieu dont Téthys va jouir ;
Des troupes de Zéphyrs dans les airs se promènent,
Les Tritons empressés sur les flots vont et viennent.
Le dedans de la grotte est tel que les regards,
Incertains de leur choix, courent de toutes parts.
Tant d’ornements divers, tous capables de plaire,
Font accorder le prix tantôt au statuaire,
Et tantôt à celui dont l’art industrieux
Des trésors d’Amphitrite a revêtu ces lieux.
La voûte et le pavé sont d’un rare assemblage
Ces cailloux que la mer pousse sur son rivage,
Ou qu’enferme en son sein le terrestre élément,
Différents en couleur, font maint compartiment.
Au haut de six piliers d’une égale structure,
Six masques de rocaille, à grotesque figure,
Songes de l’art, démons bizarrement forgés,
Au-dessus d’une niche en face sont rangés.
De mille raretés la niche est toute pleine :
Un Triton d’un côté, de l’autre une Sirène,
Ont chacun une conque en leurs mains de rocher ;
Leur souffle pousse un jet qui va loin s’épancher.
Au haut de chaque niche un bassin répand l’onde
Le masque la vomit de sa gorge profonde ;
Elle retombe en nappe et compose un tissu
Qu’un autre bassin rend sitôt qu’il l’a reçu.
Le bruit, l’éclat de l’eau, sa blancheur transparente,
D’un voile de cristal alors peu différente,
Font goûter un plaisir de cent plaisir mêlé.
Quand l’eau cesse, et qu’on voit son cristal écoulé,
Le nacre et le corail en réparent l’absence
Morceaux pétrifiés, coquillage, croissance
Caprices infinis du hasard et des eaux,
Reparaissent aux yeux plus brillants et plus beaux.
Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie
De marbres à qui l’art a donné de la vie.
Le dieu de ces rochers, sur une urne penché,
Goûte un morne repos, en son antre couché.
L’urne verse un torrent ; tout l’antre s’en abreuve;
L’eau retombe en glacis, et fait un large fleuve.
J’ai pu jusqu’à présent exprimer quelques traits
De ceux que l’on admire en ce moite palais.
Le reste est au-dessus de mon faible génie.
Toi qui lui peux donner une force infinie,
Dieu des vers et du jour, Phébus, inspire-moi
Aussi bien désormais faut-il parler de toi.
Quand le Soleil est las, et qu’il a fait sa tâche,
Il descend chez Téthys, et prend quelque relâche.
C’est ainsi que Louis s’en va se délasser
D’un soin que tous les jours il faut recommencer.
Si j’étais plus savant en l’art de bien écrire,
Je peindrais ce monarque étendant son empire
Il lancerait la foudre ; on verrait à ses pieds
Des peuples abattus, d’autres humiliés.
Je laisse ces sujets aux maîtres du Parnasse ;
Et pendant que Louis, peint en dieu de la Thrace,
Fera bruire en leurs vers tout le sacré vallon,
Je le célébrerai sous le nom d’Apollon.
Ce dieu, se reposant sous ces voûtes humides,
Est assis au milieu d’un chœur de Néréides.
Toutes sont des Vénus, de qui l’air gracieux
N’entre point dans son cœur, et s’arrête à ses yeux ;
Il n’aime que Téthys, et Téthys les surpasse.
Chacune, en le servant, fait office de Grâce
Doris verse de l’eau sur la main qu’il lui tend ;
Chloé dans un bassin reçoit l’eau qu’il répand ;
A lui laver les pieds Mélicerte s’applique ;
Delphire entre ses bras tient un vase à l’antique.
Clymène auprès du dieu pousse en vain des soupirs
Hélas ! c’est un tribut qu’elle envoie aux Zéphyrs;
Elle rougit parfois, parfois baisse la vue,
(Rougit, autant que peut rougir une statue
Ce sont des mouvements qu’au défaut du sculpteur
Je veux faire passer dans l’esprit du lecteur.)
Parmi tant de beautés, Apollon est sans flamme;
Celle qu’il s’en va voir seule occupe son âme.
Il songe au doux moment où, libre et sans témoins,
Il reverra l’objet qui dissipe ses soins.
Oh ! qui pourrait décrire en langue du Parnasse
La majesté du dieu, son port si plein de grâce,
Cet air que l’on n’a point chez nous autres mortels,
Et pour qui l’âge d’or inventa les autels !
Les coursiers de Phébus, aux flambantes narines,
Respirent l’ambroisie en des grottes voisines.
Les Tritons en ont soin : l’ouvrage est si parfait
Qu’ils semblent panteler du chemin qu’ils ont fait.
Aux deux bouts de la grotte et dans deux enfonçures
Le sculpteur a placé deux charmantes figures ;
L’une est le jeune Atis aussi beau que le jour.
Les accords de sa flûte inspirent de l’amour
Debout contre le roc, une jambe croisée,
Il semble par ses sons attirer Galatée ;
Par ses sons, et peut-être aussi par sa beauté.
Le long de ces lambris un doux charme est porté.
Les oiseaux, envieux d’une telle harmonie,
Épuisent ce qu’ils ont et d’art et de génie ;
Philomèle, à son tour, veut s’entendre louer,
Et chante par ressorts que l’onde fait jouer.
Écho même répond, Écho, toujours hôtesse
D’une voûte ou d’un roc témoin de sa tristesse.
L’onde tient sa partie : il se forme un concert
Où Philomèle, l’eau, la flûte, enfin tout sert.
Deux lustres de rocher de ces voûtes descendent ;
En liquide cristal leurs branches se répandent :
L’onde sert de flambeaux, usage tout nouveau.
L’art en mille façons a su prodiguer l’eau
D’une table de jaspe un jet part en fusée,
Puis en perles retombe, en vapeur, en rosée.
L’effort impétueux dont il va s’élançant
Fait frapper le lambris au cristal jaillissant ;
Telle et moins violente est la balle enflammée.
L’onde, malgré son poids dans le plomb renfermée,
Sort avec un fracas qui marque son dépit,
Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit.
Mille jets, dont la pluie à l’entour se partage,
Mouillent également l’imprudent et le sage.
Craindre ou ne craindre pas à chacun est égal
Chacun se trouve en butte au liquide cristal.
Plus les jets sont confus, plus leur beauté se montre ;
L’eau se croise, se joint, s’écarte, se rencontre,
Se rompt, se précipite à travers les rochers,
En fait comme alambics distiller leurs planchers.
Niches, enfoncements, rien ne sert de refuge.
Ma Muse est impuissante à peindre ce déluge ;
Quand d’une voix de fer je frapperais les cieux,
Je ne pourrais nombrer les charmes de ces lieux.

Les quatre amis ne voulurent point être mouillés ; ils prièrent celui qui leur faisait voir la grotte de réserver ce plaisir pour le bourgeois ou pour l’Allemands et de les placer en quelque coin où ils fussent à couvert de l’eau. Ils furent traités comme ils souhaitaient. Quand leur conducteur les eut quittés, ils s’assirent à l’entour de Polyphile, qui prit son cahier ; et, ayant toussé pour se nettoyer la voix, il commença par ces vers :

Le dieu qu’on nomme Amour n’est pas exempt d’aimer
A son flambeau quelquefois il se brûle ;
Et, si ses traits ont eu la force d’entamer
Les cœurs de Pluton et d’Hercule,
Il n’est pas inconvénient
Qu’étant aveugle, étourdi, téméraire,
Il se blesse en les maniant ;
Je n’y vois rien qui ne se puisse faire
Témoin Psyché, dont je vous veux conter
La gloire et les malheurs, chantés par Apulée.
Cela vaut bien la peine d’écouter ;
L’aventure en est signalée.

* La Fontaine a eu ici en vue la liaison intime qui s’était formé entre Boileau, Racine, Molière, et lui, et les réunions qui eurent long-temps lieu entre eux. Notre poète s’est désigné lui-même par le nom de Polyphile, tiré du grec, et qui signifie celui qui aime beaucoup de choses.
** La demoiselle de Numidie est l’ardea virgo des naturalistes, remarquable par sa taille svelte, son cou noir, et deux touffes de plumes blanches effilées qui lui tombent des deux côtés de la tête. Ces oiseaux ressemblent à nos grues ; mais on en a forme un genre à part, sous le nom d’Anthropoïdes, parce qu’ils imitent les gestes de l’homme, et aiment à se donner en spectacle, Ils se trouvent en Afrique; mais ils sont rares; et les seules observations que nous ayons sur ce qui les concerne ont été faites sur ces mêmes individus amenés sous Louis XIV à la ménagerie de Versailles, et dont La Fontaine parle ici.

Chez La Fontaine, la bonté du cœur n'excluait pas la malice de l'esprit; mais ce n'était pas contre les individus que s'exerçait cette malice; il s'attaquait à l'inépuisable fonds de la nature humaine, et c'est elle qui fournit ample matière aux types immortels qu'il a mis en scène.Alexandre Rodolphe Vinet

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