Amboise, et les lettres de La Fontaine

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Les lettres de La Fontaine pendant son voyage


En cette même année 1663, La Fontaine accompagna M. Jannart, substitut de M. le procureur général, qui allait à Limoges par ordre du roi. La relation de ce voyage, qu’il écrivit à sa femme en vers et en prose, remplit quatre grandes lettres. Les connaisseurs jugeront qui doit remporter, ou des grâces naïves de ce voyage raconté par un mari à sa femme, sans aucune affectation, ou des ingénieuses fictions du Voyage de Chapelle et de Bachaumont, préparées pour plaire, et qui ont produit un si grand effet dans tous les esprits. Notre poète peint d’après nature.

La première lettre est datée de Clamart, le 25 août 1663, pour parler du beurre et des laitages : il la finit par dire, faites bien des recommandations à notre marmot. et dites-lui que peut-être j’amènerai de ce pays-là (de Limoges) quelque beau petit chaperon, pour le faire jouer et lui tenir compagnie. On voit là qu’il avait un fils.

La seconde lettre contient le récit des aventures d’un coche, et une histoire galante en prose, qui ne doit rien aux contes en vers. Dans la troisième, on trouve une tradition fabuleuse et poétique des Bossus d’Orléans, écrite dans son style original, et qui ne peut manquer d’être admirée, même par les bossus. On y trouve encore une description magnifique de la Loire et de la Levée, et des traits d’un grand poète, qui lui échappent domestiquement avec sa femme. Il finit cette lettre par ces mots : Nous devons nous lever demain devant le soleil, bien qu’il ait promis, en se couchant, qu’il se lèverait de grand matin. Cependant j’emploie les heures qui me sont les plus précieuses à vous faire des relations, moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu’on me parle, après cela, de maris qui se sont sacrifiés pour leurs femmes! Je prétends les surpasser tous. Le voilà déclaré dormeur et paresseux, c’est ce qu’il a dit avec un tour si singulier dans un de ses contes  :

Et par saint Jean, si Dieu me prête vie,
Je le verrai ce pays où l’on dort !
On y fait plus, on n’y fait nulle chose:
C’est un emploi que je recherche encor.

Et dans son épitaphe, où il fait le partage de son temps :

Deux parts en fit, dont il souloit passer
L’une à dormir et l’autre à ne rien faire.

La quatrième lettre exprime très-bien sa tendresse pour son protecteur, qui était alors prisonnier. Il voulut voir la prison où on l’avait mis d’abord, à Amboise. Ne pouvant la voir en dedans, il fut longtemps à en considérer la porte. Une circonstance si touchante prouve mieux la bonté de son cœur que la plus belle élégie, et caractérise bien ce bon homme, à qui la douleur arrache une description qu’il ne voulait pas faire :

Qu’est-il besoin que je retrace
Une garde au soin nonpareil?
Chambre murée, étroite place ,
Quelque peu d’air pour toute grâce,
Jours sans soleil,
Nuits sans sommeil,
Huit portes en six pieds d’espace ?
Vous peindre un tel appartement,
Ce seroit attirer vos larmes.
Je l’ai fait insensiblement ;
Cette plainte a pour moi des charmes.

Il y a dans cette dernière lettre une description de la ville de Richelieu, en quatrains. Elle finit par des réflexions sur le pouvoir du cardinal de Richelieu, qui aurait pu, lui qui pouvait tout, faire passer aux pieds de cette ville, ou la rivière de Loire, ou le grand chemin de Bordeaux, et, au défaut, choisir un autre endroit pour bâtir.

Contes et nouvelles de La Fontaine: d’après les manuscrits et les éditions originales, avec toutes les variantes et plusieurs contes inédits, accompagnée de notes et précédée de l’Histoire de la vie et des ouvrages…, par Mathieu Marais, Mathieu Marais, A. Delahays, 1858

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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