A S. A. S. Monseigneur le prince de Conti – II

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A S. A. S. Monseigneur le prince de Conti – II


18 août 1689

Monseigneur,

Prince de Conti
Prince de Conti

Je n’ai différé d’écrire à votre altesse sérénissime que pour ne pas interrompre une attention qu’apparemment elle donne à ce qui se passe le long du Rhin. Cependant, comme votre esprit embrasse un nombre infini de choses tout à-la-fois, il n’est pas impossible que mon tribut ne soit reçu de vous favorablement, aux endroits du moins qui vous sembleront les plus dignes de vous attacher. Je souhaiterais que ce fussent ceux où je vous entretiendrai de vous-même. Si quelque peu d’amour-propre apportait quelque tempérament à votre mérite aussi bien qu’à la délicatesse de votre goût, on entreprendrait quelquefois de vous louer ; mais le trop d’esprit et la modestie vous font tort. Je trouve étrange que cette dernière veuille s’opposer aux éloges dont les autres vertus sont dignes, et qu’elle se fasse toujours valoir au préjudice de ses compagnes. Voilà sans mentir une contrainte qui est trop dure, et qui approche eu quelque façon de la tyrannie. Je m’en plaindrai plus au long dans une lettre qui suivra de près celle-ci, et où j’ai résolu d’examiner, en académicien, le bien et le mal qu’il y a d’ordinaire dans nos louanges. Un plus habile que moi saurait si bien apprêter l’encens, que vous auriez honte de le refuser. J’y emploierai quelque jour tout ce que j’ai d’art ; et, en attendant, agréez un échantillon de celui que je destine à la princesse ‘ que vous aimez, et qui vous a continuellement dans son souvenir, J’ai rang parmi les nourrissons Qui sont chers aux doctes pucelles , Et souvent j’ose en mes chansons Célébrer des rois et des belles.

Cependant mon art est ici
Bien au-dessous de la matière.
Je n’entreprendrai pas aussi
De louer Bourbon tout entière.

Elle plait ; il n’est point de cœurs
Qui n’en rendent un témoignage.
De ce don aux charmes vainqueurs
Les Grâces font leur apanage.

Bourbon sait sur nous exercer
Une aimable et douce puissance ;
Elle ravit sans y penser :
Que fait-elle lorsqu’elle y pense ?

En ses yeux un feu luit toujours.
De qui toute âme est tributaire.
Celui qui brille en ses discours
N’est pas moins assuré de plaire.

Je me souviens d’avoir écrit,
Fondé sur des raisons puissantes.
Que sans les beautés de l’esprit
Celles du corps sont languissantes.

Celui-ci fait naître l’amour ;
Mais l’autre empêche qu’il ne meure,
Surtout quand au même séjour
Une belle âme a sa demeure.

J’ai cité Bourbon à propos : Joignez tout ce mérite insigne, Il n’est déesse ni héros Qui de notre encens soit si digne.
Je ne devrais pas commencer ma lettre par un sujet auprès duquel tout le reste vous semblera mériter très peu cette attention que je vous demande. Sans m’arrêter à aucun arrangement, non plus que faisait Montagne, je passe de l’hôtel de Conti aux affaires de delà les monts, c’est-à-dire d’une princesse extrêmement vive à un pape qui va mourir.

Pour nouvelles de l’Italie,
Le pape empire tous les jours.
Expliquez, seigneur, ce discours
Du côté de la maladie ;

Car aucun saint-père autrement
Ne doit empirer nullement
Celui-ci véritablement
N’est envers nous ni saint ni père :
Nos soins, de l’erreur triomphants,

Ne font qu’augmenter sa colère
Contre l’aîné de ses enfants.
Sa santé toujours diminue.
L’avenir m’est chose inconnue.
Et je n’en parle qu’à tâtons :
Mais les gens de delà les monts
Auront bientôt pleuré cet homme ;
Car il défend les Jeannetons,
Chose très nécessaire à Rome.

Comme il ne coûte rien d’appeler les choses par noms honorables, et que les nymphes de delà les monts, les bergers même, pourraient s’offenser de celui-ci, je leur dirai que j’ai voulu d’abord les qualifier de Chloris; mais ma rime m’a fait choisir l’autre nom, que j’avois déjà consacré à ces sujets-là. Les registres du Parnasse ont un cérémonial où il y en a pour tous les degrés et pour tous les âges. Je ne m’arrête point à cela, et ne prends pas garde de si près à la distribution de ces dignités, que je donne fort souvent par caprice ou pour une considération fort légère.
Je me contente à moins qu’Horace :
Quand l’objet en mon cœur a place,
Et qu’à mes yeux il est joli,
Do nomen quodlibet illi.

Horace les avait ennoblies auparavant ; mais ce privilège ne m’appartient pas.
Après vous avoir parlé de l’Italie, je viens, monseigneur, à ce qui concerne l’Angleterre.

Halifax, Hentinck, et Danby ,
N’ont qu’à chercher quelque alibi
Pour justifier leur conduite.
Quoi qu’en puisse dire la suite,
C’est un très mauvais incident.
Halifax, semblait fort prudent.
Danby, je ne le connais guère.
Bentinck à son maître sut plaire,
Jusqu’à quel point, je n’en dis mot :
S’il n’eût été qu’un jeune sot,
Comme sont tous les Ganymèdes,
On aurait enduré de lui,
Et dans la pièce d’aujourd’hui
Bentinck ferait peu d’intermèdes ;
Mais prompt, habile, diligent,
A saisir un certain argent,
Somme aux inspecteurs échappée,
Il a du côté de l’épée
Mis, ce dit-on, quelques deniers.
Après tout, est-il des premiers
A qui pareille chose arrive ?
Ne faut-il pas que chacun vive ?
Cependant il a quelque tort,
Si le gain est un peu trop fort,
Vu les Anglois et leurs coutumes.
Le proverbe est bon, selon moi,
Que, qui l’oue a mangé du roi,
Cent ans après en rend les plumes.
Manger celle du peuple anglais
Est plus dangereux mille fois,
Bentinck nous en saura que dire :
Je n’y vois pour lui point à rire,
On va lui barrer bien et beau
Le chemin aux grandes fortunes.
Dieu me garde de feu et d’eau,
De mauvais vin dans un cadeau,
D’avoir rencontres importunes.
De liseurs de vers sans répit,
De maîtresse ayant trop d’esprit.
Et de la chambre des communes !

Londonderry s’en va se rendre,
Voilà ce qu’on me vient d’apprendre :
Mais dans deux jours je m’attends bien
Qu’un bruit viendra qu’il n’en est rien.
J’ai mémo encor certain scrupule :
Ce siège est-il un siège, ou non ?
Il ressemble à l’Ascension,
Qui n’avance ni ne recule.
Jacque aura monté sa pendule
Plus d’une fois avant qu’il ait
Tous ces rebelles à souhait.
On leur a mené pères, mères,
Femmes, enfants, personnes chères.
Qu’on relient par force entassés
Comme moutons dans les fossés.
Cette troupe aux assiégés cric :
Rendez-vous, sauvez-nous la vie !
Point de nouvelle ; au diantre l’un
Qui ne soit sourd. Le bruit commun
Est qu’ils n’ont plus de quoi repaître.

A la clémence de leur maître Ils se devraient abandonner. Et puis, allez-moi pardonner A cette maudite canaille. Les gens trop bons et trop dévots Ne font bien souvent rien qui vaille. Faut-il qu’un prince ait ces défauts ?
C’est envoyer de l’eau à la mer nue de vous écrire des réflexions. Ainsi je les laisse, pour vous assurer que je suis avec un profond respect, etc.

 

– Benoît Odelscalchi, ou Innocent XI, fut élu pape le 11 septembre 1676, et mourut le ia septembre 1689, six jours avant la date de cette lettre ; mais celte nouvelle n’était pas encore parvenue à Paris, Voyez l’Histoire de ta vie et des ouvrages de La Fontaine, troisième édition. l824 in-8, p. 516.
– On sait que le roi de France a en cour de Rome le titre de fils aîné de l’Église. La Fontaine parle ici des mesures violentes prises par les ministres de Louis XIV contre les protestants, que le pape avait raison de ne pas approuver.
– Halifax avait été créé marquis et garde du sceau privé par Charles II. Il tut fait président du conseil par Jacques II, en 1682 ; et cependant il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la révolution qui mit le prince d’Orange sur le trône. Voyez Humes, Hist. of England, t. VIII, p. 175, 218, 283, et 302.
– Danby avait été fait trésorier sous Charles II, en 1674 i et il fut un de ceux qui invitèrent le prince d’Orange à envahir l’Angleterre, pour détrôner Jacques II.
– William Bentinck, né en 1648, rut d’abord page d’honneur du prince d’Orange, qui le mit ensuite dans son conseil privé, puis ambassadeur en France, en 1698. On peut consulter, sur ce qui le concerne, l’Histoire de la vie et des œuvres de J. de La Fontaine, troisième édition, 1824, p. 521 1 et 522.
– La Fontaine avait raison : Jacques II échoua devant cette place ; et cependant on faisait même courir le bruit que le prince d’Orange était pris. Voyez la lettre de l’abbé de Brosses, en date du 20 juillet 1689, dans les Lettres de Bussy-Babutiny t. VII, p. 7-II.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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