A Mesdames d’Hervart, de Virville et de Syllery

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Lettre à Mesdames d’Hervart, de Virville et de Syllery


1691

AUX MUSES.

Intendantes du Parnasse,
Si de traits remplis de grâce
Vos faveurs ornent les vers
Dont j’entretiens l’univers,
Aujourd’hui je vous implore :
Donnez à ma voix encore
L’éclat et les mêmes sons
Qu’avoient jadis mes chansons.
Toute la cour d’Amathonte
Étant à Bois-le-Vicomte,
Muses, j’ai besoin de vous.
Venez donc de compagnie,
Par vos charmes les plus doux,
Ressusciter mon génie.
Je sens qu’il va décliner ;
C’est à vous de lui donner
Des forces toutes nouvelles :
Car je veux louer trois belles ;
Je veux chanter haut et net
Virville, Hervart, Gouvernet.
J’en ferai mes trois déesses,
Leur donnant, à ma façon,
Et l’Amour pour compagnon,
Et les Grâces pour hôtesses.
J’y joindrai les menus dieux
Qu’Hervart a pour satellites,
De leurs troupes favorites
S’accompagnant dans les lieux
Où Lulli règne et Molière.
Le sermon voit rarement
Une telle fourmilière ;
Ce n’est pas leur élément :
Hervart alors congédie
Presque moitié de ses gens ;
À Vénus, sa bonne amie,
Les prêtant pour quelque temps.
Tout en est plein dans l’ombrage
Qui n’eut jamais son pareil.
Il n’est forêt ni bocage
Plus ennemis du soleil.
Dans ses réduits les moins sombres
Se cache aisément l’Amour.
Sous l’épaisseur de leurs ombres
Je pourrais bien quelque jour
Laisser mon cœur en otage.
Le reste du composé
Est l’être le plus volage
Dont Dieu se soit avisé.

Comme il y a longtemps que vous vous mêlez de mes affaires, vous savez aussi bien que moi que ce que je dis est véritable. S’il était possible que vous fixassiez le Mercure pour quelques jours, je me hasarderais d’aller trouver les personnes dont il s’agit : mais de demeurer tranquille à Bois-le-Vicomte pendant qu’on répétera à Paris mon opéra, c’est ce qu’il ne faut espérer d’aucun auteur, quelque sage qu’il puisse être. Je resterai donc en un lieu où je vas et viens comme bon me semble, et où je puis cacher ma marche quand il me plaît : ce sera autant de danger que j’éviterai. Toutes muses que vous êtes, entreprendriez-vous de me préserver du péril à quoi je m’exposerais en m’allant enfermer dans un château où madame d’Hervart et ses nièces n’épargnent âme vivante, et me retiendraient par enchantement, contre tout droit d’hospitalité ? Que deviendrais-je avec mon humeur volage, et qui ne saurait souffrir nul attachement ? Il me siérait bien de faire là le passionné et le chevalier errant, moi qui ne serais pas reçu écuyer du moindre des héros de tous les livres d’Amadis.

Oh ! si j’avois un empire,
Si j’étais roi du Pérou !….
Je vois qu’Hervart me va dire :
Votre souhait est bien fou.
Si vous aviez des couronnes,
Eh-bien I qu’est-ce que cela ?
Feriez-vous de nos personnes
La conquête à ce prix-là ?
Vienne Jupiter lui-même,
Et le dieu qui fait qu’on aime,
Ayant pour eux le Destin,
Ils y perdront leur latin.

Pour vous récompenser de vos vœux et vous payer de votre monnaie, voici ce qui vient de me venir dans la pensée :

Oh ! si le dieu du Parnasse
Avait inspiré Cotasse
Comme l’on dit qu’il a fait,
La chose irait à souhait.
Selon toutes les merveilles
Qu’on en dit présentement,
Les yeux n’auraient nullement
A se moquer des oreilles.

 

– Madame la comtesse de Viriville, ou Virville, comme écrit La Fontaine pour abréger, était, ainsi que nous l’avons déjà dit, la sœur du marquis de Gouvernet, et la femme de Groslée, comte de Viriville, qui mourut gouverneur de la ville et de la citadelle de Montélimar, le 26 septembre 1705. La comtesse de Viriville vivait encore en 1713. Celte dame était de la maison de La Tour-Gouvernet, branche de celle de La Tour-du-Pin. Son fils, le comte de Viriville, succéda à son père dans le gouvernement de Montélimar, à l’âge de sept à huit ans. Ce fut le dernier rejeton de la maison de Groslée. Madame de Senozan, dont il est souvent parlé dans les Œuvres de Vergiery fut l’héritière des comtes de Viriville. Voyez l’Histoire des dauphins français, préface ev et i III ; le Mercure galant, octobre 1705 ; et le Dictionnaire de la noblesse, t. VII, p. 475.
– De Monville, dans sa Vie de Mignard, p. 70, nous apprend que la marquise de Gouvernet était la sœur de M. d’Hervart. Dans les Œuvres de Vergier, t. II, p. 98, édit. 1760, on trouve une lettre adressée à madame la comtesse de Virville, datée de 1716 ; et à la page 265 du même volume sont des vers à mademoiselle de Gouvernet, pour le jour de sa fête, qui était la Saint-Antoine. (Voyez encore p. 154.) Vergier écrit Vireville, La Fontaine Virville, même dans la suscription de cette lettre. Cette demoiselle de Gouvernet, à laquelle Vergier adressa des vers, était la fille du marquis, par conséquent la nièce de M. d’Hervart par sa sœur.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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