A Madame Ulrich

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A Madame Ulrich


Octobre 1688

J’ai reçu, Madame, une lettre de vous du 28 du passé, et vous avais écrit une seconde lettre où il n’y avait remontrance aucune. Comme vous n’avez pas résolu de profiter de celles que je vous ai faites, je vous suis fort obligé de ce que vous me dispensez de vous en faire d’autres à l’avenir : c’est là tout à fait mon compte. Je n’ai nullement le caractère de Bastien le remontreur ; c’est un quolibet. Cependant délivrez-moi le plus tôt que vous pourrez de l’inquiétude où je suis touchant le retour de votre époux, car je n’en dors point. Cela et mes rhumes me vont jeter dans une insomnie qui durera jusqu’à ce que vous soyez à Paris. Joignez à tous ces ennemis du sommeil (ceci est dit poétiquement) l’amitié violente que j’ai pour vous, et vous trouverez beaucoup de nuits où j’aurai le temps de m’occuper du souvenir de vos charmes et de bâtir des châteaux. J’accepte, Madame, les perdrix, le vin de Champagne et les poulardes, avec une chambre chez M. le marquis de Sablé, pourvu que cette chambre soit à Paris. J’accepte aussi les honnêtetés, la bonne conversation, et la politesse de M. l’abbé de Servien et de votre ami. En un mot, j’accepte tout ce qui donne bien du plaisir ; et vous en êtes toute pétrie ; mais j’en viens toujours à ce diable de mari, qui est pourtant un fort honnête homme. Ne nous laissons point surprendre. Je meurs de peur que nous ne le voyions, sans nous y attendre, comme le larron de l’Évangile. Évitons cela, je vous en supplie, et si nous pouvons ; car je ne suis pas un répondant trop sûr de son fait, non plus que Madame… dont je me suis porté pour caution envers un époux qui est quelquefois un peu mutin. Vous paierez de caresses pleines de charmes : mais moi, de quoi paierai-je ? Adieu, Madame, aimez-moi toujours, et me maintenez dans les bonnes grâces des deux frères. Qui a tâté d’eux un moment sans plus ne s’en peut passer qu’avec une peine à laquelle je renonce de tout mon cœur.

J’ai vu Mlle Thérèse, qui m’a semblé d’une beauté et d’un teint au-dessus de toutes choses. Il n’y a que la fierté qui m’en choque. Ne vous êtes-vous pas aperçue que votre fille était une fière petite peste ? Je la verrai encore aujourd’hui, s’il plaît à Dieu.

Ne nous laissons pas surprendre, je vous en prie. Je m’informerai : mais qui diantre sait précisément quand on reviendra ? Les jours vous sont des moments en la compagnie des deux frères, et ils me sont des semaines en votre absence. Ne vous étonnez donc pas si.je crie si haut, et si je rebats toujours une même note.

– Madame Ulrich tut la dernière maîtresse fie La Fontaine, et a été l’éditeur de ses Œuvres posthumes. Voyez, sur ce qui la concerne, l’Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de La Fontaine, troisième édition, 1824.
Il était frère de l’abbé Servien, de la duchesse de Sully, et du prince Henrichemont, et issu d’Abel Servien, surintendant des finances. Le marquis de Sable et l’abbé Servien eurent des mœurs très dissolues. Voyez Mémoires pour servir à l’histoire du dix-septième siècle, t. I, p. 87. — Ductos, Mémoires secrets, édit. de 1791, t. I, p. 291. — Œuvres de Voltaire, édit. de Renouard, t. XIII, p. 6.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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