A Madame la Duchesse de Bouillon

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A Madame la Duchesse de Bouillon


Paris, 18 novembre 1687

Madame,

duchesse de Bouillon
duchesse de Bouillon

Nous commençons ici de murmurer contre les Anglais de ce qu’ils vous retiennent si longtemps. Je suis d’avis qu’ils vous rendent à la France avant la fin de l’automne, et qu’en échange nous leur donnions deux ou trois îles dans l’Océan. S’il ne s’agissait que de ma satisfaction, je leur céderais tout l’Océan même. Mais peut-être avons-nous plus de sujet de nous plaindre de votre sœur que de l’Angleterre. On ne quitte pas Mme la duchesse Mazarin comme l’on voudrait. Vous êtes toutes deux environnées de ce qui fait oublier le reste du monde, c’est-à-dire d’enchantements et de grâces de toutes sortes.

Moins d’Amours, de Ris, et de Jeux,
Cortège de Vénus, sollicitaient pour elle,
Dans ce différend si fameux
Où l’on déclara la plus belle
La déesse des agréments ;
Celle aux yeux bleus, celle aux bras blancs
Furent au tribunal par Mercure conduites
Chacune étala ses talents.
Si le même débat renaissait en nos temps,
Le procès aurait d’autres suites,
Et vous et votre sœur, emporteriez le prix
Sur les clientes de Paris.
Tous les citoyens d’Amathonte
Auraient beau parler pour Cypris
Car vous avez, selon mon compte,
Plus d’Amours, de Jeux, et de Ris.
Vous excellez en mille choses ;
Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs ;
Allez en des climats inconnus aux Zéphyrs,
Les champs se vêtiront de roses.
Mais, comme aucun bonheur n’est constant dans son cours,
Quelques noirs Aquilons troublent de si beaux jours.
C’est là que vous savez témoigner du courage
Vous envoyez aux vents ce fâcheux souvenir ;
Vous avez cent secrets pour combattre l’orage
Que n’en aviez-vous un qui le sût prévenir ?

On m’a mandé que Votre Altesse était admirée de tous les Anglais, et pour l’esprit, et pour les manières, et pour mille qualités qui se sont trouvées de leur goût. Cela vous est d’autant plus glorieux que les Anglais ne sont pas de fort grands admirateurs. Je me suis seulement aperçu qu’ils connaissent le vrai mérite, et en sont touchés.

Votre philosophe a été bien étonné quand on lui a dit que Descartes n’était pas l’inventeur de ce système que nous appelons la machine des animaux, et qu’un Espagnol l’avait prévenu. Cependant, quand on ne lui en aurait point apporté de preuves, je ne laisserais pas de le croire, et ne sais que les Espagnols qui pussent bâtir un château tel que celui-là. Tous les jours je découvre ainsi quelque opinion de Descartes répandue de côté et d’autre dans les ouvrages des anciens, comme celle-ci : qu’il n’y a point de couleurs au monde ; ce ne sont que de différents effets de la lumière sur de différentes superficies. Adieu les lis et les roses de nos Amintes. Il n’y a ni peau blanche ni cheveux noirs ; notre passion n’a pour fondement qu’un corps sans couleur. Et, après cela, je ferai des vers pour la principale beauté des femmes !

Ceux qui ne seront pas suffisamment informés de ce que sait Votre Altesse, et de ce qu’elle voudrait savoir sans se donner d’autres peines que d’en entendre parler à table, me croiront peu judicieux de vous entretenir ainsi de philosophie ; mais je leur apprends que toutes sortes de sujets vous conviennent, aussi bien que toutes sortes de livres, pourvu qu’ils soient bons.

Nul auteur de renom n’est ignoré de vous ;
L’accès leur est permis à tous.
Pendant qu’on lit leurs vers, vos chiens ont beau se battre
Vous mettez les holas en écoutant l’auteur ;
Vous égalez ce dictateur
Qui dictait tout d’un temps à quatre.

C’était, ce me semble, Jules César : il faisait à la fois quatre dépêches sur quatre matières différentes. Vous ne lui devez rien de ce côté-là ; et il me souvient qu’un matin, vous lisant des vers, je vous trouvai en même temps attentive à ma lecture et à trois querelles d’animaux. Il est vrai qu’ils étaient sur le point de s’étrangler : Jupiter le conciliateur n’y aurait fait œuvre. Qu’on juge par-là, Madame, jusqu’où votre imagination peut aller quand il n’y a rien qui la détourne. Vous jugez de mille sortes d’ouvrages, et en jugez bien :

Vous savez dispenser à propos votre estime ;
Le pathétique, le sublime,
Le sérieux, et le plaisant,
Tour à tour vous vont amusant.
Tout vous duit, l’histoire et la fable,
Prose et vers, latin et français.
Par Jupiter ! je ne connais
Rien pour nous de si favorable.
Parmi ceux qu’admet à sa cour
Celle qui des Anglais embellit le séjour,
Partageant avec vous tout l’empire d’Amour,
Anacréon et les gens de sa sorte,
Comme Waller, Saint-Évremond, et moi,
Ne se feront jamais fermer la porte.
Qui n’admettrait Anacréon chez soi ?
Qui bannirait Waller et La Fontaine ?
Tous deux sont vieux, Saint-Évremond aussi
Mais verrez-vous au bord de l’Hippocrène
Gens moins ridés dans leurs vers que ceux-ci ?
Le mal est que l’on veut ici
De plus sévères moralistes ;
Anacréon s’y tait devant les jansénistes.
Encor que leurs leçons me semblent un peu tristes,
Vous devez priser ces auteurs
Pleins d’esprit et bons disputeurs.
Vous en savez goûter de plus d’une manière
Les Sophocles du temps et l’illustre Molière
Vous donnent toujours lieu d’agiter quelque point.
Sur quoi ne disputez-vous point ?

A propos d’Anacréon, j’ai presque envie d’évoquer son ombre ; mais je pense qu’il vaudrait mieux le ressusciter tout à fait. Je m’en irai pour cela trouver un gymnosophiste, de ceux qu’alla voir Apollonius Tyaneus !. Il apprit tant de choses d’eux qu’il ressuscita une jeune fille. Je ressusciterai un vieux poète. Vous et Mme Mazarin nous rassemblerez. Nous nous rencontrerons en Angleterre, M. Waller et M. de Saint-Évremond, le vieux Grec, et moi. Croyez-vous, Madame, qu’on pût trouver quatre poètes mieux assortis ?

Il nous ferait beau voir parmi déjeunes gens
Inspirer le plaisir, danser, et nous ébattre,
Et, de fleurs couronnés ainsi que le printemps,
Faire trois cents ans à nous quatre.

Après une entrevue comme celle-là, et que j’aurai renvoyé Anacréon aux Champs-Élysées, je vous demanderai mon audience de congé. Il faudra que je voie auparavant cinq ou six Anglais, et autant d’Anglaises (les Anglaises sont bonnes à voir, à ce que l’on dit). Je ferai souvenir notre ambassadeur1, de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et de la dévotion que j’ai toujours eue pour lui. Je le prierai, et M. de Bonrepaux, de me charger de quelques dépêches. Ce sont à-peu-près toutes les affaires que je puis avoir en Angleterre. J’avais fait aussi dessein de convertir madame d’Hervart, madame de Gouvernet, et madame d’Helang, parce que ce sont des personnes que j’honore; mais on m’a dit que je ne trouverais pas les sujets encore assez disposés. Or je ne suis bon, non plus que Perrin-Dandin, que quand les parties sont lasses de contester. Une chose que je souhaiterais avant toutes, ce serait que l’on me procurât l’honneur de faire la révérence au monarque ; mais je ne l’oserais espérer. C’est un prince qui mérite qu’on passe la mer afin de le voir, tant il a «le qualités convenables à un souverain, et de véritable passion pour la gloire. Il n’y en a pas beaucoup qui y tendent, quoique tous le dussent faire en ces places-là.

Ce n’est pas un vain fantôme
Que la gloire et la grandeur;
Et Stuart en son royaume
Y court avec plus d’ardeur
Qu’un amant à sa maîtresse.
ennemi de la mollesse,
El gouverne son état
En habile potentat.
De cette haute science
L’original est en France :
Jamais on n’a vu de roi
Qui sût mieux se rendre maître,
Fort souvent jusques à l’être
Encore ailleurs que chez soi.
L’art est beau, mais toutes têtes
N’ont pas droit de l’exercer :
Louis a su s’y tracer
Un chemin par ses conquêtes.
On trouvera ses leçons
Chez ceux qui feront l’histoire :
J’en laisse à d’autres la gloire,
Et reviens à mes moutons.

Ces moutons, madame, c’est votre altesse et madame Mazarin. Ce serait le lieu de faire aussi son éloge, afin de le joindre au vôtre: mais, toutes réflexions faites, comme ces sortes d’éloges sont une matière un peu délicate, je crois qu’il vaut mieux que je m’en abstienne.

Vous vous aimez en sœurs : cependant j’ai raison
D’éviter la comparaison.
L’or se peut partager, mais non pas la louange.
Le plus grand orateur, quand ce serait un ange,
Ne contenterait pas, en semblables desseins,
Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.

Je suis avec un profond respect, etc.

 

– Madame la duchesse de Mazarin s’était rendue en Angleterre au mois de décembre 1675 ; elle n’en sortit plus. Le roi Charles II lui fit une pension de quatre mille livres sterling. Les dames les plus qualifiées, les ministres étrangers , les hommes les plus illustres et de plus haut rang, fréquentaient sa maison. Saint-Evremond était en quelque sorte l’âme et le régulateur de sa petite cour. Les Œuvres de ce spirituel écrivain nous instruisent des plus petites particularités de cette beauté célèbre et de ceux qui composaient sa société habituelle; sans en excepter sa demoiselle de compagnie, ses femmes-de-chambre, son cuisinier, ses bouffons, son singe, ses chiens, ses chais, ses perroquets, ses serins, ses poules, son page, et son nègre.

– Saint-Simon, dans ses annotations sur le Journal Je Dangeau, sous la date du 30 juin 1714, jour de la mort de la duchesse de Bouillon, dit, en parlant d’elle: « C’était la reine de Paris et des lieux où elle fut exilée. «
– Chaulieu écrivait à la duchesse de Bouillon : « Vous avez plus de bêtes que je n’ai d’imagination, et il vous faut prendre Boursault à gages pour faire des épitaphes, si vous voulez avoir autant de chiens que vous en avez. « (Œuvres de Chaulieu, édition de 1774. tome II, p. 162 et 167.)

Walckenaer

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