A Madame de Fontange

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Épître : A Madame de Fontange


1680

Charmant objet, digne présent des Cieux,
Et ce n’est point langage de Parnasse,
Votre beauté vient de la main des dieux
Vous l’allez voir au récit que je trace.
Puissent mes vers mériter tant de grâce
Que d’être offerts au dompteur des humains,
Accompagnés d’un mot de votre bouche,
Et présentés par vos divines mains,
De qui l’ivoire embellit ce qu’il toucher

Je me trouvai chez les dieux l’autre jour
Par quel moyen ? j’en perdis la mémoire;
Il me suffit que de l’humain séjour
Je fus porté dans ce lieu plein de gloire.
Un dieu s’en vint ; et m’ayant abordé
“ Mortel, dit-il, Jupin m’a commandé
De te montrer par grâce singulière
L’Olympe entier et tout le firmament. ”
Ce dieu, c’était Mercure assurément
Il en avait tout l’air et la manière.

Après l’abord, il me montra du doigt
Force clartés qui partaient d’un endroit
“ Vois-tu, dit-il, cet enclos de lumière ?
C’est le palais du monarque des dieux ”;
Et moi d’ouvrir incontinent les yeux.

Ce que je vis était d’une matière
Qui ne saurait dignement s’exprimer.
Figurez-vous tout ce qui peut charmer,
Tout ce qui peut éblouir tout ensemble,
Astres brillants et soleils radieux :
N’y comprenez toutefois vos beaux yeux,
Car leur éclat n’a rien qui lui ressemble.

Avec Mercure en ce palais entré,
Selon leur rang je vis sur maint degré
Les dieux assis, Jupiter à leur tête :
Tous paraissaient en des atours de fête.
Le Sort ouvrit un livre à cent fermoirs,
Puis fit crier dans les sacrés manoirs
Par trois hérauts, à trois fois différentes,
Le contenu des paroles suivantes :

“ De par Jupin soient les dieux avertis,
Conformément à nos divins usages,
Que l’on va faire au ciel deux mariages
Avant qu’ils soient sur la terre accomplis. ”

Au mot d’hymen je vis chacun se taire,
Et les ouïs par trois fois publier :
L’un pour Conti , l’autre pour l’héritier
Du Jupiter de ce bas hémisphère.
On applaudit ; puis, silence étant fait,
Le dieu des vers lut deux épithalames.
En voici l’un : “ Couple heureux et parfait,
Couple charmant, faites durer vos flammes
Assez longtemps pour nous rendre jaloux
Soyez amants aussi longtemps qu’époux.
Douce journée, et nuit plus douce encore !
Heures, tardez, laissez au lit l’Aurore.
Le temps s’envole ; il est cher aux amants;
Profitez donc de ses moindres moments.
Jeune princesse, aimable autant que belle,
Jeune héros, non moins aimable qu’elle,
Le temps s’envole, il faut le ménager ;
Plus il est doux, et plus il est léger. ”

Phébus se tut, et, bien que dans leur âme
Les Immortels enviassent Conti,
Du couple heureux et si bien assorti
L’on dit au Sort qu’il prolongeât la trame,
S’il se pouvait. Puis le père des vers,
Changeant de ton pour l’autre épithalame,
Lut ce qui suit : “ Chantez, peuples divers
Que tout fleurisse aux terres leurs demeures.
Ne tardez plus, avancez, lentes Heures ;
Allez porter aux humains un printemps
Tel que celui qui commença les temps.
Heures, volez ; hâtez l’heur et la joie
Du fils des dieux à qui l’Olympe envoie
Une princesse au regard enchanteur.
Mille beaux dons éclatent dans son cœur ;
En son esprit, en son corps, mille charmes ;
Amour la suit, Amour a pris des armes
Qui soutiendront l’honneur de son carquois
Prince, il faudra se rendre cette fois. ”

Ces chant finis, je ne saurais vous dire
Comment enfin chacun se sépara
Mercure seul avec moi demeura ;
J’obtins de lui que de ce vaste empire
L’on m’ouvrirait les temples ; et je vis
Deux noms fameux, deux noms rivaux prétendre
Le premier rang aux célestes lambris :
L’un, c’est Louis ; l’autre, c’est Alexandre.
De ces deux rois je comparai les faits,
Non la personne ; elle est trop différente ;
Et Statira, qui se méprit aux traits
Du conquérant dont la Grèce se vante,
Au roi des Francs n’aurait jamais erré
Toujours ce prince aux regards se présente
Mieux fait qu’aucun dont il soit entouré.
Je vis encore une jeune merveille ;
Si ce n’est vous, c’en est une pareille
Mais c’est vous-même ; et Mercure me dit
Comment le Ciel un tel œuvre entreprit.

“ Mortel, dit-il, il est bon de t’apprendre
Par quel motif ce chef-d’œuvre fut fait.
Un jour Jupin, se trouvant satisfait
Des vœux qu’en terre on venait de lui rendre,
Nous dit à tous : “ Je veux récompenser
“ De quelque don la terrestre demeure. ”
Le don fut beau, comme tu peux penser ;
Minerve en fit un patron tout à l’heure ;
L’éclat fut pris des feux du firmament ;
Chaque déesse et chaque objet charmant
Qui brille au ciel avec plus d’avantage,
Contribua du sien à cet ouvrage
Pallas y mit son esprit si vanté,
Junon son port, et Vénus sa beauté,
Flore son teint, et les Grâces leurs grâces.
Heureux mortel, en un point tu surpasses
Tous tes pareils ; car lequel d’entre vous,
Favorisé jusqu’à ce point par nous,
A jamais vu l’Olympe et sa structure ?
Retourne-t’en ; conte ton aventure,
Chante aux humains ces miracles divers. ”
Il n’eut pas dit que, sans autre machine,
Je me revis dans le bas Univers.
Divin objet, voilà votre origine,
Agréez-en le récit dans ces vers.

– Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, duchesse de Fontanges, à laquelle cette épître est adressée, naquit en 1661. Elle devint la maîtresse de Louis XIV en 1679, et mourut des suites de couches, le 28 juin 1681, à Port-Royal

– II s’agit ici de Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, pair de France, né en ï66i, marié le 16 janvier 1680 à Marie-Anne de Bourbon, dite mademoiselle de Blois, duchesse de La Vallière, fille naturelle du roi et de madame de La Vallière, née le 2 octobre 1666, morte le 3 mai 1739, depuis princesse douairière de Conti, son mari étant mort sans postérité le 9 novembre 1685. (Voyez Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison de France, troisième édition, in-folio, 1726, tom. I, p. 348-35o.) Dreux du Radier, auteur ordinairement assez exact, a commis une erreur grave, lorsqu’il cite (Mémoires et anecdotes des reines et régentes de France, t. VI, p. 447, Amsterdam, 1782, in-12) ces vers de La Fontaine comme étant relatifs au mariage de François-Louis de Conti avec Marie-Thérèse de Bourbon-Condé.
Ce mariage n’eut lieu que huit ans après la composition de cette épître.

– Les Couperains ou les Couperins étoicnt trois frères, tous trois de Chaume, petite ville voisine de la terre de Chambonnière. C’est celui-ci qui fit leur fortune, et les produisit à Paris. Louis Couperain, l’aîné, fut fait organiste de Saint-Gervais et de la chapelle du roi. Il mourut à trente-cinq ans, en l’année 1665. Charles, le troisième de ses frères, le remplaça à Saint-Gervais, et termina ses jours en 1669. François, le second des trois frères, fut celui qui eut le moins de talent.

Walckenaer

Chez La Fontaine, la bonté du cœur n'excluait pas la malice de l'esprit; mais ce n'était pas contre les individus que s'exerçait cette malice; il s'attaquait à l'inépuisable fonds de la nature humaine, et c'est elle qui fournit ample matière aux types immortels qu'il a mis en scène.Alexandre Rodolphe Vinet

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