A M. Le Chevalier de Sillery

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Lettre à M. Le Chevalier de Sillery


Ce 28 août 1692

Jamais nos combattants n’ont été si hardis ;
Nos moindres fantassins sont autant d’Amadis.
La présence du roi, ses ordres, son exemple….
Quel roi ! c’est aux neuf Sœurs de lui bâtir un temple.
Mon art ne suffit pas pour de si hauts projets.
Les soins, dis-jc, du prince animant ses sujets,
On prend des murs. Quels murs ! vrais remparts de la Flandre,
Qu’un autre que Louis serait dix ans à prendre.
Ah ! si le ciel vouloir que nous eussions le tout !
Quel pays ! vous voyez ses défenseurs à bout.
Je n’en dirai pas plus, notre roi n’aime guère
Qu’on raisonne sur ces matières.

Voilà bien des quels entassés les uns sur les autres, et une figure bien répétée ; si faut-il pourtant l’employer encore sur ce qui regarde M. le duc.

Quel prince ! Nous savons qu’il s’est trouvé partout ;
Que, dédaignant le bruit d’une valeur commune.
Il s’est distingué jusqu’au bout ;
Que Francœur, Jolicoeur, Jolibois, la Fortune,
Grenadiers, gens sans peur, vrais suppôts de Césars,
Avec moins de plaisir s’exposent aux hasards.
Tel on voit qu’un lion, roi de l’ardente plage.
De sang et de meurtre altéré,
Porte sur les chasseurs un regard assuré,
Et se tient fier d’être entouré
De mille marques de carnage.
Je change en cet endroit de style et de langage.
Ne vous semble-t-il pas que je m’en suis tiré
Ainsi qu’un voyageur en des bois égaré ?
Il faut reprendre nos brisées.
Les muscs ne sont pas sur ce prince épuisé.
Quel plaisir pour celui dont il reçut le jour !
Le bon sens et l’esprit, conducteurs du courage,
Sont du sang des Condés l’ordinaire apanage.
Moi, j’en tiens cent louis : chacun m’en fait la cour.
Il a déifié ma veine.
Mes soins en valaient-ils la peine ?
Il ne s’en faut point étonner.
Que ne lui vit-on pas donner
Dans le temps qu’il tint cour plénière
Pour une fête singulière ?
Chantilly fut la scène, endroit délicieux.
Sans que tout fût parfait, chacun fit de son mieux.
Tous rapportèrent de ces lieux
De grosses et notables sommes.
Il a payé comme les dieux
Ce qu’ils ont fait comme des hommes.

Il n’est bruit ici que de votre prince. Tout le monde lui attribue l’avantage que nous avons remporté au combat de Steinkerque. C’est là un fort beau sujet de poème : le caractère du héros, l’action et les circonstances, il n’y manque rien que le bon Homère ou le bon Virgile, si vous voulez ; car, pour votre poète, il ne faut plus vous y attendre ; je suis épuisé, usé, sans le moindre feu, et ne sais comment j’ai pu tirer de ma tête ces derniers vers. Quand je dis que je suis sans feu, c’est de celui qui a fait les fables et les contes que je veux parler ; car d’ailleurs je ne suis pas avec moins d’ardeur que j’étais il y a dix ans, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur et poète.

P. S. Ces vers ont été commencés incontinent après la prise de Namur et avant les dernières actions de M. le duc, à votre combat d’Enghien. On n’a pas sitôt loué une chose qu’il en vient une autre. Dites à ce prince qu’il nous donne quelque relâche, car il nous constitue toujours en de nouveaux frais par de nouveaux témoignages de sa valeur : ni moi à l’âge de vingt-cinq ans, ni tête d’homme n’y suffirait.

 

– Sur le chevalier de Sillery. C’est à sa sœur Gabrielle-Françoise de Sillery que La Fontaine a dédié la fable XIII du livre VIII. Voyez t. II, p. 86 de cette édition ; et l’Histoire de ta vie et des ouvrages de La Fontaine, 1824 in-8°, p. 289 et 544-
– Louis XIV, commandant en personne, prit Namur le 5 juin 1693 ; le château se rendit le 3o.

Walckenaer

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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