5ème. Lettre de La Fontaine à sa femme

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5ème. Lettre de La Fontaine à sa femme.


A la même

Je vous promis par le dernier ordinaire la description du château de Richelieu ; assez légèrement, pour ne vous en point mentir, et sans considérer mon peu de mémoire ni la peine que cette entreprise me devait donner. Pour la peine, je n’en parle point, et, tout mari que je suis, je la veux bien prendre : ce qui me retient, c’est le défaut de mémoire, pouvant dire la plupart du temps que je n’ai rien vu de ce que j’ai vu, tant je sais bien oublier les choses. Avec cela, je crois qu’il est bon de ne point passer par-dessus cet endroit de mon voyage sans vous en faire la relation. Quelque mal que je m’en acquitte, il y aura toujours à profiter ; et vous n’en vaudrez que mieux de savoir, sinon toute l’histoire de Richelieu, au moins quelques singularités qui ne me sont point échappées, parce que je m’y suis particulièrement arrêté. Ce ne sont peut-être pas les plus remarquables ; mais que vous importe ? De l’humeur dont je vous connais, une galanterie sur ces matières vous plaira plus que tant d’observations savantes et curieuses. Ceux qui chercheront de ces observations savantes dans les lettres que je vous écris, se tromperont fort. Vous savez mon ignorance en matière d’architecture, et que je n’ai rien dit de Vaux que sur des mémoires. Le même avantage me manque pour Richelieu : véritablement au lieu de cela j’ai eu les avis de la concierge et ceux de M. de Châteauneuf : avec l’aide de Dieu et de ces personnes, j’en sortirai. Ne laissez pas de mettre la chose au pis : car il vaut mieux, ce me semble, être trompée de cette façon que de l’autre. En tous cas, vous aurez recours à ce que M. Desmarets a dit de cette maison : c’est un grand maître en fait de descriptions. Je me garderais bien de particulariser aucun des endroits où il a pris plaisir à s’étendre, si ce n’était que la manière dont je vous écris ces choses n’a rien de commun avec celle de ses Promenades.
Nous arrivâmes donc à Richelieu par une avenue qui borde un côté du parc. Selon la vérité, cette avenue peut avoir une demi-lieue ; mais, à compter selon l’impatience ou j’étais, nous trouvâmes qu’elle avait une bonne lieue tout au moins. Jamais préambule ne s’est rencontré si mal à propos, et ne m’a semblé si long. Enfin on se trouve en une place fort spacieuse ; je ne me souviens pas bien de quelle figure elle est.: demi-rond ou demi-ovale, cela ne fait rien à l’histoire, et pourvu que vous soyez avertie que c’est la principale entrée de cette maison, il suffit. Je ne me souviens pas non plus en quoi consiste la basse-cour, l’avant-cour, les arrière-cours, ni du nombre des pavillons et corps de logis du château, moins encore de leur structure. Ce détail m’est échappé ; de quoi vous êtes femme encore une fois à ne vous pas soucier bien fort : c’est assez que le tout est d’une beauté d’une magnificence, d’une grandeur, dignes de celui qui I’a fait bâtir. Les fosses sont larges et d’une eau très pure. Quand on a passé le pont-levis, on trouve la porte gardée par deux dieux, Mars et Hercule. Je louai fort l’architecte de les avoir placés en ce poste-là: car, puisque Apollon servait quelquefois de simple commis aux secrétaires de Son Eminence, Mars et Hercule pouvaient bien lui servir de suisses. Ils mériteraient que je m’arrêtasse à eux un peu davantage, si cette porte n’avait des choses encore plus singulières. Vous vous souviendrez surtout qu’elle est couverte d’un dôme, et qu’il y a une Renommée au sommet : c ‘est une déesse qui ne se plaît pas d’être enfermée, et qui s’aime mieux en cet endroit que si on lui avait donné pour retraite le plus bel appartement du logis.

Même elle est en une posture
Toute prête à prendre l’essor;
Un pied en l’air, à chaque main un cor
Légère et déployant ses ailes,
Comme allant porter les nouvelles
Des actions de Richelieu,
Cardinal-duc, et demi-dieu :
Telle enfin qu’elle devait être
Pour bien servir un si bon maître ;
Car tant moins elle a de loisir,
Tant plus on lui fait de plaisir.

Cette figure est de bronze, et fort estimée. Aux deux côtés du frontispice que je décris, on a élevé, en manière de statues, de pyramides, si vous voulez, deux colonnes du corps desquelles sortent des bouts de navires. (Bouts de navires ne vous plaira guère, et peut-être aimeriez-vous mieux le terme de pointes ou celui de becs, choisissez le moins mauvais de ces trois mots-là: je doute fort que pas un soit propre; mais j’aime autant m’en servir que d’appeler cela colonnes rostrales.) Ce sont des restes d’amphithéâtre qu’on a rencontrés fort heureusement, n’y ayant rien qui convienne mieux à l’amirauté, laquelle celui qui a fait bâtir ce château joignait à tant d’autres titres. De dedans la cour, et sur le fronton de la même entrée, on voit- trois petits Hercules, autant poupins et autant mignons que le peuvent être de petits Hercules ; chacun d’eux garni de sa peau de lion et de sa massue. (Cela ne vous fait-il point souvenir de ce saint Michel garni de son diable ?’ Le statuaire, en leur donnant la contenance du père, et en les proportionnant à sa taille, leur a aussi donné l’air d’enfants, ce qui rend la chose si agréable qu’en un besoin ils passeraient pour Jeux ou pour Ris, un peu membrus à la vérité. Tout ce frontispice est de l’ordonnance de Jacques Lemercier, et a de part et d’autre un mur en terrasse qui découvre entièrement la maison, et par où il y a apparence que se communiquent deux pavillons qui sont aux deux bouts.
Si le reste du logis m’arrête à proportion de l’entrée, ce ne sera pas ici une lettre, mais un volume ; qu’y ferait-on ? Il faut bien que j’emploie à quelque chose le loisir que le roi nous donne. Autour du château sont force bustes et force statues, la plupart antiques comme vous pourriez dire des Jupiters, des Apollons, des Bacchus, des Mercures, et autres gens de pareille étoffe; car, pour les dieux, je les connais bien, mais pour les héros et grands personnages, je n’y suis pas fort expert: même il me souvient qu’en regardant ces chefs-d’œuvre, je pris Faustine pour Vénus (à laquelle les deux faut-il que je fasse réparation d’honneur ?), et puisque nous sommes sur le chapitre de Vénus, il y en a quatre de bon compte dans Richelieu, une entre autres divinement belle, et dont M. de Maucroix dit que le Poussin lui a fort parlé, jusqu’à la mettre au-dessus de celle de Médicis. Parmi les autres statues qui ont là leur appartement et leurs niches, l’Apollon et le Bacchus emportent le prix, au goût des savants: ce fut toutefois Mercure que je considérai davantage, à cause de ces hirondelles qui sont si simples que de lui confier leurs petits, tout larron qu’il est: lisez cet endroit des Promenades de Richelieu; il m’a semblé beau, aussi bien que la description de ces deux captifs dont M. Desmarets dit que l’un porte ses chaînes patiemment, l’autre avec force et contrainte. On les a placés en lieu remarquable, c’est-à-dire à l’endroit du grand degré, l’un d’un côté du vestibule, l’autre de l’autre : ce qui est une espèce de consolation pour ces marbres, dont Michel-Ange pouvait faire deux empereurs.

L’un toutefois de son destin soupire,
L’autre paraît un peu moins mutine.
Heureux captifs ! si cela se peut dire
D’un marbre dur et d’un homme enchaîné.
Je ne voudrais être ni l’un ni l’autre
Pour embellir un séjour si charmant ;
En d’autres cas, votre sexe et le nôtre
De l’un des deux se pique également :
Nous nous piquons d’être esclaves des dames ;
Vous vous piquez d’être marbres pour nous,
Mais c’est en vers, où les fers et les flammes
Sont fort communs et n’ont rien que de doux.

Pardonnez-moi cette petite digression ; il m’est impossible de tomber sur ce mot d’esclave sans m’arrêter: que voulez-vous? chacun aime à parler de son métier, ceci soit dit toutefois sans vous faire tort. Pour revenir à nos deux captifs, je pense bien qu’il y a eu autrefois des esclaves de votre façon qu’on a estimés, mais ils auraient de la peine à valoir autant que ceux-ci. On dit qu’il ne se peut rien voir de plus excellent, et qu’en ces statues Michel-Ange a surpassé non seulement les sculpteurs modernes, mais aussi beaucoup de choses des anciens. Il y a un endroit qui n’est quasi qu’ébauché, soit que la mort, ne pouvant souffrir l’accomplissement d’un ouvrage qui devait être immortel, ait arrêté Michel-Ange en cet endroit-là, soit que ce grand personnage l’ait fait à dessein, et afin que la postérité reconnut que personne n’est capable de toucher à une figure après lui. De quelque façon que cela soit, je n’en estime que davantage ces deux captifs, et je tiens que l’ouvrier tire autant de gloire de ce qui leur manque que de ce qui leur a donné de plus accompli.

Qu’on ne se plaigne pas que la chose ait été
Imparfaite trouvée :
Le prix en est plus grand, l’auteur plus regretté
Que s’il l’eût achevée.

Au lieu de monter aux chambres par le grand degré, comme nous devions en étant si proches, nous nous laissâmes conduire par la concierge, ce qui nous fit perdre l’occasion de le voir, et il n’en fut fait nulle mention. M. de Chateauneuf lui-même, qui l’avait vu ne se souvint pas d’en parler :

De quoi je ne lui sais aucunement bon gré ;
Car d’autres gens m’ont dit qu’ils avaient admiré
Ce degré,
Et qu’il est de marbre jaspé.

Pour moi, ce n’est ni le marbre ni le jaspe que je regrette, mais les antiques qui sont au haut, particulièrement ce favori de l’empereur Adrien, Antinous, qui dans sa statue contestait de beauté et de bonne mine contre Apollon, avec cette différence pourtant que celui-ci avait l’air d’un dieu et l’autre d’un homme.
Je ne m’amuserai point à vous décrire les divers enrichissements ni les meubles de ce palais. Ce qui s’en peut dire de beau, M. Desmarets l’a dit ; puis nous n’eûmes quasi pas le loisir de considérer ces choses, l’heure et la concierge nous faisant passer de chambre en chambre sans nous arrêter qu’aux originaux des Albert Dure, des Titians, des Poussins, des Pérusins, des Mantègnes et autres héros dont l’espèce est aussi commune en Italie que les généraux d’armée en Suède.
Il y eut pourtant un endroit où je demeurai longtemps. Je ne me suis pas avisé de remarquer si c’est un cabinet ou une antichambre : quoi que ce soit, le lieu est tapissé de portraits,

Pour la plupart environ grands
Comme des miroirs de toilette ;
Si nous eussions eu plus de temps,
Moins de hâte, une autre interprète,
Je vous dirais de quelles gens.

Vous pouvez juger que ce ne sont pas gens de petite étoffe. Je m’attachai particulièrement au cardinal de Richelieu, cardinal qui tiendra plus de place dans l’histoire que trente papes ; au duc qui a hérité de son nom, de ses vertus, de ses belles inclinations, et de son château; au feu amiral de Brézé: c’est dommage qu’il soit mort si jeune, car chacun en parle comme d’un seigneur qui était merveilleusement accompli,
Et bien auprès de Mars, d’Armand et de Neptune.
Monsieur le Prince et lui avaient entrepris de remplir le monde de leurs merveilles : Monsieur le Prince la terre, et le duc de Brézé la mer. Le premier est venu à bout de son entreprise ; l’autre l’aurait fort avancée s’il eut vécu, mais un coup de canon l’arrêta, et l’alla choisir au milieu d’une armée navale. Je ne sais si on me montra le marquis et l’abbé de Richelieu. Il y a toutefois apparence que leurs portraits sont aussi dans ce cabinet, quoiqu’ils ne fussent qu’enfants lorsqu’on le mit en l’état qu’il est. Tous deux sont bien dignes d’y avoir place. Tant que le marquis a vécu, il a été aimé du roi et des belles, l’abbé l’est de tout le monde par une fatalité dont il ne faut point chercher la cause parmi les astres.
Outre la famille de Richelieu, je parcourus celle de Louis Xlll. Le reste est plein de nos rois et reines, des grands seigneurs, des grands personnages de France (je fais deux classes des grands personnages et des grands seigneurs, sachant bien qu’en toutes choses il est bon d’éviter la confusion); enfin c’est l’histoire de notre nation que ce cabinet. On n’a eu garde d’y oublier les personnes qui ont triomphé de nos rois. Ne vous allez pas imaginer que j’entende par là des Anglais ou des Espagnols ; c’est un peuple bien plus redoutable et bien plus puissant dont je veux parler: en un mot ce sont les Jocondes, les Belle-Agnes, et ces conquérantes illustres sans qui Henri quatrième aurait été un prince invincible. Je les regardai d’aussi bon cœur que je voudrais voir votre oncle à cent lieues d’ici.
Enfin nous sortîmes de cet endroit, et traversâmes je ne sais combien de chambres riches, magnifiques, des mieux ornées, et dont je ne dirai rien; car de m’amuser à des lambris et à des dorures, moi que Richelieu a rempli d’originaux et d’antiques, vous ne me le conseilleriez pas; toutefois je vous avouerai que l’appartement du roi m’a semblé merveilleusement superbe: celui de la reine ne l’est pas moins; il y a tant d’or qu’à la fin je m’en ennuyai. Jugez ce que peuvent faire les grands seigneurs, et quelle misère c’est d’être riche : il a fallu qu’on ait inventé les chambres de stuc ou la magnificence se cache sous une apparence de simplicité. Il est encore bon que vous sachiez que l’appartement du roi consiste en diverses pièces, dont l’une, appelée le grand cabinet, est remplie de peintures exquises : il y a, entre autres, des Bacchanales du Poussin, et un combat burlesque et énigmatique de Pallas et de Vénus, d’un peintre que la concierge ne nous put nommer : Vénus a le casque en tête et une longue estocade. Je voudrais pour beaucoup me souvenir des autres circonstances de ce combat et des différents personnages dont est composé le tableau, car chacune de ces déesses a son parti qui la favorise. Vous trouveriez fort plaisantes les visions que le peintre a eues. II fait demeurer l’avantage à la fille de Jupiter ; mais à propos elles sont toutes deux ses filles : je voulais donc dire à celle qui est née de son cerveau. La pauvre Vénus est blessée par son ennemie. En quoi l’ouvrier a représenté les choses non comme elles sont, car d’ordinaire c’est la beauté qui est victorieuse de la vertu, mais plutôt comme elles doivent être : assurément sa maîtresse lui avait joué quelque mauvais tour.
Ce grand cabinet dont je parle est accompagné d’un autre petit où quatre tableaux pleins de petites figures représentent les quatre éléments. Ces tableaux sont du… , la concierge nous le dit, si je ne me trompe; et quand je me tromperais, ce n’en serait pas moins les quatre éléments. On y voit des feux d’artifice, des courses de bague, des carrousels, des divertissements de traîneaux, et autres gentillesses semblables. Si vous me demandez ce que tout cela signifie, je vous répondrai que je n’en sais rien *.
Au reste le cardinal de Richelieu, comme cardinal qu’il était, a eu soin que son château fût suffisamment fourni de chapelles. Il y en a trois, dont nous vîmes les deux d’en haut ; pour celle d’en bas, nous n’eûmes pas le temps de la voir, et j’en ai regret, à cause d’un saint Sebastien que l’on prise fort. Dans l’une de celles qui sont en haut je trouvai l’original de cette dondon que notre cousin a fait mettre sur la cheminée de sa salle. C’est une Magdelaine du Titian, grosse et grasse, et fort agréable ; de beaux tétons comme aux premiers jours de sa pénitence, auparavant que le jeûne eût commencé d’empiéter sur elle. (Ces nouvelles pénitentes sont dangereuses, et tout homme de sain entendement les fuira)
Il me semble que je n’ai pas parlé trop dévotement de la Magdelaine ; aussi n’est-ce pas mon fait que de raisonner sur des matières spirituelles : j’y ai eu mauvaise grâce toute ma vie ; c’est pourquoi je passerai sous silence les raretés de ces deux chapelles, et m’arrêterai seulement à un saint Hiérôme tout de pièces rapportées, la plupart grandes comme des têtes d’épingles, quelques-unes comme des cirons. Il n’y en a pas une qui n’ait été employée avec sa couleur ; cependant leur assemblage est un saint Hiérôme si achevé que le pinceau n’aurait pu mieux faire : aussi semble-t-il que ce soit peinture, même à ceux qui regardent de près cet ouvrage. J’admirai non seulement l’artifice, mais la patience de l’ouvrier. De quelque façon que l’on considère son entreprise, elle ne peut être que singulière,

Et dans l’art de niveler,
L’auteur de ce saint Hiérôme
Devait sans doute exceller
Sur tous les gens du royaume.

Ce n’est pas que je sache son pays, pour en parler franchement, ni même son nom; mais il est bon de dire que c’est un Français afin de faire paraître cette merveille d’autant plus grande. Je voudrais, pour comble de nivelerie qu’un autre entreprît de compter les pièces qui la composent.
Mais ne passerai-je point moi-même pour un nivelier, de tant m’arrêter à ce saint Hiérôme ? Il faut le laisser ; aussi bien dois-je réserver mes louanges pour cette fameuse table dont vous devez avoir entendu parler, et qui fait le principal ornement de Richelieu. On l’a mise dans le salon, c’est-à-dire au bout de la galerie, le salon n’en étant séparé que par une arcade. Il me semble que j’aurais bien fait d’invoquer les Muses pour parler de cette table assez dignement.

Elle est de pièces de rapport,
Et chaque pièce est un trésor,
Car ce sont toutes pierres fines,
Agates, jaspe, et cornalines,
Pierres de prix, pierres de nom,
Pierres d’éclat et de renom :
Voilà bien de la pierrerie.
Considérez que de ma vie
Je n’ai trouvé d’objet qui fut si précieux.
Ce qu’on prise aux tapis de Perse et de Turquie,
Fleurons, compartiments, animaux, broderie,
Tout cela s’y présente aux yeux ;
L’aiguille et le pinceau ne rencontrent pas mieux.
J’en admirai chaque figure ;
Et qui n’admirerait ce qui naît sous les cieux ?
Le savoir de Pallas, aide de la teinture,
Cède au caprice heureux de la simple nature ;
Le hasard produit des morceaux
Que l’art n’a plus qu’à joindre, et qui font sans peinture
Des modèles parfaits de fleurons et d’oiseaux.

Tout cela pourtant n’est de rien compté : ce qui fait la valeur de cette table, c’est une agate qui est au milieu, grande presque comme un bassin **, taillée en ovale, et de couleurs extrêmement vives. Ses veines sont délicates et mêlées de feuille morte, isabelle, et couleur d’aurore. Au reste, vraie agate d’Orient, laquelle a toutes les qualités qu’on peut souhaiter aux pierres de cette espèce ;
Et, pour dire en un mot, la reine des agates.
Dans tout l’empire des camaïeux (ce sont peuples dont les agates font une branche) je ne crois pas qu’il se trouve encore une merveille aussi grande que celle-ci, ni que rien de plus rare nous soit venu
Des bords où le Soleil commence sa carrière.
J’en excepte cette agate qui représentait Apollon et les neuf Muses ; car je la mets la première, et celle de Richelieu la seconde.

Ce palais si fameux des princes de Florence,
Riche et brillant séjour de la magnificence ;
Le trésor de Saint-Marc ; celui dont les François
Recommandent la garde aux cendres de leurs rois ;
Les vastes magasins dont le sérail abonde,
Magasins enrichis des dépouilles du monde,
Jule enfin n’eut rien de plus précieux.

Et pour m’exprimer familièrement, et en termes moins poétiques,
Saint-Denis, et Saint-Marc, le palais du grand-duc,
L’hôtel de Mazarin, le sérail du Grand Turc,
N’ont rien, à ce qu’on dit, de plus considérable
Je me suis informé du prix de cette table :
Voulez-vous le savoir ? Mettez cent mille écus,
Doublez-les, ajoutez cent autres par-dessus :
Le produit en sera la valeur véritable.

Dans le même lieu où on l’a mise, sont quatre ou cinq bustes, et quelques statues, parmi lesquelles on me nomma Tibère et Livie ; ce sont personnes que vous connaissez, et dont M. de la Calprenède vous entretient quelquefois. Je ne vous en dirai rien davantage, aussi bien ma lettre commence à me sembler un peu longue. Il m’est pourtant impossible de ne point parler d’un certain buste dont la draperie est de jaspe : belle tête, mais mal peignée ; des traits de visage grossiers, quoique bien proportionnés, et qui ont quelque chose d’héroïque et de farouche tout à la fois, un regard fier et terrible, enfin la vraie image d’un jeune Scythe: vous ne prendriez jamais cette tête pour celle d’un de nos galants; c’est aussi celle d’Alexandre. J’eusse fait tort à ce prince si j’eusse regardé après lui un moindre héros que le grand Armand. Nous rentrâmes pour ce sujet dans la galerie. On y voit ce ministre peint en habit de cavalier et de cardinal, encourageant des troupes par sa présence, et monté sur un cheval parfaitement beau. Ce pourrait bien être ce barbe qu’on appelait l’impudent ; animal sans considération ni respect, et qui devant les Majestés et les Eminences riait à toutes celles qui lui plaisaient. Les tableaux de cette galerie représentent une partie des conquêtes que nous avons faites sous le ministère d’Armand.
Après que j’eus jeté l’œil sur les principales, nous descendîmes dans les jardins, qui sont beaux sans doute et fort étendus ; rien ne les sépare d’avec le parc. C’est un pays que ce parc, on y court le cerf. Quant aux jardins, le parterre est grand et l’ouvrage de plus d’un jour. Il a fallu, pour le faire, qu’on ait tranché toute la croupe d’une montagne. La retenue des terres est couverte d’une palissade de phillyréa apparemment ancienne, car elle est chauve en beaucoup d’endroits ; il est vrai que les statues qu’on y a mises réparent en quelque façon les ruines de sa beauté. Ces endroits comme vous savez, sont d’ordinaire le quartier des Flores : j’y en vis une, et une Vénus, un Bacchus moderne, un consul (que fait ce consul parmi de jeunes déesses ?), une dame grecque, une autre dame romaine, avec une autre sortant du bain. Avouez le vrai, cette dame sortant du bain n’est pas celle que vous verriez le moins volontiers. Je ne vous saurais dire comme elle est faite, ne l’ayant considérée que fort peu de temps. Le déclin du jour et la curiosité de voir une partie des jardins en furent la cause.
Du lieu où nous regardions ces statues, on voit à droite une fort longue pelouse, et ensuite quelques allées profondes, couvertes, agréables, et ou je me plairais d’avoir une aventure amoureuse; en un mot, de ces ennemies du jour tant célébrées par les poètes. A midi véritablement on y entrevoit quelque chose,
Comme au soir, lorsque l’ombre arrive en un séjour
Où lorsqu’il n’est plus nuit et n’est pas encor jour.

Je m’enfonçai dans l’une de ces allées, M. de Châteauneuf, qui était las, me laissa aller. A peine eus-je fait dix ou douze pas, que je me sentis force par une puissance secrète de commencer quelques vers à la gloire du grand Armand. Je les ai depuis achevés sur les mémoires que me donnèrent les Nymphes de Richelieu ; leur présence, à la vérité, m’a manqué trop tôt; il serait à souhaiter que j’eusse mis la dernière main à ces vers au même lieu qui me les a fait ébaucher. Imaginez-vous que je suis dans une allée ou je médite ce qui s’ensuit :

Mânes du grand Armand, si ceux qui ne sont plus
Peuvent goûter encor des honneurs superflus,
Recevez ce tribut de la moindre des Muses.
Jadis de vos bontés ses sœurs étaient confuses ;
Aussi n’a-t-on point vu que d’un silence ingrat
Phébus de vos bienfaits ait étouffé l’éclat.
Ses enfants ont chanté les pertes de l’Ibère,
Et le destin forcé de nous être prospère,
Partout où vos conseils, plus craints que le dieu Mars,
Ont porté la terreur de nos fiers étendards ;
Ils ont représenté les vents et la fortune
Vainement indignés du tort fait à Neptune,
Quand vous tintes ce dieu si longtemps enchaîné ***.
Le rempart qui couvrait un peuple mutiné,
Nos voisins envieux de notre diadème
Et les rois de la mer, et la mer elle-même,
Ne purent arrêter le cours de vos efforts.
La Seine vous revit triomphant sur ses bords.
Que ne firent alors les peuples du Permesse !
On leur ouït chanter vos faits, votre sagesse,
Vos projets élevés, vos triomphes divers,
Le son en dure encore aux bouts de l’Univers.
Je n’y puis ajouter qu’une simple prière :
Que la nuit d’aucun temps ne borne la carrière
De ce renom si beau, si grand, si glorieux !
Que Flore et les Zéphyrs ne bougent de ces lieux
Qu’ainsi que votre nom leur beauté soit durable ;
Que leur maître ait le sort à ses vœux favorable ;
Qu’il vienne quelquefois visiter ce séjour
Et soit toujours content du prince et de la Cour.

Je serais encore au fond de l’allée ou je commençai ces vers, si M. de Châteauneuf ne fût venu m’avertir qu’il était tard. Nous repassâmes dans l’avant-cour afin de gagner plus tôt l’autre côté des jardins. Comme nous étions près du pont-levis, un vieux domestique nous aborda fort civilement, et me demanda ce qu’il me semblait de Richelieu. Je lui répondis que c’était une maison accomplie ; mais que, n’ayant pu tout voir, nous reviendrions le lendemain, et reconnaîtrions ses civilités et les offres qu’il nous faisait (je ne songeais pas à notre promesse). « On ne manque jamais de dire cela, repartit cet homme; j’y suis tous les jours attrapé par des Allemands.» Sans la crainte de nous fâcher, et par conséquent de ne rien avoir, il aurait, je pense, ajouté : « à plus forte raison le serai-je par des Français »; même je vis bien que le haut-de-chausses de M. de Châteauneuf lui semblait de mauvais augure. Cela me fit rire, et je lui donnai quelque chose.
A peine l’eûmes-nous congédié que le peu qui restait de jour nous quitta. Nous ne laissâmes pas de nous renfoncer en d’autres allées, non du tout si sombres que les précédentes ; elles pourront l’être dans deux cents ans. De tout ce canton je ne remarquai qu’un mail et deux jeux de longue paume, dont l’un pourrait bien être tourné vers l’orient, et l’autre vers le midi ou vers le septentrion : je suis assuré que c’est l’un des deux; on se sert apparemment de ces jeux de paume selon les différentes heures du jour, pour n’avoir pas le soleil en vue. Du lieu où ils sont il fallut rentrer en de nouvelles obscurités, et marcher quelque temps sans nous voir, tant qu’enfin nous nous retrouvâmes dans cette place qui est au-devant du château, moi fort satisfait, et M. de Châteauneuf, qui était en grosses bottes, fort las.

A Limoges, ce 12 Septembre 1663.

* Vignier nous apprend ce que tout cela signifioit, et décrit, p. 76 de son livre, ces quatre tableaux de la manière suivante : « Au-dessus du lambris on voit jusqu’au haut du plafond quatre tableaux dans leurs cadres, représentant les quatre éléments. Le premier représente la terre, ou le triomphe de Louis XIII, pour la naissance de Sa Majesté à présent régnante, et de Monsieur. Le second représente l’air ; c’est une chasse d’oiseaux, où madame la duchesse de Lorraine paroît avec toutes les dames de la ceur,

** Elle avoit un pied et demi de long sur un pied de large, et étoit entourée par une douzaine d’autres agates encadrées dans des fleurons de cornaline, de jaspe, et de lapis-lazuli. (Voyez Vignier, p. 100. )

*** La Fontaine désigne ici la digue de La Rochelle, dont on voit encore les ruines quand la ruer est basse.
– Le cardinal de Richelieu eut, par commission expresse, en date du 4 février 1627 (et non du 9), le commandement en chef de l’armée devant La Rochelle, ayant pour ses lieutenants le duc d’Angoulême, et les maréchaux de Schomberg et de Bassom-pierre. La ville ne se rendit et n’admit les troupes du roi que le 3o octobre 1628, après un siège d’un an et deux mois. Ses habitants avoient été réduits, durant ce siège, de vingt-huit mille qu’ils étoient d’abord, à cinq mille. La faim avoit fait périr tout le reste. (Voyez Arcère, t. II, p. 323.)

– La description de Vignier, p. 4, éclaircit ce passage. « Le mail commence proche la porte de l’anticour; il est à tournant, et passe autour de deux jeux de longue paume. Il a trois cent quarante-six toises de long, et de large quatre toises et demie : il y a une petite allée, qui va d’une passe à l’autre, pour la commodité de ceux qui veulent jouer. » En 1665, deux ans après l’époque du voyage de La Fontaine, le duc de Richelieu fit construire, proche du mail et de la porte de l’anticour, un jeu de courte paume. « Cest, dit Vignier, p. 5, un de9 plux beaux du royaume. »

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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