4ème. lettre de La Fontaine à sa femme

lettre de La Fontaine à sa femme

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4ème. lettre de La Fontaine à sa femme.


A la même

Nous arrivâmes à Amboise d’assez bonne heure, mais par un fort mauvais temps : je ne laissai pas d’employer le reste du jour à voir le château. De vous en faire le plan, c’est à quoi je ne m’amuserai point, et pour cause.
Vous saurez, sans plus, que devers la ville il est situé sur un roc, et parait extrêmement haut. Vers la campagne, le terrain d’alentour est plus élevé. Dans l’enceinte il y a trois ou quatre choses fort remarquables. La première est ce bois de cerf dont on parle tant, et dont on ne parle pas assez selon mon avis : car, soit qu’on le veuille faire passer pour naturel ou pour artificiel, j’y trouve un sujet d’étonnement presque égal. Ceux qui le trouvent artificiel tombent d’accord que c’est bois de cerf, mais de plusieurs pièces : or le moyen de les avoir jointes sans qu’il y paraisse de liaison ? De dire aussi qu’il soit naturel, et que l’Univers ait jamais produit un animal assez grand pour le porter, cela n’est guère croyable *.

Il en sera toujours douté,
Quand bien ce cerf aurait été
Plus ancien qu’un patriarche ;
Tel animal, en vérité,
N’eût jamais su tenir dans l’Arche.

Ce que je remarquai encore de singulier, ce furent deux tours bâties en terre comme des puits : on a fait dedans des escaliers en forme de rampes par ou l’on descend jusqu’au pied du château ; si bien qu’elles touchent, ainsi que les chênes dont parle Virgile,

D’un bout au ciel, d’autre bout aux enfers.

Je les trouvai bien bâties, et leur structure me plut autant que le reste du château nous parut indigne nous y arrêter. II a toutefois été un temps qu’on le faisait servir de berceau à nos jeunes rois ; et, véritablement, c’était un berceau d’une matière assez solide, et qui n’était pas pour se renverser si facilement. Ce qu’il y a de beau, c’est la vue : elle est grande, majestueuse, d’une étendue immense ; l’œil ne trouve rien qui l’arrête; point d’objet qui ne l’occupe le plus agréablement du monde. On s’imagine découvrir Tours, bien qu’il soit à quinze ou vingt lieues ; du reste, on a en aspect la côte la plus riante et la mieux diversifiée que j’aie encore vue, et au pied une prairie qu’arrose la Loire, car cette rivière passe à Amboise.
De tout cela le pauvre M. Foucquet ne put jamais, pendant son séjour, jouir un petit moment : on avait bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n’y avait laissé qu’un trou par le haut. Je demandai de la voir : triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n’avait pas la clef : au défaut, je fus longtemps a considérer la porte, et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description ; mais ce souvenir est trop affligeant.

Qu’est-il besoin que je retrace
Une garde au soin nonpareil,
Chambre murée, étroite place,
Quelque peu d’air pour toute grâce,
Jours sans soleil,
Nuits sans sommeil,
Trois portes en six pieds d’espace ?
Vous peindre un tel appartement,
Ce serait attirer vos larmes ;
Je l’ai fait insensiblement:
Cette plainte a pour moi des charmes.

Sans la nuit, on n’eut jamais pu m’arracher de cet endroit : il fallut enfin retourner a l’hôtellerie; et le lendemain nous nous écartâmes de la Loire, et la laissâmes à la droite. J’en suis très fâché. Non pas que les rivières nous aient manqué dans notre voyage :

Depuis ce lieu jusques au Limousin,
Nous en avons passé quatre en chemin,
De fort bon compte, au moins qu’il m’en souvienne
L’Indre, le Cher, la Creuse, et la Vienne.
Ce ne sont pas simples ruisseaux :
Non, non; la carte nous les nomme.
Ceux qui sont péris sous leurs eaux
Ne l’ont pas été dire à Rome.

La première que nous rencontrâmes, ce fut l’Indre **. Après l’avoir passée, nous trouvâmes au bord trois hommes d’assez bonne mine, mais mal vêtus et fort délabrés. L’un de ces héros guzmanesques avait fait une tresse de ses cheveux, laquelle lui pendait derrière comme une queue de cheval. Non loin de là nous aperçûmes quelques Philis, je veux dire Philis d’Egypte qui venaient vers nous dansant, folâtrant, montrant leurs épaules, et traînant après elles des douegnas détestables à proportion, et qui nous regardaient avec autant de mépris que si elles eussent été belles et jeunes. Je frémis d’horreur à ce spectacle et j’en ai été plus de deux jours sans pouvoir manger. Deux femmes fort blanches marchaient ensuite, elles avaient le teint délicat, la taille bien faite, de la beauté médiocrement et n’étaient anges, à bien parler, qu’en tant que les autres étaient de véritables démons. Nous saluâmes ces deux avec beaucoup de respect, tant à cause d’elles que de leurs jupes, qui véritablement étaient plus riches que ne semblait le promettre un tel équipage. Le reste de leur habit consistait en une cape d’étoffe blanche, et sur la tête un petit chapeau à l’anglaise, de taffetas de couleur, avec un galon d’argent. Elles ne nous rendirent notre salut qu’en faisant une légère inclination de la tête, marchant toujours avec une gravité de déesses, et ne daignant presque jeter les yeux sur nous, comme simples mortels que nous étions. D’autres douégnas les suivaient, non moins laides que les précédentes ; et la caravane était fermée par un cordelier. Le bagage marchait en queue, partie sur chariots, partie sur bêtes de somme ; puis quatre carrosses vides et quelques valets à l’entour,
Non sans écureuils et turquets,
Ni, je pense, sans perroquets.

Le tout escorté par M. de la Fourcade, garde du corps. Je vous laisse à deviner quelles gens c’étaient. Comme ils suivaient notre route, et qu’ils débarquèrent à la même hôtellerie où notre cocher nous avait fait descendre, le scrupule nous prit à tous de coucher en mêmes lits qu’eux, et de boire en mêmes verres. Il n’y en avait point qui s’en tourmentât plus que la comtesse.
Nous allâmes le jour suivant coucher à Montels *** et dîner le lendemain au Port-de-Pilles, ou notre compagnie commença de se séparer. La comtesse envoya un laquais, non chez son mari, mais chez un de ses parents, porter les nouvelles de son arrivée, et donner ordre qu’on lui amenât un carrosse avec quelque escorte. Pour moi, comme Richelieu n’était qu’à cinq lieues, je n’avais gardé de manquer de l’aller voir : les Allemands se détournent bien pour cela de plusieurs journées. M. Chateauneuf, qui connaissait le pays, s’offrit de m’accompagner : je le pris au mot; et ainsi votre oncle demeura seul, et alla coucher à Châtellerault, où nous promîmes de nous rendre le lendemain de grand matin.
Le Port-de-Pilles **** est un lieu passant, et où l’on trouve toutes sortes de commodités, même incommodes : il s’y rencontre de méchants chevaux,

Encore mal ferrés, et plus mal embouchés,
Et très mal enharnachés.

Mais quoi ! nous n’avions pas à choisir : tels qu’ils étaient, je les fais mettre en état,
Laisse le pire et sur le meilleur monte.
Pour plus d’assurance nous prîmes un guide, qu’il nous fallut mener en trousse l’un après l’autre, afin de gagner du temps. Avec cela nous n’en eûmes que ce qu’il fallut pour voir les choses les plus remarquables. J’avais promis de sacrifier aux vents du midi une brebis noire, aux Zéphyrs une brebis blanche, et à Jupiter le plus gras bœuf que je pourrais rencontrer dans le Limousin ; ils nous furent tous favorables. Je crois toutefois qu’il suffira que je les paye en chansons : car les bœufs du Limousin sont trop chers, et il y en a qui se vendent cent écus dans le pays.
Etant arrivés à Richelieu, nous commençâmes par le château, dont je ne vous enverrai pourtant la description qu’au premier jour. Ce que je vous puis dire en gros de la ville, c’est qu’elle aura bientôt la gloire d’être le plus beau village de l’Univers. Elle est désertée petit à petit à cause de l’infertilité du terroir, ou pour être à quatre lieues de toute rivière et de tout passage. En cela son fondateur, qui prétendait en faire une ville de renom, a mal pris ses mesures : chose qui ne lui arrivait pas fort souvent. Je m’étonne, comme on dit qu’il pouvait tout, qu’il n’ait pas fait transporter la Loire au pied de cette nouvelle ville, ou qu’il n’y ait fait passer le grand chemin de Bourdeaux. Au défaut, il devait choisir un autre endroit, et il en eut aussi la pensée ; mais l’envie de consacrer les marques de sa naissance I ‘obligea de faire bâtir autour de la chambre ou il était né. Il avait de ces vanités que beaucoup de gens blâmeront, et qui sont pourtant communes à tous les héros : témoin celle-là d’Alexandre le Grand, qui faisait laisser où il passait des mors et des brides plus grandes qu’à l’ordinaire, afin que la postérité crût que lui et ses gens étaient d’autres hommes, puisqu’ils se servaient de si grands chevaux.
Peut-être aussi que l’ancien parc de Richelieu et le bois de ses avenues, qui étaient beaux, semblèrent à leur maître digne d’un château plus somptueux que celui de son patrimoine ; et ce château attira la ville comme le principal fait l’accessoire.
Enfin elle est, à mon avis,
Mal située et bien bâtie :
On en a fait tous les logis
D’une pareille symétrie.

Ce sont des bâtiments fort hauts ;
Leur aspect vous plairait sans faute.
Les dedans ont quelques défauts :
Le plus grand, c’est qu’ils manquent d’hôte.

La plupart sont inhabités ;
Je ne vis personne en la rue:
Il m’en déplut; j’aime aux cités
Un peu de bruit et de cohue.

J’ai dit la rue, et j’ai bien dit ;
Car elle est seule, et des plus drètes:
Que Dieu lui donne le crédit
De se voir un jour des cadettes!

Vous vous souviendrez bien et beau
Qu’à chaque bout est une place
Grande, carrée, et de niveau ;
Ce qui sans doute a bonne grâce.

C’est aussi tout, mais c’est assez :
De savoir si la ville est forte,
Je m’en remets à ses fossés,
Murs, parapets, remparts, et porte.

Au reste, je ne vous saurais mieux dépeindre tous ces logis de même parure que par la place Royale ; les dedans sont beaucoup plus sombres, vous pouvez croire, et moins ajustés.
J’oubliais à vous marquer que ce sont des gens de finance et du Conseil, secrétaires d’état et autres personnes attachées à ce cardinal, qui ont fait faire la plupart de ces bâtiments, par complaisance et pour lui faire leur cour. Les beaux esprits auraient suivi leurs exemples, si ce n’était qu’ils ne sont pas grands édificateurs, comme dit Voiture car d’ailleurs ils étaient tous pleins de zèle et d’affection pour ce grand ministre. Voilà ce que j’avais à vous dire touchant la ville de Richelieu. Je remets la description du château à une autre fois afin d’avoir plus souvent occasion de vous demander de vos nouvelles, et pour ménager un amusement qui vous doit faire passer notre exil avec moins d’ennui.

A Châtellerault, ce 5 Septembre 1663.

* On crut long-temps que ce bois étoit naturel ; mais l’illusion qu’on s’étoit faite cessa après que Philippe de France, duc d’Anjou et roi d’Espagne, passant à Amboise sur la fin de 1700, accom¬pagné des princes ses frères, eut examiné et fait examiner, de concert avec eux, ce dont il étoit question. On reconnut alors que ce bois de cerf étoit fait de main d’homme, aussi bien qu’un os du cou et quelques côtes du même animal.
** La Fontaine se trompe ; la première rivière qu’il rencontra fut le Cher. Aussi, dans les vers précédents, pour suivre L’ordre géographique, il auroit dû dire :
Le Cher et l’Indre , et la Creuse et la Vienne.
*** II y a quatre lieux nommés Montels en France, trois dans le département de l’Hérault, et un dans celui de l’Aveyron ; mais je n’ai pu trouver aucun lieu de ce nom dans le pays que parcourait La Fontaine. Je présume qu’il a voulu parler de Mantelan, qui se trouvoit sur sa route, entre Amboise et le Port-de-Pilles.
*** Le Port-de-Pilles est un petit hameau au passage de la Creuse, qui dépend de la commune des Ormes-de-Saint-Martin, au midi, quoiqu’il soit plus près de Lasselle, qui est au nord.

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

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