3ème. lettre de La Fontaine à sa femme

lettre de La Fontaine à sa femme

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3ème. lettre de La Fontaine à sa femme


A la Même

Autant que la Beauce m’avait semblé ennuyeuse, autant le pays qui est depuis Orléans jusqu’à Amboise me parut agréable et divertissant. Nous eûmes au commencement la Sologne, province beaucoup moins fertile que le Vendômois, lequel est de l’autre côté de la rivière. Aussi a-t-on un niais du pays pour très peu de chose; car ceux-là ne sont pas fous comme ceux de Champagne ou de Picardie *. Je crois que les niaises coûtent davantage.
Le premier lieu ou nous arrêtâmes, ce fut Cléry. ** J’allai aussitôt visiter l’église. C’est une collégiale assez bien rentée pour un bourg; non que les chanoines en demeurent d’accord, ou que je leur aie ouï dire. Louis XI y est enterré; on le voit à genoux sur son tombeau, quatre enfants aux coins: ce seraient quatre anges, et ce pourraient être quatre Amours, si on ne leur avait point arraché les ailes. Le bon apôtre de roi fait là le saint homme, et est bien mieux pris que quand le Bourguignon le mena à Liège.

Je lui trouvai la mine d’un matois;
Aussi l’était ce prince, dont la vie
Doit rarement servir d’exemple aux rois
Et pourrait être en quelques points suivie.

A ses genoux sont ses Heures et son chapelet, et autres menues ustensiles, sa main de justice, son sceptre, son chapeau, et sa Notre-Dame; je ne sais comment le statuaire n’y a point mis le prévôt Tristan: le tout est de marbre blanc, et m’a semblé d’assez bonne main.
Au sortir de cette église, je pris une autre hôtellerie pour la nôtre; il s’en fallut peu que je n’y commande à dîner, et, m’étant allé promener dans le jardin, je m’attachai tellement à la lecture de Tite-Live qu’il se passa plus d’une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit: un valet de ce logis m’ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus, et j’arrivai assez à temps pour compter.
De Cléry à Saint-Diez, qui est le gîte ordinaire, il n’y a que quatre lieues, chemin agréable et bordé de haies: ce qui me fit faire une partie de la traite à pied. Il ne m’y arriva aucune aventure digne d’être écrite, sinon que je rencontrai, ce me semble, deux ou trois gueux et quelques pèlerins de Saint-Jacques. Comme Saint-Diez n’est qu’un bourg, et que les hôtelleries y sont mal meublées, notre comtesse n’étant pas satisfaite de sa chambre, M. Chateauneuf voulant toujours que votre oncle fût le mieux logé, nous pensâmes tomber dans le différend de Potrot et de la dame de Nouaillé. Les gens de Potrot et ceux de la dame de Nouaillé ayant mis, pendant la foire de Niort, les hardes de leur maître et de leur maîtresse en même hôtellerie et sur même lit, cela fit contestation. Potrot dit: «Je coucherai dans ce lit-là. – Je ne dis pas que vous n’y couchiez, repartit la dame de Nouaillé, mais j’y coucherai aussi.» Par point d’honneur, et pour ne se pas céder, ils y couchèrent tous deux. La chose se passa d’une autre manière; la comtesse se plaignit fort, le lendemain, des puces. Je ne sais si ce fut cela qui éveilla le cocher; je veux dire les puces du cocher, et non celles de la comtesse: tant y a qu’il nous fit partir de si grand matin qu’il n’était quasi que huit heures quand nous nous trouvâmes vis-à-vis de Blois, rien que la Loire entre deux.
Blois est en pente comme Orléans, mais plus petit et plus ramassé; les toits des maisons y sont disposés, en beaucoup d’endroits, de telle manière qu’ils ressemblent aux degrés d’un amphithéâtre. Cela me parut très beau, et je crois que difficilement on pourrait trouver un aspect plus riant et plus agréable. Le château est à un bout de la ville, à l’autre bout Sainte-Solennel. Cette église parait fort grande, et n’est cachée d’aucunes maisons; enfin elle répond tout à fait bien au logis du prince. Chacun de ces bâtiments est situé sur une éminence dont la pente se vient joindre vers le milieu de la ville, de sorte qu’il s’en faut peu que Blois ne fasse un croissant dont Sainte-Solenne *** et le château font les cornes. Je ne me suis pas informé des mœurs anciennes. Quant à présent la façon de vivre y est fort polie, soit que cela ait été ainsi de tout temps, et que le climat et la beauté du pays contribuent, soit que le séjour de Monsieur ait amené cette politesse, ou le nombre de jolies femmes. Je m’en fis nommer quelques-unes à mon ordinaire. On me voulut outre cela montrer des bossus, chose assez commune dans Blois, à ce qu’on me dit ; encore plus commune dans Orléans. Je crus que le Ciel, ami de ces peuples, leur envoyait de l’esprit par cette voie-là: car on dit que bossu n’en manqua jamais; et cependant il y a de vieilles traditions qui en donnent une autre raison. La voici telle qu’on me l’a apprise. Elle regarde aussi la constitution de la Beauce et du Limousin .

La Beauce avait jadis des monts en abondance,
Comme le reste de la France:
De quoi la ville d’Orléans,
Pleine de gens heureux, délicats, fainéants,
Qui voulaient marcher à leur aise,
Se plaignit, et fit la mauvaise;
Et messieurs les Orléanois
Dirent au Sort, tous d’une voix
Une fois, deux fois et trois fois,
Qu’il eût à leur ôter la peine
De monter, de descendre, et remonter encor.
«Quoi ! toujours mont et jamais plaine !
Faites-nous avoir triple haleine,
Jambes de fer, naturel fort,
Ou nous donnez une campagne
Qui n’ait plus ni mont ni montagne.
– Oh ! oh ! leur repartit le Sort,
Vous faites les mutins, et dans toutes les Gaules
Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez.
Puisqu’ils vous nuisent à vos pieds
Vous les aurez sur vos épaules.»
Lors la Beauce de s’aplanir
De s’égaler, de devenir
Un terroir uni comme glace;
Et bossus de naître en la place,
Et monts de déloger des champs.
Tout ne put tenir sur les gens ;
Si bien que la troupe céleste,
Ne sachant que faire du reste
S’en allait les placer dans le terroir voisin,
Lorsque Jupiter dit: «Epargnons la Touraine
Et le Blésois; car ce domaine
Doit être un jour a mon cousin;
Mettons-les dans le Limousin.»

Ceux de Blois, comme voisins et bons amis de ceux d’Orléans, les ont soulagés d’une partie de leurs charges. Les uns et les autres doivent encore avoir une génération de bossus, et puis c’en est fait.
Vous aurez pour cette tradition telle croyance qu’il vous plaira. Ce que je vous assure être fort vrai est que M. Chateauneuf et moi nous déjeunâmes très bien, et allâmes voir ensuite le logis du prince. Il a été bâti a plusieurs reprises, une partie sous François 1er, l’autre sous quelqu’un de ses devanciers. Il y a en face un corps de logis à la moderne, que feu Monsieur a fait commencer: toutes ces trois pièces ne font, Dieu merci, nulle symétrie, et n’ont rapport ni convenance l’une avec l’autre, l’architecte a évité cela autant qu’il a pu. Ce qu’a fait faire François 1er, à le regarder du dehors, me contenta plus que tout le reste: il y a force petites galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits ornements, sans régularité et sans ordre; cela fait quelque chose de grand qui plaît assez. Nous n’eûmes pas le loisir de voir le dedans; je n’en regrettai que la chambre où Monsieur est mort, car je la considérais comme une relique: en effet, il n’y a personne qui ne doive avoir une extrême vénération pour la mémoire de ce prince. Les peuples de ces contrées le pleurent encore avec raison: jamais règne ne fut plus doux, plus tranquille, ni plus heureux, que l’a été le sien, et, en vérité, de semblables princes devraient naître un peu plus souvent, ou ne point mourir ****. J’eusse aussi fort souhaité de voir son jardin de plantes, lequel on tenait pendant sa vie, pour le plus parfait qui fût au monde: il ne plut pas à notre cocher, qui ne se soucia que de déjeuner largement, puis nous fit partir. Tant que la journée dura, nous eûmes beau temps, beau chemin, beau pays: surtout la levée ne nous quitta point, ou nous ne quittâmes point la levée; l’un vaut l’autre. C’est une chaussée qui suit les bords de la Loire, et retient cette rivière dans son lit: ouvrage qui a coûté bien du temps à faire, et qui en coûte encore beaucoup à entretenir. Quant au pays, je ne vous en saurais dire assez de merveilles. Point de ces montagnes pelées qui choquent tant notre cher M. de Maucroix; mais, de part et d’autre, coteaux les plus agréablement vêtus qui soient dans le monde. Vous m’en entendrez parler plus d’une fois; mais, en attendant.

Que dirons-nous que fut la Loire
Avant que d’être ce qu’elle est ?
Car vous savez qu’en son histoire
Notre bon Ovide s’en tait.
Fut-ce quelque aimable personne,
Quelque reine, quelque Amazone,
Quelque Nymphe au cœur de rocher,
Qu’aucun amant ne sut toucher ?
Ces origines sont communes;
C’est pourquoi n’allons point chercher
Les Jupiters et les Neptunes,
Ou les dieux Pans qui poursuivaient
Toutes les belles qu’ils trouvaient.
Laissons là ces métamorphoses
Et disons ici, s’il vous plaît
Que la Loire était ce qu’elle est
Dès le commencement des choses.
La Loire est donc une rivière
Arrosant un pays favorisé des Cieux
Douce quand il lui plaît, quand il lui plaît si fière
Qu’à peine arrête-t-on son cours impérieux.
Elle ravagerait mille moissons fertiles,
Engloutirait des bourgs, ferait flotter des villes,
Détruirait tout en une nuit:
Il ne faudrait qu’une journée
Pour lui voir entraîner le fruit
De tout le labeur d’une année,
Si le long de ses bords n’était une levée
Qu’on entretient soigneusement:
Dès lors qu’un endroit se dément,
On le rétablit tout à l’heure;
La moindre brèche n’y demeure
Sans qu’on n’y touche incessamment;
Et pour cet entretènement,
Unique obstacle à tels ravages,
Chacun a son département,
Communautés, bourgs, et villages.
Vous croyez bien qu’étant sur ses rivages,
Nos gens et moi nous ne manquâmes pas
De promener à l’entour notre vue:
J’y rencontrai de si charmants appas
Que j’en ai l’âme encore tout émue.
Coteaux riants y sont des deux côtés:
Coteaux non pas si voisins de la nue
Qu’en Limousin, mais coteaux enchantés,
Belles maisons, beaux parcs, et bien plantés,
Prés verdoyants dont ce pays abonde,
Vignes et bois, tant de diversités
Qu’on croit d’abord être en un autre monde.
Mais le plus bel objet, c’est la Loire sans doute:
On la voit rarement s’écarter de sa route;
Elle a peu de replis dans son cours mesuré;
Ce n’est pas un ruisseau qui serpente en un pré
C ‘ est la fille d’ Amphitrite ,
C’est elle dont le mérite,
Le nom, la gloire, et les bords,
Sont dignes de ces provinces
Qu’entre tous leurs plus grands trésors
Ont toujours placé nos princes.
Elle répand son cristal
Avec magnificence;
Et le jardin de la France
Méritait un tel canal.

Je lui veux du mal en une chose: c’est que, l’ayant vue, je m’imaginai qu’il n’y avait plus rien à voir; il ne me resta ni curiosité ni désir. Richelieu m’a bien fait changer de sentiment.
C’est un admirable objet que ce Richelieu: j’en ai daté ma troisième lettre, parce que je l’y ai achevée. Voyez l’obligation que vous m’avez, il ne s’en faut pas un quart d’heure qu’il ne soit minuit, et nous devons nous lever demain avant le Soleil, bien qu’il ait promis en se couchant qu’il se lèverait de fort grand matin. J’emploie cependant les heures qui me sont les plus précieuses a vous faire des relations, moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu’on me parle après cela des maris qui se sont sacrifies pour leurs femmes ! Je prétends les surpasser tous, et que vous ne sauriez vous acquitter envers moi, si vous ne me souhaitez d’aussi bonnes nuits que j’en aurai de mauvaises avant que notre voyage soit achevé.

A Richelieu, ce 3 Septembre 1663.

* La Fontaine fait ici allusion au proverbe relatif aux habitante de la Sologne, qui passent pour avoir d’autant plus d’intelligence qu’ils en font paroitre moins. Niais de Sologne, qui ne se trompe qu’à son profit.
** Le chapitre étoit composé d’un doyen et de dix chanoines. Louis XI avoit fait rebâtir l’église de Cléry, et voulut y être inhumé. Elle étoit dédiée à Notre-Dame, Non seulement le peuple de Cléry et des environs, mais ceux des provinces les plus éloignées , avoient la plus grande dévotion à une image de la sainte Vierge de cette église, où il s’est fait, dit-on, un grand nombre de miracles.
*** II faut écrire Saint- Solenne, et non pas Sainte – Solenne, comme La Fontaine. Saint Solenne étoit évêque de Chartres, et on peut lire dans Grégoire de Tours et ailleurs ce qui le concerne. ( Gregor. Turonens. De gloria confess. Sigebert. in cronic. ad ann. 45o. Gallia Christiana, t. VIII, p. 1095.)
Cette église n’est plus telle que La Fontaine la vit. Un violent orage la renversa de fond en comble dans la nuit du 5 au 6 juin 1678, à la réserve de la tour, de deux piliers, et de quelques chapelles sur les ailes.
**** Jean-Baptiste-Gaston de France, duo d’Orléans, fils de Henri IV et frère de Louis XIII, naquit à Fontainebleau le a5 avril 1608, et mourut à Blois le 2 février 1660. Il fut un prince pusillanime, mais il eut des qualités aimables, et des vertus privées qui le firent chérir.

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

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