1ère. lettre de La Fontaine à sa femme

A Madame de La Fontaine

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1ère. lettre de La Fontaine à sa femme¹.


A Madame de La Fontaine,

Vous n’avez jamais voulu lire d’autres voyages que ceux des chevaliers de la Table ronde ; mais le nôtre mérite bien que vous le lisiez. Il s’y rencontrera pourtant des matières peu convenables à votre goût : c’est à moi de les assaisonner, si je puis, en telle sorte qu’elles vous plaisent ; et c’est à vous de louer en cela mon intention, quand elle ne serait pas suivie du succès. Il pourra même arriver, si vous goûtez ce récit, que vous en goûterez après de plus sérieux. Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage ; et, hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n’y a que les romans qui vous divertissent. C’est un fonds bientôt épuisé. Vous avez lu tant de fois les vieux que vous les savez ; il s’en fait peu de nouveaux, et, parmi ce peu, tous ne sont pas bons : ainsi vous demeurez souvent à sec. Considérez, je vous prie, l’utilité que ce vous serait, si, en badinant, je vous avais accoutumée à l’histoire, soit des lieux, soit des personnes : vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie, pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n’est pas une bonne qualité pour une femme d’être savante ; et c’en est une très mauvaise d’affecter de paraître telle.
Nous partîmes donc de Paris le 23 du courant, après que M. Jannart eut reçu les condoléances de quantité de personnes de condition et de ses amis. ²

M. le lieutenant criminel en usa généreusement, libéralement, royalement : il ouvrit sa bourse, et nous dit que nous n’avions qu’à puiser. Le reste du voisinage fit des merveilles. Quand il eût été question de transférer le quai des Orfèvres, la cour du Palais, et le Palais même, à Limoges, la chose ne se serait pas autrement passée. Enfin ce n’était chez nous que processions de gens abattus et tombés des nues. Avec tout cela, je ne pleurai point ; ce qui me fait croire que j’acquerrai une grande réputation de constance dans cette affaire.
La fantaisie de voyager m’était entrée quelque temps auparavant dans l’esprit, comme si j’eusse eu des pressentiments de l’ordre du roi. Il y avait plus de quinze jours que je ne parlais d’autre chose que d’aller tantôt à Saint-Cloud, tantôt à Charonne, et j’étais honteux d’avoir tant vécu sans rien voir. Cela ne me sera plus reproché, grâces à Dieu. On nous a dit, entre autres merveilles, que beaucoup de Limousines de la première bourgeoisie portent des chaperons de drap rose-sèche sur des cales de velours noir. Si je trouve quelqu’un de ces chaperons qui couvre une jolie tête, je pourrai m’y amuser en passant, et par curiosité seulement.
Quoi qu’il en soit, j’ai tout à fait bonne opinion de notre voyage : nous avons déjà fait trois lieues sans aucun mauvais accident, sinon que l’épée de M. Jannart s’est rompue ; mais, comme nous sommes gens à profiter de tous nos malheurs, nous avons trouvé qu’aussi bien elle était trop longue, et l’embarrassait. Présentement nous sommes à Clamart, au-dessous de cette fameuse montagne où est situé Meudon ; là nous devons nous rafraîchir deux ou trois jours. En vérité, c’est un plaisir que de voyager ; on rencontre toujours quelque chose de remarquable. Vous ne sauriez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons ; je me suis souhaité vingt fois de pareilles vaches, un pareil herbage, des eaux pareilles, et ce qui s’ensuit, hormis la batteuse, qui est un peu vieille.
Le jardin de M. C. mérite aussi d’avoir place dans cette histoire ; il a beaucoup d’endroits fort champêtres, et c’est ce que j’aime sur toutes choses. Ou vous l’avez vu, ou vous ne l’avez pas vu ; si vous l’avez vu, souvenez-vous de ces deux terrasses que le parterre a en face et à la main gauche, et des rangs de chênes et de châtaigniers qui les bordent : je me trompe bien si cela n’est beau. Souvenez-vous aussi de ce bois qui paraît en renfoncement, avec la noirceur d’une forêt âgée de dix siècles : les arbres n’en sont pas si vieux, à la vérité ; mais toujours peuvent-ils passer pour les plus anciens du village, et je ne crois pas qu’il y en ait de plus vénérables sur la terre. Les deux allées qui sont à droite et à gauche me plaisent encore : elles ont cela de particulier que ce qui les borne est ce qui les fait paraître plus belles. Celle de la droite a tout à fait la mine d’un jeu de paume ; elle est à présent bordée d’un amphithéâtre de gazons et a le fond relevé de huit ou dix marches : il y a de l’apparence que c’est l’endroit où les divinités du lieu reçoivent l’hommage qui leur est dû.

Si le dieu Pan, ou le Faune,
Prince des bois, ce dit-on.
Se fait jamais faire un trône.
C’en sera là le patron.
Deux châtaigniers, dont l’ombrage
Est majestueux et frais.
Le couvrent de leur feuillage.
Ainsi que d’un riche dais.
Je ne vois rien qui l’égale.
Ni qui me charme à mon gré
Comme un gazon qui s’étale
Le long de chaque degré.
J’aime cent fois mieux cette herbe
Que les précieux tapis
Sur qui l’Orient superbe
Voit ses empereurs assis.
Beautés simples et divines,
Vous contentiez nos aïeux,
Avant qu’on tirât des mines
Ce qui nous frappe les yeux.
De quoi sert tant de dépense ?
Les grands ont beau s’en vanter :
Vive la magnificence
Qui ne coûte qu’à planter !

Nonobstant ces moralités, j’ai conseillé à M. C. de faire bâtir une maison proportionnée en quelque manière à la beauté de son jardin, et de se ruiner pour cela. Nous partirons de chez elle demain 26, et nous irons prendre au Bourg-la-Reine la commodité du carrosse de Poitiers, qui y passe tous les dimanches. Là se doit trouver un valet de pied du roi, qui a ordre de nous accompagner jusques à Limoges. Je vous écrirai ce qui nous arrivera en chemin, et ce qui me semblera digne d’être observé. Cependant faites bien mes recommandations à notre marmot³, et dites-lui que peut-être j’amènerai de ce pays-là quelque beau petit chaperon’ pour le faire jouer et pour lui tenir compagnie.

À Clamart, ce 25 Août 1663.

¹ Marie Héricart, fille de Louis Héricart, lieutenant-criminel à La Ferté-Milon, et d’Agnès Petit, épousa La Fontaine au mois de novembre 1647; du moins leur contrat de mariage est daté du 10 novembre 1647. Le père de Marie Héricart avoit épousé Agnès Petit le 19 mai 1628, et étoit mort le 25 novembre i631. Marie Héricart survécut treize ans à La Fontaine, et mourut le 9 novembre 1709, à Château-Thierry, âgée de soixante-dix-sept ans selon son acte mortuaire. Si cette énonciation est exacte, elle seroit née en 1632, et avoit trente-un ans lorsque La Fontaine lui adressoit ces lettres. Elle n’auroit eu que quinze ans lors de son mariage; et ce calcul s’accorde bien avec une lettre de La Fontaine que l’on trouve ci-après, laquelle nous apprend qu’en 1656 elle n’avoit pas encore vingt-cinq ans.

² Par suite des persécutions dirigées contre Fouquet, Jannart, son ami et son substitut dans la charge de procureur au parlement, fut exilé à Limoges, où la femme de Fouquet avoit aussi été reléguée. Un valet-de-pied du roi, nommé Château neuf, eut ordre d’accompagner Jannart jusqu’à Limoges. La Fontaine le suivit dans son exil. Jannart avoit épousé Marie Héricart, tante de madame de La Fontaine, et ce fut lui qui avoit fait connoitre notre poète à Fouquet. Voyez l’Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine, troisième édition, 1824, in-8 p. 15 et p. 107.

³ Notre poète parle ici de son fils Charles de La Fontaine, qui avoit alors dix ans, étant né le 8 octobre 1653. Il se maria en 1702 à une demoiselle du Tremblay, et mourut en 1722.

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

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