Toutes les fables de Jean de La Fontaine, poèmes, fables, poésies et lettres, pièces de théatre...

Préface des contes par Jean de La Fontaine

Préface des contes par Jean de La Fontaine

0 77

Préface des contes :


J’avois résolu de ne consentir à l’impression de ces Contes qu’après que j’y pourrois joindre ceux de Boccace qui sont le plus à mon goût ; mais quelques personnes m’ont conseille de donner dès à présent ce qui me reste de ces bagatelles, afin de ne pas laisser refroidir la curiosité de les voir, qui est en­core en son premier feu. Je me suis rendu à cet avis sans beaucoup de peine, et j’ai cru pouvoir profiter de l’occasion. Non seulement cela m’est permis, mais ce seroit vanité à moi de mépriser un tel avan­tage. Il me suffit de ne pas vouloir qu’on impose en ma faveur à qui que ce soit, et de suivre un chemin contraire à celui de certaines gens, qui ne s’acquiè­rent des amis que pour s’acquérir des suffrages par leur moyen ; créatures de la cabale, bien différents de cet Espagnol qui se piquoit d’être fils de ses pro­pres œuvres. Quoique j’aie autant de besoin de ces artifices que pas un autre, je ne saurois me résoudre à les employer : seulement je m’accommoderai, s’il m’est possible, au goût de mon siècle, instruit que je suis par ma propre expérience qu’il n’y a rien de plus nécessaire. En effet, on ne peut pas dire que toutes saisons soient favorables pour toutes sortes de livres. Nous avons vu les rondeaux, les métamorphoses, les bouts-rimés, régner tour à tour; maintenant ces galanteries sont hors de mode, et personne ne s’en soucie : tant il est certain que ce qui plaît en un temps peut ne pas plaire en un autre ! Il n’appartient qu’aux ouvrages vraiment solides, et d’une souveraine beauté, d’être bien reçus de tous les esprits et dans tous les siècles, sans avoir d’autre passe-port que le seul mérite dont ils sont pleins.

Comme les miens sont fort éloignés d’un si haut de* gré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon cabinet, à moins que de bien prendre mon temps pour les en tirer. C’est ce que j’ai fait ou que j’ai cru faire dans cette seconde édition, où je n’ai ajouté de nouveaux contes, que parce qu’il m’a sem­blé qu’on étoit en train d’y prendre plaisir. Il y en a que j’ai étendus, et d’autres que j’ai accourcis, seu­lement pour diversifier et me rendre moins en­nuyeux. On en trouvera même quelques uns que j’ai prétendu mettre en épigrammes. Tout cela n’a fait qu’un petit recueil aussi peu considérable par sa grosseur que par la qualité des ouvrages qui le com­posent. Pour le grossir, j’ai tiré de mes papiers je ne sais quelle imitation des Arrêts d’Amour, avec un fragment où l’on me raconte le tour que Vulcain fît à Mars et à Vénus, et celui que Mars et Vénus lui avoient fait. Il est vrai que ces deux pièces n’ont ni le sujet ni le caractère du tout semblables au reste du livre ; mais, à mon sens, elles n’en sont pas entiè­rement éloignées. Quoi que c’en soit, elles passeront : je ne sais même si la variété n’étoit point plus à re­chercher en cette rencontre qu’un assortiment si exact.

Mais je m’amuse à des choses auxquelles on ne prendra peut-être pas garde, tandis que j’ai lieu d’appréhender des objections bien plus impor­tables. On m’en peut faire deux principales : l’une, que ce livre est licencieux ; l’autre, qu’il n’épargne pas assez le beau sexe. Quant à la première, je dis hardiment que la nature du conte le vouloit ainsi ; étant une loi indispensable, selon Horace , ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or, qu’il ne m’ait été per­mis d’écrire de celles-ci, comme tant d’autres l’ont fait et avec succès, je ne crois pas qu’on le mette en doute ; et l’on ne me sauroit condamner que l’on ne condamne aussi l’Arioste devant moi, et les anciens devant l’Arioste. On me dira que j’eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. Il n’y avoit rien de plus facile ; mais cela eût affoibli le conte et lui auroit ôté de sa grâce. Tant de circonspection n’est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de re­tenue dès l’abord, ou par leur sujet, ou par la ma­nière dont on les traite. Je confesse qu’il faut garder en cela des bornes, et que les plus étroites sont les meilleures : aussi faut-il m avouer que trop de scru­pule gâteroit tout. Qui voudroit réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne feroit assurément rien qui vaille, et pècheroit contre les lois de la bien­séance en prenant à tâche de les observer. Car, afin que l’on ne s’y trompe pas, en matière de vers et de prose, l’extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes. Cicéron fait consister la der­nière à dire ce qu’il est à propos qu’on dise eu égard au lieu, au temps, et aux personnes qu’on entre­tient. Ce principe une fois posé, ce n’est pas une faute de jugement que d’entretenir les gens d’au­jourd’hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas non plus en cela contre la morale. S’il y a quelqne chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n’est nullement la gaieté de ces contes ; elle passe légèrement : je craindrois plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plon­ger, et qui est une grande préparation pour l’a­mour. Quant à la seconde objection, par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes, on auroit raison si je parlois sérieusement : mais qni ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut por­ter coup ? Il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l’avenir moins fréquents, et les maris plus fort sur leur garde. On me peut encore objecter que ces contes ne sont pas fondés, ou qu’ils ont partout un fondement aisé à détruire ; enfin, qu’ il y a des absurdités, et pas la moindre teinture de vrai­semblance. Je réponds en peu de mots que j’ai mes garants ; et puis, ce n’est ni le vrai ni le vraisem­blable qui font la beauté et la grâce de ces choses-ci; c’est seulement la manière de les conter.

Voilà les principaux points sur quoi j’ai cru être obligé de me défendre. J’abandonne le reste aux censeurs : aussi bien seroit-ce une entreprise in­finie que de prétendre répondre à tout. Jamais la cri­tique ne demeure court, ni ne manque de sujets de s’exercer : quand ceux que je puis prévoir lui seroient ôtés, elle en auroit bientôt trouvé d’autres.

Jean de La Fontaine

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.