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Lettre à M. de Turenne

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Lettre à M. de Turenne


1674

Vous avez fait, Seigneur, un opéra
Quoi ! le vieux duc, suivi de Caprara ?
Quoi ! la bravoure et la matoiserie ?
Grande est la gloire, ainsi que la tuerie.
Vous savez coudre avec encor plus d’art
Peau de lion avec peau de renard.
La joie en est parvenue à sa cime,
Car on vous aime autant qu’on vous estime
Qui n’aimerait un Mars plein de bonté ?
En telles gens ce n’est pas qualité
Trop ordinaire. Ils savent déconfite,
Brûler, raser, exterminer, détruire ;
Mais qu’on m’en montre un qui sache Marot.
Vous souvient-il, Seigneur, que mot pour mot,
Mes créanciers qui de dizains n’ont cure,
Frère Lubin, et mainte autre écriture,
Me fut par vous récitée en chemin ?
Vous alliez lors rembarrer le Lorrain.

Reviens au fait, Muse, va plus grand’erre.
Laisse Marot, et reparle de guerre.
En surmontant Charles et Caprara,
Vous avez fait, Seigneur, un opéra.
Nous en faisons un nouveau, mais je doute
Qu’il soit si bon, quelque effort qu’il m’en coûte.
Le vôtre est plein de grands événements
Gens envoyés peupler les monuments,
Beaucoup d’effets de fureur martiale,
D’amour très peu, très peu de pastorale
Mars sans armure y fut vu, ce dit-on,
Mêlé trois fois comme un simple piéton.
Bien lui valut la longue expérience,
Et le bon sens, et la rare prudence
Dans le combat ces trois divinités
Allaient toujours marchant à ses côtés.
Ce Mars, Seigneur, n’est le Mars de la Thrace,
Mais pour cet an, c’est le Mars de l’Alsace ;
Ainsi qu’il fut et sera d’autres fois
Très bien nommé le Mars d’autres endroits
Enfin c’est vous, afin qu’on ne s’y trompe ;
Or en sont faits feux de joie en grand’pompe.
Bien est-il vrai qu’il nous en coûte un peu ;
Mais gagne-t-on sans rien perdre à ce jeu ?
Louis lui-même, effroi de tant de princes,
Preneur de murs, subjuguent de provinces,
A-t-il conquis ces États et ces murs
Sans quelque sang, non de guerriers obscurs,
Mais de héros qui mettaient tout en poudre ?
Les Bourguignons en éprouvant sa foudre
Ont fait pleurer celui qui la lançait.
Sous les remparts que son bras renversait
Sont enterrés et quelques chefs fidèles,
Et les Titans à sa valeur rebelles.

 

– Imprimée d’abord dans les Œuvres posthumes, p. 201, ensuite dans le Nouveau choix de pièces de poésie de Duval de Tours 7 1715, t. II, p. 10, et dans les Œuvres diverses y édition de 1729, t. I, p. 85.

– Le prince Charles, duc de Lorraine, né en 1604, et par conséquent alors âgé de soixante-quatorze ans.

– Albert, comte de Caprara, habile général de l’empereur. Il avait réuni ses troupes à celles du duc de Lorraine, et fut battu, le 16 juin 1674, par Turenne, à la bataille de Sintzeim. (Voyez l’Art de vérifier les dates, t. III, p. 5o, ; et Reboulet, Hist. de Louis XIV, t. II, p. 119.)

– Après la bataille d’Enzheim, donnée le 4 octobre 1674 Turenne feignit d’abandonner l’Alsace aux Impériaux ; mais il revint sur eux, les battit à Turkheim, et les força de repasser le Rhin. (Voyez Reboulet, Histoire de Louis XIV, t. II, p. 13o.)

– Dans la seconde conquête de la Franche-Comté, il périt plusieurs personnages considérables, et notamment à l’attaque de la citadelle de Besançon, et à la prise de la petite ville de Favernay, qui fit résistance. (Voyez les Lettres historiques de Pellisson, t. II, p. 135; et Reboulet, Histoire de Louis XIV, t. II, p. 106.)

– La Fontaine dit les Bourguignons en parlant des habitants de la Franche-Comtéy parce qu’alors cette province se nommait Bourgogne-Comté, et la Bourgogne se nommait aussi, par opposition, Bourgogne-Duché. (Voyez la note de Richelet, t. I, p. 5 de cette édition. ) Ces deux provinces avoient autrefois fait partie du royaume de Bourgogne.

Walckenaer

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