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Les Amours de Psyché et de Cupidon XII

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Les Amours de Psyché et de Cupidon XII


Sommaire – partie XII

Livre deuxième

Amour, dit-elle, me voilà venue : notre étourdie de cadette m’a assurée que tu me voulais épouser. Je n’attendais autre chose, et me doutais bien que tu la répudierais pour l’amour de moi ; car c’est une écervelée. Regarde comme je te suis déjà obéissante. Je ne ferai pas comme a fait ma sœur Psyché. Elle a voulu à toute force te voir ; moi je veux tout ce que l’on veut : montre-toi, ne te montre pas, je me tiendrai très heureuse. Si tu me caresses, tu verras comme je sais y répondre ; si tu ne me caresses pas, mon défunt mari m’y a tout accoutumée. Je te ferai rire de son régime, et je t’en dirai mille choses divertissantes : tu ne t’ennuieras point avec moi. Ma sœur Psyché n’était qu’un enfant qui ne savait rien ; moi je suis un esprit fait. Ô dieux ! je sens déjà une douce haleine. C’est celle de ton serviteur Zéphire. Que ne l’as-tu envoyé lui-même ? il m’aurait plus tôt enlevée ; j’en serais plus tôt entre tes bras, et tu en serais plus tôt entre les miens : je prétends que tu trouves la chose égale; et, puisque tu as de l’amour, tu dois avoir aussi de l’impatience. Adieu, misérables mortelles que les hommes aiment : vous voudriez bien être aimées comme moi d’un dieu qui n’eût point de poil au menton : ce n’est pas pour vous ; qu’il vous suffise de m’invoquer, et je pourvoirai à vos nécessités amoureuses.
Disant ces paroles, elle s’abandonna dans les airs à son ordinaire ; et, au lieu d’être enlevée dans le palais de l’Amour, elle tomba premièrement sur une pointe de rocher, et puis sur une autre, de roc en roc : chacun d’eux emporta sa pièce ; ils se la renvoyaient les uns aux autres comme un jouet, de manière qu’elle arriva le plus joliment du monde au royaume de Proserpine.
Quelques jours après, son aînée se vint planter sur le même roc. Celle-ci fit sa harangue au Zéphire. Amant de Flore, lui cria-t-elle, quitte tes amours, et me viens porter dans le palais de ton maître. Ne me blesse point en chemin ; je suis délicate. Que si tu ne veux envoyer que ton haleine, cela suffira ; aussi bien n’aimé-je pas qu’on me touche, principalement les hommes : pour l’Amour, tant qu’il lui plaira. Prends garde surtout à ne point gâter ma coiffure. Ayant dit ces mots, elle tira un miroir de sa poche, et fut quelque temps à se regarder, raccommodant un cheveu en un endroit, puis un en un autre, quelquefois rien, non sans se mouiller les lèvres ;  tant de façons que si l’Amour avait été là il en aurait ri. Elle remit son miroir, accusant, le plus agréablement qu’elle put, le Zéphire d’être un paresseux, qui ne se souciait que de ses amours, négligeait celles de son maître : se moquait-il, de la laisser au soleil ? Justement comme elle achevait ces reproches, un petit Eurus qui s’était fortuitement égaré vint passer à quatre pas d’elle : jugez la joie. Notre prétendue fiancée se donne le branle à soi-même ; mais, au lieu d’aller trouver l’Amour comme elle pensait, elle va trouver sa sœur, droit par le chemin que l’autre lui avait tracé, sans se détourner d’un pas. Ce sont les Échos de ces rochers qui nous ont appris la mort des deux sœurs, Ils la contèrent quelque temps après au Zéphire. Lui, incontinent, en alla porter la nouvelle au fils de Vénus, qui le régala d’un fort beau présent.
Psyché cependant continuait de chercher l’Amour, toujours en son habit de bergère. Il avait une telle grâce sur elle que, si son ennemie l’eût vue avec cet habit, elle lui en aurait donné un de déesse en la place. Les afflictions, le travail, la crainte, le peu de repos et de nourriture, avaient toutefois diminué ses appas ; si bien que, sans une force de beauté extraordinaire, ce n’aurait plus été que l’ombre de cet objet qui avait tant fait parler de lui dans le monde. Bien lui prit d’avoir des charmes à moissonner pour le temps et pour la douleur, et encore de reste pour elle. Le plus cruel de son aventure était les craintes qu’on lui donnait. Tantôt elle entendait dire que Vénus la faisait chercher par d’autres gens ; quelquefois même qu’elle était tombée entre les mains de son ennemie, qui, à force de tourments, l’avait rendue méconnaissable. Un jour elle eut une telle alarme qu’elle se jeta dans une chapelle de Cérès, comme en un asile qui de bonne fortune se présentait. Cette chapelle était près d’un champ dont on venait de couper les blés. Là les laboureurs des environs offraient tous les ans les prémices de leur récolte. Il y avait un grand monceau de javelles à l’entrée du temple. Notre bergère se prosterna devant l’image de la déesse ; puis lui mit au bras un chapeau de fleurs, lesquelles elle venait de cueillir en courant et sans aucun choix. C’était de ces fleurs qui croissent parmi les blés. Psyché avait ouï dire aux sacrificateurs de son pays qu’elles plaisaient à Cérès, et qu’une personne qui voulait obtenir des dieux quelque chose ne devait point entrer dans leur maison les mains vides. Après son offrande, elle se remit à genoux, et fit ainsi sa prière :
Divinité la plus nécessaire qui soit au monde, nourrice des hommes, protège-moi contre celle que je n’ai jamais offensée : souffre seulement que je me cache pour quelques jours entre les javelles qui sont à la porte de ton temple, et que je vive du blé qui en tombera. Cythérée se plaint de ce que son fils m’a voulu du bien ; mais, puisqu’il ne m’en veut plus, n’est-ce pas assez de satisfaction pour elle, et assez de peine pour moi ? Faut-il que la colère des dieux soit si grande ? S’il est vrai que la Justice se soit retirée parmi eux, ils doivent considérer l’innocence d’une personne qui leur a obéi en se mariant. Ai-je corrompu l’oracle ? ai-je usé d’aucun artifice pour me faire aimer ? puis-je mais si un dieu me voit ? quand je m’enfermerais dans une tour, me verrait-il pas? Tant s’en faut qu’en l’épousant je crusse faire du déplaisir à sa mère, que je croyais épouser un monstre. Il s’est trouvé que c’était l’Amour, et que j’avais plu à ce dieu. C’est donc un crime d’être agréable ! Hélas ! je ne le suis plus, et ne l’ai jamais été par ma faute. Il ne se trouvera point que j’aie employé ni afféterie ni paroles ensorcelantes. Vénus a encore sur le cœur l’indiscrétion des mortels qui ont quitté son culte pour m’honorer. Qu’elle se plaigne donc des mortels ; mais de moi, c’est une injustice. Je leur ai dit qu’ils me faisaient tort. Si les hommes sont imprudents, ce n’est pas à dire que je sois coupable.
C’est ainsi que notre bergère se justifiait à Cérès. Soit que les déesses s’entendent, ou que celle-ci fût fâchée de ce qu’on l’avait appelée nourrice, ou que le Ciel veuille que nos prières soient véritablement des prières, et non des apologies, celle de Psyché ne fut nullement écoutée. Cérès lui cria de la voûte de sa chapelle qu’elle se retirât au plus vite et laissât le tas de javelles comme il était ; sinon Vénus en aurait l’avis. Pourquoi rompre en faveur d’une mortelle avec une déesse de ses amies ? Vénus ne lui en avait donné aucun sujet. Qu’on dît tout ce qu’on voudrait de sa conduite, c’était une bonne femme qui lui avait obligation, à la vérité, ainsi qu’à Bacchus ; mais elle le savait bien reconnaître, et le publiait partout.
Ce fut beaucoup de déplaisir à Psyché de se voir exclue d’un asile où elle aurait cru être mieux venue qu’en pas un autre qui fût au monde. En effet, si Cérès, bienfaisante de son naturel, et qui ne se piquait pas de beauté, lui refusait sa protection, il n’y avait guère d’apparence que des déesses tant soit peu galantes et d’humeur jalouse lui accordassent la leur. D’y intéresser des dieux, c’était s’exposer à quelque chose de pis que la persécution de Vénus : il fallait savoir auparavant quelle sorte de reconnaissance ils exigeraient de la belle. Encore le plus à propos était-il de ne s’adresser qu’aux divinités de son sexe, tant pour empêcher la médisance que pour ne donner aucun ombrage à son mari. Junon là-dessus lui vint en l’esprit. Psyché crut qu’y ayant quelque sorte d’émulation entre Cythérée et cette déesse, et pour le crédit et pour la beauté, la reine des dieux serait bien aise de trouver une occasion de nuire à sa concurrente, suivant l’usage de la cour, et le serment que font les femmes en venant au monde. Il ne fut pas difficile à notre bergère de trouver Junon. La jalouse femme de Jupiter descend souvent sur la terre, et vient demander aux mortels des nouvelles de son mari. Psyché l’ayant rencontrée, lui chanta un hymne où il n’était fait mention que de la puissance de cette déesse ; en quoi elle commit une faute : il valait bien mieux s’étendre sur sa beauté, la louange en est tout autrement agréable. Ce sont les rois que l’on n’entretient que de leur grandeur : pour les reines, il faut les féliciter d’autre chose, qui veut bien faire. Aussi l’épouse de Cupidon fut-elle éconduite encore une fois. La différence qu’il y eut fut que celle-ci se passa quelque peu plus mal que la première. Car, outre les considérations de Cérès, Junon ajouta qu’il fallait punir ces mortelles à qui les dieux font l’amour, et obliger leurs galants à demeurer au logis. Que venaient-ils faire parmi les hommes ? comme s’il n’y avait pas dans le ciel assez de beauté pour eux ! Non qu’elle en parlât pour son intérêt, se souciant peu de ces choses, et ne craignant du côté des charmes qui que ce fût. La reine des dieux ne disait pas tout : il y avait encore une raison plus pressante que cela, comme on pourrait dire quelque étincelle de ce feu dont on n’avertit les voisins que le moins qu’on peut. Une femme judicieuse ne doit point désobliger le fils de Vénus : sait-elle si quelque jour elle n’aura point affaire de lui ? Apparemment le courroux du dieu durait encore contre Psyché : ainsi le plus sûr était de ne point entrer dans leurs différends.
Notre bergère, rebutée de tant de côtés, ne sut plus à qui s’adresser. Il restait véritablement Diane et Pallas ; mais l’une et l’autre, ayant fait vœu de virginité, n’aurait pas les prières d’une femme pour agréables, et croirait souiller ses oreilles en les écoutant. Toutefois, comme Diane rendait des oracles, la bergère crut que pour le moins cette déesse ne serait pas si farouche que de lui en refuser un, et elle ne lui demanderait autre chose. Aussi bien s’en rendait-il en un lieu tout proche : ce ne serait pas pour elle un fort grand détour. Le lieu était à l’entrée d’une forêt extrêmement solitaire et propre à la chasse. Diane y avait un temple dont elle faisait une de ses maisons de plaisir. On faisait environ deux mille pas dans le bois ; puis on rencontrait une clairière qui servait comme de parvis au temple. Il était petit, mais d’une fort belle architecture. Au milieu de la clairière on avait placé un obélisque de marbre blanc, à quatre faces, posé sur autant de boules, et élevé sur un piédestal ayant de hauteur moitié de celle de l’obélisque. Sur chaque côté du plinthe qui regardait directement, aussi bien que les faces de la pyramide, le midi, le septentrion, le couchant et le levant, étaient entaillés ces mots :
Qui que tu sois, qui as sacrifié à l’Amour ou à l’Hyménée, garde-toi d’entrer dans mon sanctuaire.
Psyché, qui avait sacrifié à l’un et à l’autre, n’osa entrer dans le temple ; elle demeura à la porte, où la prêtresse lui apporta cet oracle :
Cesse d’être errante : ce que tu cherches a des ailes ; quand tu sauras comme lui marcher dans les airs, tu seras heureuse.
Ces paroles ne démentaient point l’ambiguïté et l’obscurité ordinaire des réponses que font les dieux. Psyché se tourmenta fort pour en tirer quelque sens, et n’en put venir à bout. Que le Ciel, dit-elle, me prescrive ce qu’il voudra, il faut mourir, ou trouver l’Amour. Nous ne le saurions trouver ; il faut donc mourir : allons-nous livrer à notre ennemie ; c’en est le moyen. Mais l’oracle m’a assurée que je serais quelque jour heureuse : allons-nous jeter aux pieds de Vénus ; nous la servirons, nous endurerons patiemment ses outrages; cela l’émouvra à compassion; elle nous pardonnera, nous recevra pour sa fille, fera ma paix elle-même avec son fils.
C’étaient là les plus belles espérances du monde, et bien enchaînées, comme vous voyez : un moment de réflexion les détruisait toutes.
Psyché se confirma toutefois dans son dessein. Elle s’informa du plus prochain temple de Cythérée, résolue, si la déesse n’y était présente, de s’embarquer et d’aller en Cypre. On lui dit qu’à trois ou quatre journées de là il y en avait un fort fameux et fort fréquenté, portant pour inscription : A la Déesse des Grâces. Apparemment Vénus s’y plaisait, et y tenait souvent en personne son tribunal, vu les miracles qui s’y faisaient, et le grand concours de gens qui y accouraient de tous les côtés. Il y en avait même qui se vantaient de l’y avoir vue plusieurs fois. Notre bergère se met en chemin, plus heureuse, ce lui semblait, que devant l’oracle. Car elle savait du moins ce qu’elle avait envie de faire, sortirait d’irrésolution et d’incertitude, qui sont les pires de tous les maux, pourrait voir l’Amour, n’y ayant pas d’apparence que sa mère vînt si souvent en un lieu sans l’y amener. Supposé que la pauvre épouse n’eût cette satisfaction qu’en présence d’une belle-mère qui la haïssait, et qui, bien loin de la reconnaître pour sa bru, la traiterait en esclave, c’était toujours quelque chose : les affaires pourraient changer ; la compassion, la vue de la belle, son humilité, sa douceur, le peu de liberté de l’entretenir, tout cela serait capable de rallumer le désir du dieu. En tout cas elle le verrait, et c’était beaucoup : toutes peines lui seraient douces, quand elles lui pourraient procurer un quart d’heure de ce plaisir. Psyché se flattait ainsi : pauvre infortunée qui ne songeait pas combien les haines des femmes sont violentes. Hélas ! la belle ne savait guère ce que le Destin lui préparait. Le cœur lui battit pourtant dès qu’elle approcha de la contrée où était le temple. Longtemps devant qu’on y arrivât, on respirait un air embaumé, tant à cause des personnes qui venaient offrir des parfums à la déesse, et qui étaient parfumés eux-mêmes, que parce que le chemin était bordé d’orangers, de jasmins, de myrtes, et tout le pays parsemé de fleurs.
On découvrait le temple de loin, quoiqu’il fût situé dans une vallée, mais cette vallée était spacieuse, plus longue que large, ceinte de coteaux merveilleusement agréables. Ils étaient mêlés de bois, de champs, de prairies, d’habitations, qui se ressentaient d’un long calme. Vénus avait obtenu de Mars une sauvegarde pour tous ces lieux. Les animaux même ne s’y faisaient point la guerre : jamais de loups ; jamais d’autres pièges que ceux que l’Amour fait tendre. Dès qu’on avait atteint l’âge de discernement, on se faisait enregistrer dans la confrérie de ce dieu : les filles à douze ans, les garçons à quinze. Il y en avait à qui l’amour venait devant la raison. S’il se rencontrait une indifférente, on en purgeait le pays ; sa famille était séquestrée pour un certain temps : le clergé de la déesse avait soin de purifier le canton où ce prodige était survenu. Voilà quant aux mœurs et au gouvernement du pays. Il abondait en oiseaux de joli plumage. Quelques tourterelles s’y rencontraient ; on en comptait jusqu’à trois espèces : tourterelles oiseaux, tourterelles nymphes, et tourterelles bergères. La seconde espèce était rare. Au milieu de la vallée coulait un canal de même longueur que la plaine, large comme un fleuve, et d’une eau si transparente qu’un atome se fût vu au fond ; en un mot, vrai cristal fondu. Force Nymphes et force Sirènes s’y jouaient ; on les prenait à la main. Les personnes riches avaient coutume de s’embarquer sur ce canal, qui les conduisait jusqu’aux degrés du parvis.
Ils louaient je ne sais combien d’Amours ; qui plus, qui moins, selon la charge qu’avait le vaisseau; chaque Amour [avait] son cygne, qu’il attelait à la barque; et, monté dessus, il le conduisait avec un ruban. Deux autres nacelles suivaient : l’une chargée de musique, l’autre de bijoux et d’oranges douces. Ainsi s’en allait la barque fort gaiement. De chaque côté du canal s’étendait une prairie verte comme fine émeraude, et bordée d’ombrages délicieux. Il n’y avait point d’autres chemins : ceux-là étaient tellement fréquentés que Psyché jugea à propos de ne marcher que de nuit. Sur le point du jour elle arriva à un lieu nommé : les deux sépultures. Je vous en dirai la raison, parce que l’origine du temple en dépend.
Un roi de Lydie, appelé Philocharès, pria autrefois les Grecs de lui donner femme. Il ne lui importait de quelle naissance, pourvu que la beauté s’y trouvât : une fille est noble quand elle est belle. Ses ambassadeurs disaient que leur prince avait le goût extrêmement délicat. On lui envoya deux jeunes filles : l’une s’appelait Myrtis, l’autre Megano. Celle-ci était fort grande, de belle taille, les traits de visage très beaux, et si bien proportionnés qu’on n’y trouvait que reprendre ; l’esprit fort doux; avec cela, son esprit, sa beauté, sa taille, sa personne ne touchait point, faute de Vénus oui donnât le sel à ces choses. Myrtis, au contraire, excellait en ce point-là. Elle n’avait pas une beauté si parfaite que Megano : même un médiocre critique y aurait trouvé matière de s’exercer. En récompense, il n’y avait si petit endroit sur elle qui n’eût sa Vénus, et plutôt deux qu’une, outre celle qui animait tout le corps en général. Aussi le roi la préféra-t-il à Megano, et voulut qu’on la nommât Aphrodisée, tant à cause de ce charme, que parce que le nom de Myrtis sentait sa bergère, ou sa nymphe au plus, et ne sonnait pas assez pour une reine. Les gens de sa Cour, afin de plaire à leur prince appelèrent Megano, Anaphrodite. Elle en conçut un déplaisir qu’elle mourut peu de temps après. Le roi la fit enterrer honorablement. Aphrodisée vécut fort longtemps, et toujours heureuse, possédant le cœur de son mari tout entier : on lui en offrit beaucoup d’autres qu’elle refusa. Comme les Grâces étaient cause de son bonheur, elle se crut obligée à quelque reconnaissance envers leur déesse, et persuada à son mari de lui faire bâtir un temple, disant que c’était un vœu qu’elle avait fait. Philocharès approuva la chose : il y consuma tout ce qu’il avait de richesses ; puis ses sujets y contribuèrent. La dévotion fut si grande que les femmes consentirent que l’on vendît leurs colliers et, n’en ayant plus, elles suivirent l’exemple de Rhodopé Il. Myrtis eut la satisfaction de voir, avant que de mourir, le parachèvement de son vœu. Elle ordonna par son testament qu’on lui bâtît un tombeau le plus près du temple qu’il se pourrait, hors du parvis toutefois, joignant le chemin le plus fréquenté. Là ses cendres seraient enfermées, et son aventure écrite à l’endroit le plus en vue. Philocharès, qui lui survécut, exécuta cette volonté. Il fit élever à son épouse un mausolée digne d’elle et de lui aussi ; car son coeur y devait tenir compagnie à celui d’Aphrodisée. Et, pour rendre plus célèbre la mémoire de cette chose, et la gloire de Myrtis plus grande, on transporta en ce lieu les cendres de Megano. Elles furent mises dans un tombeau presque aussi superbe que le premier, sur l’autre côté du chemin : les deux sépulcres se regardaient. On voyait Myrtis sur le sien, entourée d’Amours qui lui accommodaient le corps et la tête sur des carreaux. Megano, de l’autre part, se voyait couchée sur le côté, un bras sous la tête, versant des larmes, en la posture où elle était morte. Sur la bordure du mausolée où reposait la reine des Lydiens, ces mots se lisaient :
Ici repose Myrtis, qui parvint à la royauté par ses charmes, et qui en acquit le surnom d’Aphrodisée.
A l’une des faces, qui regardait le chemin, ces autres paroles étaient :
Vous qui allez visiter ce temple, arrêtez un peu, et écoutez-moi. De simple bergère que j’étais née, je me suis vue reine. Ce qui m’a procuré ce bien, ce n’est pas tant la beauté que ce sont les grâces. J’ai plu, et cela suffit. C’est ce que j’avais à vous dire. Honorez ma tombe de quelques fleurs ; et pour récompense, veuille la déesse des grâces que vous plaisiez !
Sur la bordure de l’autre tombe étaient ces paroles
Ici sont les cendres de Megano, qui ne put gagner le cœur qu’elle contestait, quoiqu’elle eût une beauté accomplie.
A la face du tombeau ces autres paroles se rencontraient :
Si les rois ne m’ont aimée, ce n’est pas que je ne fusse belle pour mériter que les dieux m’aimassent ; mais je n’étais pas, dit-on, assez jolie. Cela se peut-il ? Oui, cela se peut, et si bien qu’on me préféra ma compagne. Elle en acquit le surnom d’Aphrodisée, moi celui d’Anaphrodite. J’en suis morte de déplaisir. Adieu, passant ; je ne te retiens pas davantage. Sois plus heureux que je n’ai été et ne te mets point en peine de donner des larmes à ma mémoire. Si je n’ai fait la joie de personne, du moins ne veux-je troubler la joie de personne aussi.
Psyché ne laissa pas de pleurer. Megano, dit-elle, je ne comprends rien à ton aventure. Je veux que Myrtis eût des grâces : n’est-ce pas en avoir aussi que d’être belle comme tu étais ? Adieu, Megano : ne refuse point mes larmes, je suis accoutumée d’en verser. Elle alla ensuite jeter des fleurs sur la tombe d’Aphrodisée. Cette cérémonie étant faite, le jour se trouva assez grand pour lui faire considérer le temple à son aise. L’architecture en était exquise, et avait autant de grâce que de majesté. L’architecte s’était servi de l’ordre ionique à cause de son élégance. De tout cela il résultait une Vénus que je ne saurais vous dépeindre. Le frontispice répondait merveilleusement bien au corps. Sur le tympan du fronton se voyait la naissance de Cythérée en figures de haut relief. Elle était assise dans une conque, en l’état d’une personne qui viendrait de se baigner, et qui ne ferait que sortir de l’eau. Une des Grâces lui épreignait les cheveux encore tout mouillés ; une autre tenait des habits tout prêts pour les lui vêtir, dès que la troisième aurait achevé de l’essuyer. La déesse regardait son fils, qui menaçait déjà l’Univers d’une de ses flèches. Deux sirènes tiraient la conque ; mais, comme cette machine était grande, le Zéphire la poussait un peu. Des légions de Jeux et de Ris, se promenaient dans les airs ; car Vénus naquit avec tout son équipage, toute grande, toute formée, toute prête à recevoir de l’amour et à en donner. Les gens de Paphos se voyaient de loin sur la rive, tendant les mains, les levant au ciel, et ravis d’admiration. Les colonnes et l’entablement étaient d’un marbre plus blanc qu’albâtre. Sur la frise une table de marbre noir portait pour inscription du temple : A la Déesse des grâces. Deux enfants à demi couchés sur l’architrave laissaient pendre à des cordons une médaille à deux têtes : c’étaient celles des fondateurs. A l’entour de la médaille on voyait écrit : Philocharès et Myrtis Aphrodisée, son épouse, ont dédié ce temple à Vénus. Sur chaque base des deux colonnes les plus proches de la porte, étaient entaillés ces mots : Ouvrage de Lysimante, nom de l’architecte apparemment.
Avant que d’entrer dans le temple, je vous dirai un mot du parvis. C’étaient des portiques ou galeries basses ; et au-dessus, des appartements forts superbes, chambres dorées, cabinets et bains; enfin mille lieux où ceux qui apportaient de l’argent trouvaient de quoi l’employer ; ceux qui n’en apportaient point, on les renvoyait.
Psyché, voyant ces merveilles, ne se put tenir de soupirer : elle se souvint du palais dont elle avait été la maîtresse.
Le dedans du temple était orné à proportion. Je ne m’arrêterai pas à vous le décrire : c’est assez que vous sachiez que toutes sortes de vœux, dont toutes sortes de personnes s’étaient acquittées, s’y voyaient en des chapelles particulières, pour éviter la confusion, et ne rien cacher de l’architecture du temple. Là quelques auteurs avaient envoyé des offrandes pour reconnaissance de la Vénus que leur avait départie le Ciel; ils étaient en petit nombre. Les autres arts, comme la Peinture et ses sœurs, en fournissaient beaucoup davantage. Mais la multitude venait des belles et de leurs amants : l’un pour des faveurs secrètes, l’autre pour un mariage, celle-ci pour avoir enlevé un amant à cette autre-là. Une certaine Callinicé, qui s’était maintenue jusqu’à soixante ans bien avec les Grâces, et encore mieux avec les Plaisirs, avait donné une lampe de vermeil doré, et la peinture de ses amours. Je ne vous aurais jamais spécifié ces dons il s’en trouvait même de capitaines, dont les exploits, comme dit le bon Amyot, avaient cette grâce de soudaineté qui les rendait encore plus agréables.
L’architecture du tabernacle n’était guère plus ornée que celle du temple, afin de garder la proportion, et de crainte aussi que la vue, étant dissipée par une quantité d’ornements, ne s’en arrêtât d’autant moins à considérer l’image de la déesse, laquelle était véritablement un chef-d’œuvre. Quelques envieux ont dit que Praxitèle avait pris la sienne sur le modèle de celle-là. On l’avait placée dans une niche de marbre noir, entre des colonnes de cette même couleur ; ce qui la rendait plus blanche, et faisait un bel effet à la vue. A l’un des côtés du sanctuaire on avait élevé un trône où Vénus, à demi couchée sur des coussins de senteurs, recevait, quand elle venait en ce temple, les adorations des mortels, et distribuait ses grâces ainsi que bon lui semblait. On ouvrait le temple assez matin, afin que le peuple fût écoulé quand les personnes qualifiées entreraient.
Cela ne servit de rien cette journée-là ; car dès que Psyché parut, on s’assembla autour d’elle. On crut que c’était Vénus, qui pour quelque dessein caché ou pour se rendre plus familière, peut-être aussi par galanterie, avait un habit de simple bergère. Au bruit de cette merveille, les plus paresseux accoururent incontinent.
La pauvre Psyché s’alla placer dans un coin du temple, honteuse et confuse de tant d’honneurs dont elle avait grand sujet de craindre la suite, et ne pouvait pourtant s’empêcher d’y prendre plaisir. Elle rougissait à chaque moment, se détournait quelquefois le visage, témoignait qu’elle eût bien voulu faire sa prière : tout cela en vain ; elle fut contrainte de dire qui elle était. Quelques-uns la crurent ; d’autres persistèrent dans l’opinion qu’ils avaient. La foule était tellement grande autour d’elle que, quand Vénus arriva, cette déesse eut de la peine à passer. On l’avait déjà avertie de cette aventure ; ce qui la fit accourir le visage en feu, comme une Mégère, et non plus la reine des Grâces, mais des Furies. Toutefois, de peur de sédition, elle se contint. Ses gardes lui ayant fait faire passage, elle s’alla placer sur son trône, où elle écouta quelques suppliants avec assez de distraction. La meilleure partie des hommes était demeurée auprès de Psyché avec les femmes les moins jolies, ou qui étaient sans prétention et sans intérêt. Les autres avaient pris d’abord le parti de la déesse, étant de la politique, parmi les personnes de ce sexe qui se sont mises sur le bon pied, de faire la guerre aux survenantes, comme à celles qui leur ôtent, pour ainsi dire, le pain de la main. Je ne saurais vous assurer bien précisément si elles tiennent cette coutume-là des auteurs, ou si les auteurs la tiennent d’elles.
Notre bergère n’osant approcher, la déesse la fit venir. Une foule d’hommes l’accompagna ; et la chose ressemblait plutôt à un triomphe qu’à un hommage. La pauvre Psyché n’était nullement coupable de ces honneurs : au contraire, si on l’eût crue, on ne l’aurait pas regardée ; elle faisait, de sa part, tout ce qu’une suppliante doit faire. La présence de Vénus lui avait fait oublier sa harangue. Il est vrai qu’elle n’en eut pas besoin ; car, dès que Vénus la vit, à peine lui donna-t-elle le loisir de se prosterner : elle descendit de son trône. Je vous veux, dit-elle, entendre en particulier. Venez à Paphos ; je vous donnerai place en mon char.
Psyché se défia de cette douceur ; mais quoi ! il n’était plus temps de délibérer ; et puis c’était à Paphos principalement qu’elle espérait revoir son époux. De crainte qu’elle n’échappât, Vénus la fit sortir avec elle ; les hommes donnant mille bénédictions à leurs deux déesses, et une partie des femmes disant entre elles : C’est encore trop que d’en avoir une : établissons parmi nous une république où les vœux, les adorations, les services, les biens d’Amour seront en commun. Si Psyché s’en vient encor une fois amuser les gens qui nous serviront à quelque chose, et qu’elle prétende réunir ainsi tous les cœurs sous une même domination, il nous la faut lapider. On se moqua des républicaines, et on souhaita bon voyage à notre bergère.
Cythérée la fit monter effectivement sur son char ; mais ce fut avec trois divinités de sa suite peu gracieuses : il y a de toutes sortes de gens à la Cour. Ces divinités étaient la Colère, la Jalousie, et l’Envie : monstres sortis de l’abîme, impitoyables licteurs qui ne marchaient point sans leurs fouets, et dont la vue seule était un supplice. Vénus s’en alla par un autre endroit. Quand Psyché se vit dans les airs, en si mauvaise compagnie que celle-là, un tremblement la saisit, ses cheveux se hérissèrent, la voix lui demeura au gosier. Elle fut longtemps sans pouvoir parier, immobile, changée en pierre, et plutôt statue que personne véritablement animée : on l’aurait crue morte, sans quelques soupirs qui lui échappèrent. Les diverses peines des condamnés lui passèrent devant les yeux ; son imagination les lui figura encor plus cruelles qu’elles ne sont n’y en eut point que la crainte ne lui fît souffrir par avance. Enfin, se jetant aux pieds de ces trois Furies : Si quelque pitié, dit-elle, loge en vos cœurs, ne me faites pas languir davantage : dites-moi à quel tourment je suis condamnée. Ne vous aurait-on point donné ordre de me jeter dans la mer ? Je vous en épargnerai la peine, si vous voulez, et m’y précipiterai moi-même. Les trois filles de l’Achéron ne lui répondirent rien, et se contentèrent de la regarder de travers.
Elle était encore à leurs genoux lorsque le char s’abattit. Il posa sa charge en un désert, dans l’arrière-cour d’un palais que Vénus avait fait bâtir entre deux montagnes, à mi-chemin d’Amathonte et de Paphos. Quand Cythérée était lasse des embarras de sa Cour, elle se retirait en ce lieu avec cinq ou six de ses confidentes. Là, qui que ce soit ne l’allait voir. Des médisants disent toutefois que quelques amis particuliers avaient la clef du jardin.
Vénus était déjà arrivée quand le char parut. Les trois satellites menèrent Psyché dans la chambre où la déesse se rajustait. Cette même crainte qui avait fait oublier à notre bergère la harangue qu’elle avait faite, lui en rafraîchit la mémoire. Bien que les grandes passions troublent l’esprit, il n’y a rien qui rende éloquent comme elles. Notre infortunée se prosterna à quatre pas de la déesse, et lui parla de la sorte : Reine des Amours et des Grâces, voici cette malheureuse esclave que vous cherchez. Je ne vous demande pour récompense de l’avoir livrée que la permission de vous regarder. Si ce n’est point sacrilège à une misérable mortelle comme je suis de jeter les yeux sur Vénus, et de raisonner sur les charmes d’une déesse, je trouve que l’aveuglement des hommes est bien grand d’estimer en moi de médiocres appas, après que les vôtres leur ont paru. Je me suis opposée inutilement à cette folie : ils m’ont rendu des honneurs que j’ai refusés, et que je ne méritais pas. Votre fils s’est laissé prévenir en ma faveur par les rapports fabuleux qu’on lui a faits. Les Destins m’ont donnée à lui sans me demander mon consentement. En tout cela j’ai failli, puisque vous me jugez coupable. Je devais cacher des traits qui étaient cause de tant d’erreurs, je devais les défigurer : il fallait mourir, puisque vous m’aviez en aversion : je ne l’ai pas fait. Ordonnez-moi des punitions si sévères que vous voudrez, je les souffrirai sans murmure, trop heureuse si je vois votre divine bouche s’ouvrir pour prononcer l’arrêt de ma destinée.
– Oui, Psyché, repartit Vénus, je vous en donnerai le plaisir. Votre feinte humilité ne me touche point. Il fallait avoir ces sentiments et dire ces choses devant que vous fussiez en ma puissance. Lorsque vous étiez à couvert des atteintes de ma colère, votre miroir vous disait qu’il n’y avait rien à voir après vous. Maintenant que vous me craignez, vous me trouvez belle. Nous verrons bientôt qui remportera l’avantage. Ma beauté ne saurait périr, et la vôtre dépend de moi : je la détruirai quand il me plaira. Commençons par ce corps d’albâtre dont mon fils a publié des merveilles, et qu’il appelle le temple de la blancheur. Prenez vos scions, filles de la Nuit, et me l’empourprez si bien que cette blancheur ne trouve pas même un asile en son propre temple.
A cet ordre si cruel Psyché devint pâle, et tomba aux pieds de la déesse, sans donner aucune marque de vie. Cythérée se sentit émue ; mais quelque Démon s’opposa à ce mouvement de pitié, et la fit sortir. Dès qu’elle fut hors, les ministres de sa vengeance prirent des branches de myrte ; et, se bouchant les oreilles ainsi que les yeux, elles déchirèrent l’habit de notre bergère : innocent habit, hélas ! celle qui l’avait donné lui croyait procurer un sort que tout le monde envierait. Psyché ne reprit ses sens qu’aux premières atteintes de la douleur. Le vallon retentit des cris qu’elle fut contrainte de faire : jamais les Échos n’avaient répété de si pitoyables accents. Il n’y eut aucun endroit d’épargné dans tout ce beau corps, qui devant ces moments-là se pouvait dire en effet le temple de la blancheur : elle y régnait avec un éclat que je ne saurais vous dépeindre.

Là les lis lui servaient de trône et d’oreillers.
Des escadrons d’Amours, chez Psyché familiers,
Furent chassés de cet asile.
Le pleurer leur fut inutile
Rien ne put attendrir les trois filles d’enfer ;
Leurs cœurs furent d’acier, leurs mains furent de fer.
La belle eut beau souffrir : il fallut que ses peines
Allassent jusqu’au point que les sœurs inhumaines
Craignirent que Clothon ne survînt à son tour.
Ah ! trop impitoyable Amour !
En quels lieux étais-tu ? dis, cruel ! dis, barbare!
C’est toi, c’est ton plaisir qui causa sa douleur
Oui, tigre, c’est toi seul qui t’en dois dire auteur ;
Psyché n’eût rien souffert sans ton courroux bizarre.
Le bruit de ses clameurs s’est au loin répandu ;
Et tu n’en as rien entendu !
Pendant tous ses tourments, tu dormais, je le gage ;
Car ta brûlure n’était rien.
La belle en a souffert mille fois davantage
Sans l’avoir mérité si bien.
Tu devais venir voir empourprer cet albâtre ;
Il fallait amener une troupe de Ris :
Des souffrances d’un corps dont tu fus idolâtre
Vous vous seriez tous divertis.
Hélas ! Amour, j’ai tort : tu répandis des larmes
Quand tu sus de Psyché la peine et le tourment ;
Et tu lui fis trouver un baume pour ses charmes
Qui la guérit en un moment.

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