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Les Amours de Psyché et de Cupidon XI

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Les Amours de Psyché et de Cupidon XI


Sommaire – partie XI

Livre deuxième

Elle n’avait guère d’autre plaisir. Une fois pourtant la curiosité de son sexe, et la sienne propre, lui fit écouter une conversation secrète des deux bergères. Le vieillard avait permis à l’aînée de lire certaines fables amoureuses que l’on composait alors, à peu près comme nos romans, et l’avait défendu à la cadette, lui trouvant l’esprit trop ouvert et trop éveillé. C’est une conduite que nos mères de maintenant suivent aussi : elles défendent à leurs filles cette lecture pour les empêcher de savoir ce que c’est qu’amour ; en quoi je tiens qu’elles ont tort ; et cela est même inutile, la Nature servant d’Astrée. Ce qu’elles gagnent par-là n’est qu’un peu de temps : encore n’en gagnent-elles point, une fille qui n’a rien lu croit qu’on n’a garde de la tromper, et est plus tôt prise. Il est de l’amour comme du jeu ; c’est prudemment fait que d’en apprendre toutes les ruses, non pas pour les pratiquer, mais afin de s’en garantir. Si jamais vous avez des filles, laissez-les lire.

Celles-ci s’entretenaient à l’écart. Psyché était assise à quatre pas d’elles sans qu’on la vît. La cadette dit à l’aînée :

Je vous prie, ma sœur, consolez-moi : je ne me trouve plus belle comme je faisais. Vous semble-t-il pas que la présence de Psyché nous ait changées l’une et l’autre ? J’avais du plaisir à me regarder devant qu’elle vînt ; je n’y en ai plus.

 Et ne vous regardez pas, dit l’aînée.

Il se faut bien regarder, reprit la cadette : comment ferait-on autrement pour s’ajuster comme il faut ? Pensez-vous qu’une fille soit comme une fleur, qui sait arranger ses feuilles sans se servir de miroir ? Si j’étais rencontrée de quelqu’un qui ne me trouvât pas à son gré ? – Rencontrée dans ce désert ? dit l’aînée : vous me faites rire.

Je sais bien, reprit la cadette, qu’il est difficile d’y aborder ; mais cela n’est pas absolument impossible. Psyché n’a point d’ailes, ni nous non plus ; nous nous y rencontrons cependant. Mais, à propos de Psyché, que signifient les paroles qu’elle a gravées sur nos hêtres ? pourquoi mon père l’a-t-il priée de ne me les point expliquer ? d’où vient qu’elle soupire incessamment ? qui est cet Amour qu’elle dit qu’elle aime?

Il faut que ce soit son frère, repartit l’aînée.

Je gagerais bien que non, dit la jeune fille. Vous qui parlez, feriez-vous tant de façons pour un frère ?

C’est donc son mari, répliqua la sœur.

Je vous entends bien, reprit la cadette ; mais les maris viennent-ils au monde tout faits? ne sont-ils point quelque autre chose auparavant? Qu’était l’Amour à sa femme devant que de l’épouser ? c’est ce que je vous demande.

 Et ce que je ne vous dirai pas, répondit la sœur ; car on me l’a défendu.

Vous seriez bien étonnée, dit la jeune fille, si je le savais déjà. C’est un mot qui m’est venu dans l’esprit sans que personne me l’ait appris. Devant que l’Amour fût le mari de Psyché, c’était son amant.

Qu’est-ce à dire amant ? s’écria l’aînée ; y a-t-il des amants au monde ?

 S’il y en a ? reprit la cadette : votre cœur ne vous l’a-t-il point encore dit ? il y a tantôt six mois que le mien ne me parle d’autre chose.

Petite fille, reprit sa sœur, si l’on vous entend, vous serez criée.

Quel mal y a-t-il à ce que je dis” lui repartit la jeune bergère. Hé ! ma chère sœur, continua-t-elle en lui jetant les deux bras au cou, apprenez-moi, je vous prie, ce qu’il y a dans vos livres.

 On ne le veut pas, dit l’aînée.

C’est à cause de cela, reprit la cadette, que j’ai une extrême envie de le savoir. Je me lasse d’être un enfant et une ignorante. J’ai résolu de prier mon père qu’il me mène un de ces jours à la ville ; et la première fois que Psyché se parlera à elle-même, ce qui lui arrive souvent étant seule, je me cacherai pour l’entendre.

Cela n’est pas nécessaire , dit tout haut Psyché de l’endroit où elle était.

Elle se leva aussitôt, et courut à nos deux bergères, qui se jetèrent à ses genoux si confuses qu’à peine purent-elles ouvrir la bouche pour lui demander pardon. Psyché les baisa, les prit par la main, et les fit asseoir à côté d’elle, puis leur parla de cette manière :  Vous n’avez rien dit qui m’offense, les belles filles. Et vous, continua-t-elle en s’adressant à la jeune sœur et en la baisant encore une fois, je vous satisferai tout à l’heure sur vos soupçons. Votre père m’avait priée de ne le pas faire ; mais, puisque ses précautions sont inutiles, et que la Nature vous en a déjà tant appris, je vous dirai qu’en effet il y a au monde un certain peuple agréable, insinuant, dont les manières sont tout à fait douces, qui ne songe qu’à nous plaire, et nous plaît aussi. Il n’a rien d’extraordinaire en son visage ni en sa mine ; cependant nous le trouvons beau par-dessus tous les autres peuples de l’Univers. Quand on en vient là, les sœurs et les frères ne sont plus rien. Ce peuple est répandu par toute la terre sous le nom d’amants. De vous dire précisément comme il est fait, c’est une chose impossible ; en certains pays il est blanc, en d’autres pays il est noir. L’Amour ne dédaignait pas d’en faire partie. Ce dieu était mon amant devant que de m’épouser ; et ce qui vous étonnerait, si vous saviez comme se gouverne le monde, c’est qu’il l’était même étant mon mari ; mais il ne l’est plus.

Ensuite de cette déclaration, Psyché leur conta son aventure bien plus au long qu’elle ne l’avait contée au vieillard. Son récit étant achevé : Je vous ai, dit-elle, conté ces choses afin que vous fassiez dessus des réflexions, et qu’elles vous servent pour la conduite de votre vie. Non que mes malheurs, provenant d’une cause extraordinaire, doivent être tirés à conséquence par des bergères, ni qu’ils doivent vous dégoûter d’une passion dont les peines même sont des plaisirs : comment résisteriez-vous à la puissance de mon mari ? tout ce qui respire lui sacrifie. Il y a des cœurs qui s’en voudraient dispenser. Ces cœurs y viennent à leur tour. J’ai vu le temps que le mien était du nombre. Je dormais tranquillement, on ne m’entendait point soupirer, je ne pleurais point ; je n’étais pas plus heureuse que je le suis. Cette félicité languissante n’est pas une chose si souhaitable que votre père se l’imagine : les philosophes la cherchent avec un grand soin, les morts la trouvent sans nulle peine. Et ne vous arrêtez pas à ce que les poètes disent de ceux qui aiment ; ils leur font passer leur plus bel âge dans les ennuis : les ennuis d’amour ont cela de bon qu’ils n’ennuient jamais. Ce que vous avez à faire est de bien choisir, et de choisir une fois pour toutes : une fille qui n’aime qu’en un endroit ne saurait être blâmée, pourvu que l’honnêteté, la discrétion, la prudence, soient conductrices de cette affaire, et pourvu qu’on garde des bornes, c’est-à-dire qu’on fasse semblant d’en garder. Quand vos amours iront mal, pleurez, soupirez désespérez-vous ; je n’ai que faire de vous le dire : faites seulement que cela ne paraisse pas ; quand elles iront bien, que cela paraisse encore moins, si vous ne voulez que l’envie s’en mêle, et qu’elle corrompe de son venin toute votre béatitude, comme vous voyez qu’il est arrivé à mon égard. J’ai cru vous rendre un fort bon office en vous donnant ces avis, et ne comprends pas la pensée de votre père. Il sait bien que vous ne demeurerez pas toujours dans cette ignorance : qu’attend-il donc ? que votre propre expérience vous rende sages ? Il me semble qu’il vaudrait mieux que ce fût l’expérience d’autrui, et qu’il vous permît la lecture à l’une aussi bien qu’à l’autre : je vous promets de lui en parler.

Psyché plaidait la cause de son époux, et peut-être sans cela n’aurait-elle pas inspiré ces sentiments aux deux jeunes filles. Les sœurs l’écoutaient comme une personne venue du ciel. Il se tint ensuite entre les trois belles un conseil secret touchant les affaires de notre héroïne. Elle demanda aux bergères ce qu’il leur semblait de son aventure, et quelle conduite elle avait à tenir de là en avant. Les sœurs la prièrent de trouver bon qu’elles demeurassent dans le respect et s’abstinssent de dire leur sentiment : il ne leur appartenait pas, dirent-elles, de délibérer sur la fortune d’une déesse : quel conseil pouvait-on attendre de deux jeunes filles qui n’avaient encore vu que leur troupeau ? Notre héroïne les pressa tant que l’aînée lui dit qu’elle approuvait ses soumissions et son repentir ; qu’elle lui conseillait de continuer : car cela ne pouvait lui nuire et pouvait extrêmement lui profiter; qu’assurément son mari n’avait point discontinué de l’aimer : ses reproches et le soin qu’il avait eu d’empêcher qu’elle ne mourût, sa colère même, en étaient des témoignages infaillibles ; il voulait, sans plus, lui faire acheter ses bonnes grâces, pour les lui rendre plus précieuses. C’était un second ragoût dont il s’avisait, et qui, tout considéré, n’était pas à beaucoup près si étrange que le premier. La cadette fut d’un avis tout contraire, et s’emporta fort contre l’Amour. Ce dieu était-il raisonnable ? Avait-il des yeux, de laisser languir à ses pieds la fille d’un roi, reine elle-même de la beauté, tout cela parce qu’on avait eu la curiosité de le voir ? La belle raison de quitter sa femme, et de faire un si grand bruit ! S’il eût été laid, il eût eu sujet de se fâcher ; mais étant si beau, on lui avait fait plaisir. Bien loin que cette curiosité fût blâmable, elle méritait d’être louée, comme ne pouvant provenir que d’excès d’amour. Si vous m’en croyez, Madame, vous attendrez que votre mari revienne au logis. Je ne connais ni le naturel des dieux ni celui des hommes ; mais je juge d’autrui par moi-même, et crois que chacun est fait à peu près de la même sorte : quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais la froide et l’indifférente, elle me recherche ; si elle se tient sur son quant à moi, je vas au-devant.

Psyché admira l’esprit de nos deux bergères, et conjectura que la cadette avait attrapé les livres dont la bibliothèque de sa sœur était composée, et les avait lus en cachette : ajoutez aux livres l’excellence du naturel, lequel, ayant été fort heureux dans la mère de ces deux filles, revivait en l’une et en l’autre avec avantage, et n’avait point été abâtardi par la solitude. Psyché préféra l’avis de l’aînée à celui de la cadette. Elle résolut de se mettre en quête de son mari dès le lendemain.

Cette entreprise avait quelque chose de bien hardi et de bien étrange. La fille d’un roi aller ainsi seule ! car, pour être femme d’un dieu, ce n’était pas une qualité qui dût faire trouver de la messéance en la chose : les déesses vont et viennent comme il leur plaît, et personne n’y trouve à dire. La difficulté était plus grande à l’égard de notre héroïne : non seulement elle appréhendait de rencontrer les satellites de son ennemie, mais tous les hommes en général. Et le moyen d’empêcher qu’on ne la reconnût d’abord ? Quoique son habit fût de deuil, c’était aussi un habit de noces, chargé de diamants en beaucoup d’endroits, et qui avait consumé deux années du revenu de son père. Tant de beauté en une personne, et de richesses en son vêtement, tenteraient le premier venu. Elle espérait véritablement que son mari préserverait la personne, et empêcherait que l’on n’y touchât ; les diamants deviendraient ce qu’il plairait au destin. Quand elle n’aurait rien espéré, je crois qu’il n’en eût été autre chose. Io courut par toute la terre : on dit qu’elle était piquée d’une mouche ; je soupçonne fort cette mouche de ressembler à l’Amour autrement que par les ailes. Bien prit à Psyché que la mouche qui la piquait était son mari : cela excusait toutes choses. L’aînée des deux filles lui proposa de se faire faire un autre habit dans cette ville voisine dont j’ai parlé : leur père aurait ce soin-là, si elle le jugeait à propos. Psyché, qui voyait que cette fille était d’une taille à peu près comme la sienne, aima mieux changer d’habit avec elle, et voulut que la métamorphose s’en fît sur-le-champ. C’était une occasion de s’acquitter envers ses hôtesses. Quelle satisfaction pour elle si le prix de ces diamants augmentait celui de ces filles, et y faisait mettre l’enchère par plus d’amants ! Qui se trouva empêchée ? ce fut la bergère. Le respect, la honte, la répugnance de recevoir ce présent, mille choses l’embarrassaient ; elle appréhendait que son père ne la blâmât. Toutes bergères quéraient ces filles, elles avaient du cœur et se souvenaient de leur naissance quand il en était besoin. Il fallut cette fois-là que l’aînée se laissât persuader ; à condition, dit-elle, que cet habit lui tiendrait lieu de dépôt. Nos deux travesties se trouvèrent en leurs nouveaux accoutrements comme si Psyché n’eût fait toute sa vie autre chose qu’être bergère, et la bergère qu’être princesse. Quand elles se présentèrent au vieillard, il eut de la peine à les reconnaître. Psyché se fit un divertissement de cette métamorphose. Elle commençait à mieux espérer, goûtant les raisons qu’on lui apportait.

Le lendemain, ayant trouvé le vieillard seul, elle lui parla ainsi :

Vous ne pouvez pas toujours vivre, et êtes en un âge qui vous doit faire songer à vos filles : que deviendront-elles si vous mourez ?

Je leur laisserai le Ciel pour tuteur, reprit le vieillard ; puis l’aînée a de la prudence, et toutes deux ont assez d’esprit. Si la Parque me surprend, elles n’auront qu’à se retirer dans cette ville voisine : le peuple y est bon, et aura soin d’elles. Je vous confesse que le plus sûr est de prévenir la Parque. Je les conduirai moi-même en ce lieu dès que vous serez partie. C’est un lieu de félicité pour les femmes : elles y font tout ce qu’elles veulent, et cela leur fait vouloir tout ce qui est bien. Je ne crois pas que mes filles en usent autrement. S’il était bienséant à moi de les louer, je vous dirais que leurs inclinations sont bonnes, et que l’exemple et les leçons de leur mère ont trouvé en elles des sujets déjà disposés à la vertu. La cadette ne vous a-t-elle point semblé un peu libre ?

Ce n’est que gaieté et jeunesse, reprit Psyché. Elle n’aime pas moins la gloire que son aînée. L’âge lui donnera de la retenue : la lecture lui en aurait déjà donné, si vous y aviez consenti. Au reste, servez-vous des diamants qui sont sur l’habit que j’ai laissé à vos filles : cela vous aidera peut-être à les marier. Non que leur beauté ne soit une dot plus que suffisante ; mais vous savez aussi bien que moi que, quand la beauté est riche, elle est de moitié plus belle.

Le vieillard eut trop de fierté pour un philosophe. Il ne se voulut charger de l’habit qu’à condition de n’y point toucher. Dès le même jour, tous quatre partirent de ce désert. Quand ils eurent passé la ravine et le petit sentier bordé de ronces, ils se séparèrent. Le vieillard, avec ses enfants, prit le chemin de la ville ; Psyché, celui que la fortune lui présenta. La peine de se quitter fut égale, et les larmes bien réciproques. Psyché embrassa cent fois les deux jeunes filles, et les assura que, si elle rentrait en grâce, elle ferait tant auprès de l’Amour qu’il les comblerait de ses biens, leur départirait à petite mesure ses maux, justement ce qu’il en faudrait pour leur faire trouver les biens meilleurs. Après le renouvellement des adieux et celui des larmes, chacun suivit son chemin : ce ne fut pas sans tourner la tête.

La famille du vieillard arriva heureusement dans le lieu où elle avait dessein de s’établir. Je vous conterais ses aventures si je ne m’étais point prescrit des bornes plus resserrées. Peut-être qu’un jour les mémoires que j’ai recueillis tomberont entre les mains de quelqu’un qui s’exercera sur cette matière, et qui s’en acquittera mieux que moi : maintenant je n’achèverai que l’histoire de notre héroïne.

Sitôt qu’elle eut perdu de vue ces personnes, son dessein se représenta à elle tel qu’il était, avec ses inconvénients, ses dangers, ses peines, dont elle n’avait aperçu jusque-là qu’une petite partie. Il ne lui restait de tant de trésors qu’un simple habit de bergère. Les palais où il lui fallait coucher étaient quelquefois le tronc d’un arbre, quelquefois un antre, ou une masure. Là, pour compagnie, elle rencontrait des hiboux et force serpents. Son manger croissait sur le bord de quelque fontaine, ou pendait aux branches des chênes, ou se trouvait parmi celles des palmiers. Qui l’aurait vue pendant le midi, lorsque la campagne n’est qu’un désert, contrainte de s’appuyer contre la première pierre qu’elle rencontrait, et n’en pouvant plus de chaleur, de faim et de lassitude, priant le Soleil de modérer quelque peu l’excessive ardeur de ses rayons, puis considérant la terre, et ressuscitant avec ses larmes les herbes que la canicule avait fait mourir; qui l’aurait vue, dis-je, en cet état, et ne se serait pas fondu en pleurs aussi bien qu’elle, aurait été un véritable rocher. Deux jours se passèrent à aller de côté et d’autre, puis revenir sur ses pas, aussi peu certaine du lieu par où elle voulait commencer sa quête que de la route qu’il fallait prendre. Le troisième, elle se souvint que l’Amour lui avait recommandé sur toutes choses de le venger. Psyché était bonne : jamais elle n’aurait pu se résoudre de faire du mal à ses sœurs autrement que par un motif d’obéissance, quelque méchante et quelque dignes de punition qu’elles fussent. Que si elle avait voulu tuer son mari, ce n’était pas comme son mari, mais comme dragon. Aussi ne se proposa-t-elle point d’autre vengeance que de faire accroire à chacune de ses sœurs séparément que l’Amour voulait l’épouser, ayant répudié leur cadette comme indigne de l’honneur qu’il lui avait fait : tromperie qui, dans l’apparence, n’aboutissait qu’à les faire courir l’une et l’autre, et leur faire consumer un peu plus de temps autour d’un miroir.

Dans cette résolution, elle se remet en chemin ; et comme une personne de son sexe vint à passer (elle avait soin de se détourner des hommes), elle la pria de lui dire par où on allait à certains royaumes, situés en un canton qui était entre telle et telle contrée, enfin où régnaient les sœurs de Psyché. Le nom de Psyché était plus connu que celui de ces royaumes : ainsi cette femme comprit par là ce que l’on lui demandait, et enseigna à notre bergère une partie de la route qu’il fallait suivre.

A la première croisée de chemins qu’elle rencontra, ses frayeurs se renouvelèrent. Les gens qu’avait envoyés Vénus pour se saisir d’elle ayant rendu à leur reine un fort mauvais compte de leur recherche, cette déesse ne trouva point d’autre expédient que de faire trompeter sa rivale. Le crieur des dieux est Mercure : c’est un de ses cent métiers. Vénus le prit dans sa belle humeur, et, après s’être laissé dérober par ce dieu deux ou trois baisers et une paire de pendants d’oreilles, elle fit marché avec lui, moyennant lequel il se chargea de crier Psyché par tous les carrefours de l’Univers, et d’y faire planter des poteaux où ce placard serait affiché

De par la reine de Cythère,
Soient dans l’un et l’autre hémisphère
Tous humains dûment avertis
Qu’elle a perdu certaine esclave blonde,
Se disant femme de son fils,
Et qui court à présent le monde.
Quiconque enseignera sa retraite à Vénus,
(Comme c’est chose qui la touche)
Aura trois baisers de sa bouche ;
Qui la lui livrera, quelque chose de plus.

Notre bergère rencontra donc un de ces poteaux : il y en avait à toutes les croisées de chemins un peu fréquentés. Après six jours de travail, elle arriva au royaume de son aînée. Cette malheureuse femme savait déjà, par le moyen des placards, ce qui était arrivé à sa sœur. Ce jour-là elle était sortie afin d’en voir un. La satisfaction qu’elle en eut fut véritablement assez grande pour mériter qu’elle la goûtât à loisir. Ainsi elle renvoya à la ville la meilleure partie de son train, et voulut coucher en une maison des champs où elle allait quelquefois, située au-dessus d’une prairie fort agréable et fort étendue. Là sa joie se dilatait, quand notre bergère passa. La maudite reine avait voulu qu’on la laissât seule. Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenaient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenaient possible de leur amour, plus attachés à ce qu’ils disaient qu’à ce que pensait leur maîtresse.

Psyché la reconnut d’assez loin. L’autre était tellement occupée à se réjouir du placard que sa sœur se jeta à ses genoux devant qu’elle l’aperçût. Quelle témérité à une bergère ! surprendre Sa Majesté ! la retirer de ses rêveries! se jeter à ses genoux sans l’en avertir! il fallait châtier cette audacieuse.

 Et qui es-tu, insolente, qui oses ainsi m’approcher ? – Hélas, Madame, je suis votre sœur, autrefois l’épouse de Cupidon, maintenant esclave, et ne sachant presque que devenir. La curiosité de voir mon mari l’a mis en telle colère qu’il m’a chassée.  Psyché, m’a-t-il dit, vous ne méritez pas d’être aimée d’un dieu. Pourvoyez-vous d’époux ou d’amant, comme vous le jugerez à propos ; car de votre vie vous n’aurez aucune part à mon cœur. Si je l’avais donné à votre aînée, elle l’aurait conservé, et ne serait pas tombée dans la faute que vous avez faite ; je ne serais pas malade d’une brûlure qui me cause des douleurs extrêmes, et dont je ne guérirai de longtemps. Vous n’avez que de la beauté ; j’avoue que cela fait naître l’amour ; mais, pour le faire durer, il faut autre chose, il faut ce qu’a votre aînée, de l’esprit, de la beauté et de la prudence. Je vous ai dit les raisons qui m’empêchaient de me laisser voir : votre sœur s’y serait rendue ; mais, pour vous, ce n’a été que légèreté d’esprit, contradiction, opiniâtreté. Je ne m’étonne plus que ma mère ait désapprouvé notre mariage : elle voyait vos défauts, que je lui propose de trouver bon que j’épouse votre sœur, je suis certain qu’elle l’agréera. Si je faisais cas de vous, je prendrais le soin moi-même de vous punir ; je laisse cela à ma mère : elle s’en saura acquitter. Soyez son esclave, puisque vous ne méritez pas d’être mon épouse. Je vous répudie, et vous donne à elle. Votre emploi sera, si elle me croit, de garder certaine sorte d’oisons qu’elle fait nourrir dans sa ménagerie d’Amathonte. Allez la trouver tout incontinent, portez-lui ces lettres, et passez par le royaume de votre aînée. Vous lui direz que je l’aime, et que, si elle veut m’épouser, tous ces trésors sont à elle. Je vous ai traitée comme une étourdie et comme un enfant. Je la traiterai d’une autre manière, et lui permettrai de me voir tant qu’il lui plaira. Qu’elle vienne seulement et s’abandonne à l’haleine du Zéphire, comme déjà elle a fait : j’aurai soin qu’elle soit enlevée dans mon palais. Oubliez entièrement notre hymen : je ne veux pas qu’il vous en reste la moindre chose, non pas même cet habit que vous portez maintenant ; dépouillez-le tout à l’heure, en voilà un autre.  Il a fallu obéir. Voilà, Madame, quel est mon sort.

La sœur, se croyant déjà entre les bras de l’Amour, chatouillée de ce témoignage de son mérite et de mille autres pensées agréables, ne marchanda point à se résoudre en son âme à quitter mari et enfants. Elle fit pourtant la petite bouche devant Psyché ; et regardant sa cadette avec un visage de matrone : ” Ne vous avais-je pas dit aussi, lui repartit-elle, qu’une honnête femme se devait contenter du mari que les dieux lui avaient donné, de quelque façon qu’il fût fait, et ne pas pénétrer plus avant qu’il ne plaisait à ce mari qu’elle pénétrât ? Si vous m’eussiez crue, vous ne seriez pas vagabonde comme vous êtes. Voilà ce que c’est qu’une jeunesse inconsidérée, qui veut agir à sa tête, et qui ne croit pas conseil. Encore êtes-vous heureuse d’en être quitte à si bon marché. Vous méritiez que votre mari vous fît enfermer dans une tour. Or bien ne raisonnons plus sur une faute arrivée. Ce que vous avez à faire est de vous montrer le moins qu’il sera possible ; et, puisque Amour veut que vous ne bougiez d’avec les oisons, ne les point quitter. Il y a même trop de somptuosité à votre habit. Cela ne sent pas sa criminelle assez repentante. Coupez ces cheveux, et prenez un sac ; je vous en ferai donner un : vous laisserez ici cet accoutrement.  Psyché la remercia.  Puisque vous voulez, ajouta la faiseuse de remontrances, suivre toujours votre fantaisie, je vous abandonne, et vous laisse aller où il vous plaira. Quant aux propositions de l’Amour, nous ferons ce qu’il sera à propos de faire. ” Là-dessus elle se tourna vers ses gens, et laissa Psyché, qui ne s’en souciait pas trop, et qui voyait bien que son aînée avait mordu à l’hameçon ; car à peine tenait-elle à terre, n’en pouvant plus qu’elle ne fût seule pour donner un libre cours à sa joie.

Psyché, de ce même pas, s’en alla faire à son autre sœur la même ambassade. Cette sœur-ci n’avait plus d’époux. Il était allé en l’autre monde à grandes journées, et par un chemin plus court que celui que tiennent les gens du commun : les médecins le lui avaient enseigné. Quoiqu’il n’y eût pas plus d’un mois qu’elle était veuve, il y paraissait déjà ; c’est-à-dire que sa personne était en meilleur état : peut-être l’entendiez-vous d’autre sorte. Si bien que cette puînée étant de deux ans plus jeune, plus nouvelle mariée, et moins de fois mère que l’autre, le rétablissement de ses charmes n’était pas une affaire de si longue haleine : elle pouvait bien plus tôt et plus hardiment se présenter à l’Amour.
L’autre avait des réparations à faire de tous les côtés. Le bain y fut employé, les chimistes, les atourneuses. Cela étonna le roi son mari. La galanterie croissait à vue d’œil, les galants ne paraissaient point. Il n’y avait ni ingrédient, ni eau, ni essence, qu’on n’éprouvât : mais tout cela n’était que plâtrer la chose. Les charmes de la pauvre femme étaient trop avant dans les chroniques du temps passé pour les l’appeler si facilement.
Tandis qu’elle fait ses préparatifs, sa seconde sœur la prévient, s’en va droit à cette montagne dont nous avons tant parlé, arrive au sommet sans rencontrer de dragons. Gela lui plut fort : elle crut qu’Amour lui épargnait ces frayeurs par un privilège particulier ; tourna vers l’endroit où elle et sa sœur a voient coutume de se présenter ; et, pour être enlevée plus aisément par le Zéphyre, elle se planta sur un roc qui commandait aux abimes de ces lieux-là.

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