Toutes les fables de Jean de La Fontaine, poèmes, fables, poésies et lettres, pièces de théatre...

Les Amours de Psyché et de Cupidon VIII

0 46

Les Amours de Psyché et de Cupidon VIII


Sommaire – partie VIII

Livre premier

Je répondrai, dit Ariste, que les mortels sont mortels quand ils pleurent de Jours douleurs ; mais, quand ils pleurent des douleurs d’autrui, ce sont proprement des dieux.
Les dieux ne pleurent ni d’une façon ni d’une autre, reprit Gelaste : pour le rire, c’est leur partage. Qu’il ne soit ainsi : Homère dit en un autre endroit que, quand les bienheureux immortels virent Vulcain qui boitait dans leur maison, il leur prit un rire inextinguible. Par ce mot d’inextinguible, vous voyez qu’on ne peut trop rire ni trop longtemps ; par celui de bienheureux, que la béatitude consiste au rire.
Par ces deux mots que vous dites, reprit Ariste, je vois qu’Homère a failli, et ne vois rien autre chose. Platon l’en reprend dans son troisième de la République. Il le blâme de donner aux dieux un rire démesuré, et qui serait même indigne de personnes tant soit peu considérables.
Pourquoi voulez-vous qu’Homère ait plutôt failli que Platon ? répliqua Gelaste. Mais laissons les autorités, et n’écoutons que la raison seule. Nous n’avons qu’à examiner sans prévention la comédie et la tragédie. Il arrive assez souvent que cette dernière ne nous touche point : car le bien ou le mal d’autrui ne nous touche que par rapport à nous-mêmes, et en tant que nous croyons que pareille chose nous peut arriver, l’amour-propre faisant sans cesse que l’on tourne les yeux sur soi. Or, comme la tragédie ne nous représente que des aventures extraordinaires, et qui vraisemblablement ne nous arriveront jamais, nous n’y prenons point de part, et nous sommes froids, à moins que l’ouvrage ne soit excellent, que le poète ne nous transforme, que nous ne devenions d’autres hommes par son adresse, et ne nous mettions en la place de quelque roi. Alors j’avoue que la tragédie nous touche, mais de crainte, mais de colère, mais de mouvements funestes qui nous renvoient au logis pleins des choses que nous avons vues, et incapables de tout plaisir. La comédie, n’employant que des aventures ordinaires et qui peuvent nous arriver, nous touche toujours plus ou moins, selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne, elle nous fait rire. La tragédie nous attache, si vous voulez ; mais la comédie nous amuse agréablement, et mène les âmes aux Champs-Elysées, au lieu que vous les menez dans la demeure des malheureux. Pour preuve infaillible de ce que j’avance, prenez garde que, pour effacer les impressions que la tragédie avait faites en nous, on lui fait souvent succéder un divertissement comique ; mais de celui-ci à l’autre il n’y a point de retour : ce qui vous fait voir que le suprême degré du plaisir, après quoi il n’y a plus rien, c’est la comédie. Quand on vous la donne, vous vous en retournez content et de belle humeur ; quand on ne vous la donne pas, vous vous en retournez chagrin et rempli de noires idées. C’est ce qu’il y a à gagner avec les Orestes et les Œdipes, tristes fantômes qu’a évoqués le poète magicien dont nous avons parlé tantôt. Encore serions-nous heureux s’ils excitaient le terrible toutes les fois que l’on nous les fait paraitre : cela vaut mieux que de s’ennuyer ; mais où sont les habiles poètes qui nous dépeignent ces choses au vif ? Je ne veux pas dire que le dernier soit mort avec Euripide ou avec Sophocle ; je dis seulement qu’il n’y en a guère. La difficulté n’est pas si grande dans le comique ; il est plus assuré de nous toucher, en ce que ses incidents sont d’une telle nature, que nous nous les appliquons à nous-mêmes plus aisément.
Cette fois-là, dit Ariste, voilà des raisons solides, et qui méritent qu’on y réponde ; il faut y tâcher. Le même ennui qui nous fait languir pendant une tragédie où nous ne trouvons que de médiocres beautés, est commun à la comédie et à tous les ouvrages de l’esprit, particulièrement aux vers : je vous le prouverais aisément si c’était la question ; mais ne s’agissant que de comparer deux choses également bonnes, chacune selon son genre, et la tragédie, à ce que vous dites vous-même, devant l’être souverainement, nous ne devons considérer la comédie que dans un pareil degré. En ce degré donc vous dites qu’on peut passer de la tragédie à la comédie ; et de celle-ci à l’autre, jamais. Je vous le confesse, mais je ne tombe pas d’accord de vos conséquences ni de la raison que vous apportez. Celle qui me semble la meilleure est que dans la tragédie nous faisons une grande contention d’âme ; ainsi on nous représente ensuite quelque chose qui délasse notre cœur, et nous remet en l’état où nous étions avant le spectacle, afin que nous en puissions sortir ainsi que d’un songe. Par votre propre raisonnement, vous voyez déjà que la comédie touche beaucoup moins que la tragédie. Il reste à prouver que cette dernière est beaucoup plus agréable que l’autre. Mais auparavant, de crainte que la mémoire ne m’en échappe, je vous dirai qu’il s’en faut bien que la tragédie nous renvoie chagrins et mal satisfaits, la comédie tout-à-fait contents et de belle humeur ; car, si nous apportons à la tragédie quelque sujet de tristesse qui nous soit propre, la compassion en détourne l’effet ailleurs, et nous sommes heureux de répandre pour les maux d’autrui les larmes que nous gardions pour les nôtres. La comédie, au contraire, nous faisant laisser notre mélancolie à la porte, nous la rend lorsque nous sortons. Il ne s’agit donc que du temps que nous employons au spectacle, et que nous ne saurions mieux employer qu’à la pitié. Premièrement, niez-vous qu’elle soit plus noble que le rire ?
Il y a si longtemps que nous disputons, repartit Gelaste, que je ne vous veux plus rien nier.
Et moi je vous veux prouver quelque chose, reprit Ariste; je vous veux prouver que la pitié est le mouvement le plus agréable de tous. Votre erreur provient de ce que vous confondez ce mouvement avec la douleur. Je crains celle-ci encore plus que vous ne faites : quant à l’autre, c’est un plaisir, et très grand plaisir. En voici quelques raisons nécessaires, et qui vous prouveront par conséquent que la chose est telle que je vous dis.
La pitié est un mouvement charitable et généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon gré. Y a-t-il quelqu’un qui veuille passer pour un homme dur et impénétrable à ses traits ? Or, qu’on ne fasse les choses louables avec un très grand plaisir, je m’en rapporte à la satisfaction intérieure des gens de bien ; je m’en rapporte à vous-même, et vous demande si c’est une chose louable que de rire. Assurément ce n’en est pas une, non plus que de boire et de manger, ou de prendre quelque plaisir qui ne regarde que notre intérêt. Voilà donc déjà un plaisir qui se rencontre en la tragédie, et qui ne se rencontre pas en la comédie. Je vous en puis alléguer beaucoup d’autres. Le principal, à mon sens, c’est que nous nous mettons au-dessus des rois par la pitié que nous avons d’eux, et devenons dieux à leur égard, contemplant d’un lieu tranquille leurs embarras, leurs afflictions, leurs malheurs ; ni plus ni moins que les dieux considèrent de l’Olympe les misérables mortels. La tragédie a encore cela au-dessus de la comédie, que le style dont elle se sert est sublime ; et les beautés du sublime, si nous en croyons Longin et la vérité, sont bien plus grandes et ont tout un autre effet que celles du médiocre. Elles enlèvent l’âme, et se font sentir à tout le monde avec la soudaineté des éclairs. Les traits comiques, tout beaux qu’ils sont, n’ont ni la douceur de ce charme ni sa puissance. Il est de ceci comme d’une beauté excellente, et d’une autre qui a des grâces : celle-ci plaît, mais l’autre ravit. Voilà proprement la différence que l’on doit mettre entre la pitié et le rire. Je vous apporterais plus de raisons que vous n’en souhaiteriez, s’il n’était temps de terminer la dispute. Nous sommes venus pour écouter Polyphile ; c’est lui cependant qui nous écoute avec beaucoup de silence et d’attention, comme vous voyez.
Je veux bien ne pas répliquer, dit Gelaste, et avoir cette complaisance pour lui : mais ce sera à condition que vous ne prétendrez pas m’avoir convaincu ; sinon, continuons la dispute.
Vous ne me ferez point en cela de tort, reprit Polyphile ; mais vous en ferez peut-être à Acanthe, qui meurt d’envie de vous faire remarquer les merveilles de ce jardin.
Acanthe ne s’en défendit pas trop. Il répondit toutefois à l’honnêteté de Polyphile; mais en même temps il ne laissa pas de s’écarter. Ses trois amis le suivirent. Ils s’arrêtèrent longtemps à l’endroit qu’on appelle le Fer-à-cheval, ne se pouvant lasser d’admirer cette longue suite de beautés toutes différentes qu’on découvre du haut des rampes.

Là, dans des chars dorés, le prince avec sa cour
Va goûter la fraîcheur sur le déclin du jour.
L’un et l’autre Soleil, unique en son espèce,
Etale aux regardants sa pompe et sa richesse,
Phébus brille à l’envi du monarque français ;
On ne sait bien souvent à qui donner sa voix :
Tous deux sont pleins d’éclat et rayonnants de gloire.
Ah ! si j’étais aidé des Filles de mémoire,
De quels traits j’ornerais cette comparaison !
Versailles, ce serait le palais d’Apollon :
Les belles de la cour passeraient pour les Heures.
Mais peignons seulement ces charmantes demeures.
En face d’un parterre au palais opposé
Est un amphithéâtre en rampes divisé.
La descente en est douce, et presque imperceptible ;
Elles vont vers leur fin d’une pente insensible.
D’arbrisseaux toujours verts les bords en sont ornés.
Le myrte, par qui sont les amants couronnés,
Y range son feuillage en globe, en pyramide ;
Tel jadis le taillaient les ministres d’Armide.
Au haut de chaque rampe, un sphynx aux larges flan
Se laisse entortiller de fleurs par des enfants.
Il se joue avec eux, leur rit à sa manière,
Et ne se souvient plus de son humeur si fière.
Au bas de ce degré, Latone et ses jumeaux
De gens durs et grossiers font de vils animaux,
Les changent avec l’eau que sur eux ils répandent’.
Déjà les doigts de l’un en nageoires s’étendent;
L’autre en le regardant est métamorphosé :
De l’insecte et de l’homme un autre est composé :
Son épouse le plaint d’une voix de grenouille ;
Le corps est femme encor. Tel lui-même se mouille,
Se lave, et plus il croit effacer tous ces traits,
Plus l’onde contribue à les rendre parfaits.
La scène est un bassin d’une vaste étendue.
Sur les bords, cette engeance, insecte devenue,
Tache de lancer l’eau contre les déités.
A l’entour de ce lieu, pour comble de beautés,
Une troupe immobile et sans pieds se repose,
Nymphes, héros, et dieux de la métamorphose,
Termes, de qui le sort semblerait ennuyeux
S’ils n’étaient enchantés par l’aspect de ces lieux.
Deux parterres ensuite entretiennent la vue.
Tous deux ont leurs fleurons d’herbe tendre et menue
Tous deux ont un bassin qui lance ses trésors,
Dans le centre en aigrette, en arcs le long des bords
L’onde sort du gosier de différents reptiles.
Là sifflent les lézards, germains des crocodiles :
Et là mainte tortue, apportant sa maison,
Alonge en vain le cou pour sortir de prison.
Enfin, par une allée aussi large que belle,
On descend vers deux mers d’une forme nouvelle.
L’une est un rond à pans, l’autre est un long canal
Miroirs où l’on n’a point épargné le cristal.
Au milieu du premier, Phébus sortant de l’onde,
A quitté de Téthys la demeure profonde.
En rayons infinis l’eau sort de son flambeau ;
On voit presque en vapeur se résoudre cette eau.
Telle la chaux exhale une blanche fumée.
D’atomes de cristal une nue est formée :
Et lorsque le Soleil se trouve vis-à-vis,
Son éclat l’enrichit des couleurs de l’iris.
Les coursiers de ce dieu, commençant leur carrière,
A peine ont hors de l’eau la croupe tout entière :
Cependant on les voit impatients du frein ;
Ils forment la rosée en secouant leur crin.
Phébus quitte à regret ces humides demeures :
Il se plaint à Téthys de la hâte des Heures.
Elles poussent son char par leurs mains préparé,
Et disent que le Somme en sa grotte est rentré.
Cette figure à pans d’une place est suivie.
Mainte allée en étoile, à son centre aboutie,
Mène aux extrémités de ce vaste pourpris.
De tant d’objets divers les regards sont surpris.
Par sentiers alignés l’œil va de part et d’autre:
Tout chemin est allée au royaume du Nostre .
Muses, n’oublions pas a. parler du canal.
Cherchons des mots choisis pour peindre son cristal.
Qu’il soit pur, transparent ; que cette onde argentée
Loge en son moite sein la blanche Galatée.
Jamais on n’a trouvé ses rives sans zéphyrs :
Flore s’y rafraîchit au vent de leurs soupirs.
Les nymphes d’alentour souvent dans les nuits sombres
S’y vont baigner en troupe à la faveur des ombres.
Les lieux que j’ai dépeints, le canal, le rond-d’eau,
Parterre d’un dessin agréable et nouveau,
Amphithéâtres, jets, tous au palais répondent,
Sans que de tant d’objets les beautés se confondent.
Heureux ceux de qui l’art a ces traits inventés !
On ne connaissait point autrefois ces beautés.
Tous parcs étaient vergers du temps de nos ancêtres ;
Tous vergers sont faits parcs : le savoir de ces maîtres
Change en jardins royaux ceux des simples bourgeois,
Comme en jardins des dieux il change ceux des rois.
Que ce qu’ils ont planté dure mille ans encore !
Tant qu’on aura des yeux, tant qu’on chérira More,
Les nymphes des jardins loueront incessamment
Cet art qui les savait loger si richement.

Polyphile et ensuite ses trois amis prirent là-dessus occasion de parler de l’intelligence qui est l’aine de ces merveilles, et qui fait agir tant de mains savantes pour la satisfaction du monarque. Je ne rapporterai point les louanges qu’on lui donna ; elles furent grandes, et par conséquent ne lui plairaient pas. Les qualités sur lesquelles nos quatre amis s’étendirent furent sa fidélité et son zélé. On remarqua que c’est un génie qui s’applique à tout, et ne se relâche jamais. Ses principaux soins sont de travailler pour la gloire de son maître ; mais il ne croit pas que le reste soit indigne de l’occuper. Rien de ce qui regarde Jupiter n’est au-dessous des ministres de sa puissance.
Nos quatre amis, étant convenus de toutes ces choses, allèrent ensuite voir le salon et la galerie qui sont demeurés debout après la fête qui a été tant vantée. On a jugé à propos de les conserver, afin d’en bâtir de plus durables sur le modèle-Tout le monde a ouï parler des merveilles de cette fête, des palais devenus jardins, et des jardins devenus palais ; de la soudaineté avec laquelle on a créé, s’il faut ainsi dire, ces choses, et qui rendra les enchantements croyables à l’avenir. Il n’y a point de peuple en l’Europe que la renommée n’ait entretenu de la magnificence de ce spectacle. Quelques personnes en ont fait la description avec beaucoup d’élégance et d’exactitude ; c’est pourquoi je ne m’arrêterai point en cet endroit : je dirai seulement que nos quatre amis s’assirent sur le gazon qui borde un ruisseau, ou plutôt une goulette, dont cette galerie est ornée. Les feuillages qui la couvraient, étant déjà secs et rompus en beaucoup d’endroits, laissaient entrer assez de lumière pour faire que Polyphile lût aisément : il commença donc de cette sorte le récit des malheurs de son héroïne.

Fin du premier livre.

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.