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La Fontaine et Gustave Doré

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Gustave Doré et les fables de La Fontaine


Gustave Doré
Gustave Doré

Il y aura quarante ans bientôt qu’un éditeur, M. Four­nie, alla trouver J. J. Grandville, alors dans toute sa renommée, et lui proposa de composer cent vingt vignettes pour orner les Fables de la Fontaine. (Grandville lui-même fait observer qu’on ne disait pas encore illustrer, un mot un peu bien ambitieux.)

— Des vignettes pour les fables, s’écria Grandville. Mais s’il est un livre au monde qui n’ait que faire de mes dessins, c’est le « la Fontaine ! »

L’éditeur pourtant insista. Il voulait avoir un ou­vrage de Grandville, et, après maintes hésitations, l’ar­tiste se rendit, la faim le poussant, a-t-il écrit.

« Cette tache m’épouvantait, m’étourdissait, » dit-il en­core dans une lettre qu’on a publiée.

Grandville était de ces artistes timides dont la mo­destie égale le talent. Il se défiait de lui-même, s’effrayait d’un tel travail et, dans sa petite maison de Saint-Mandé, passait son temps à lire ce la Fontaine qu’il trouvait d’autant plus intraduisible qu’il l’étudiait davantage et de plus près. Lorsque parurent les Fables de la Fon­taine illustrées par Granville, ce fut vraiment un beau tapage. Avait-on jamais vu un dessinateur assez osé pour s’attaquer au Bonhomme ? Faire parler le Renard après l’auteur des Fables ! Prêter son esprit à celui qui fui l’esprit par excellence ! On ne ménagea pas les cri­tiques. Au demeurant, ce « la Fontaine » de Granville était chose ingénieuse et charmante, travail délicat d’une exquise finesse, et, la plupart du temps, œuvre parfaitement réussie. Je viens de les regarder, ces dessins où l’artiste s’est efforcé de garder sa remarquable personnalité tout en s’effaçant devant l’auteur. Rien n’est plus amusant et plus intelligemment compris. Après avoir dessiné la fable telle que la Fontaine l’a écrite, Grandville, la plu­part du temps, met dans un coin, au fond du tableau, quelque gai et frappant commentaire. D’autres fois il prête les types de son temps aux acteurs mis en scène par le fabuliste. Le Loup s’appuie sur un gourdin noueux, enferme son cou robuste dans la cravate gi­gantesque de Robert-Macaire, et pose sur son oreille le chapeau bossue et roussi de l’aventurier. Dans la re­dingote de Bertrand, le Renard montre ses yeux en vrille et son museau pointu. Quel air patelin ! Quels mouvements spirituellement hypocrites ! On lui don­nerait un poulet sans confession. Mais le sire n’en a pas besoin, et de la vaste poche de son habit sort quel­que patte de coq à demi rongée, ou pend tristement le cou de quelque galline étranglée. Tout cela est cherché, d’une ingéniosité souvent tourmentée, soit. Pourtant, se voyant ainsi traduit, la Fontaine aurait souri, je gage, et n’eût pas songé à crier à la trahison.

Mais que dirait à présent le bonhomme s’il recevait aux Champs-Elysées où il fabulise, les gigantesque li­vraisons de ses Fables illustrées par M. Gustave Doré ? Les reconnaîtrait-il, ses légères peintures, dans les grands diables de bois sous lesquels le dessinateur de 1866 les écrase ? La Fontaine illustré par Doré ! Toute cette grâce, toute cette finesse, toute cette naïveté nar­quoise, traduites par ce crayon fougueux, par cette imagination sans frein ! La Fontaine voit juste, fine­ment et bien ; M. Doré voit faux, étrangement et de façon bizarre. L’un est un observateur, l’autre un in­venteur. Le fabuliste met à la portée de tous, dans quelques vers sans prétention, tout naturels et tout simples— d’autant plus inimitables —les grandes vé­rités et les grands paysages (car il est paysagiste s’il est philosophe) ; — le dessinateur au contraire grossit, élargit, noircit outre mesure les petits objets pour en faire de grandes choses, et néglige en un mot les hommes pour les accessoires.

Je me souviens de ce fameux Don Quichotte illustré par Gustave Doré ! Don Quichotte, Don Quichotte et Sancho, l’Idéal et la Matière, le Rêve et la Raison, l’Âme et le Corps, ces deux éternels et inséparables compa­gnons, il les a rapetissées, perdus dans d’immenses ho­rizons, plantés —eux minuscules — sur des rochers gigantesques ; il les a oubliés dans les bois, dans les gorges, au bord des torrents, au pied des sierras ! Dans ce livre de Cervantes dont le héros est l’homme, il a vu — quoi ? — des montagnes, des arbres, des coups de soleil et des effets de lune !

Les seuls ouvrages vraiment remarquables de Gus­tave Doré, ce sont ces livres où sa verve excessive et prise du diable au corps peut s’en donner à cœur joie, aller gaiement du fantastique au grotesque, et donner de la tête où bon et beau lui semble : la Légende du Juif-Errant, les Contes drolatiques. Là, les plumets, les pompons, les haillons, les casques improbables, les costumes impossibles, les caricatures et les fantai­sies se heurtent, se confondent, s’amalgament. C’est parfait. Il y a des batailles effroyables où les guer­riers ont quatre bras, deux têtes, — littéralement — pour ventres des tonneaux, des forêts pour che­velures, où les chevaux montent à l’assaut par des échelles, où les corps tranchés par le milieu se bat­tent encore, en viennent, non-seulement aux mains, mais aux dents. Callot parfois applaudirait ; maître Al-cofribas ferait entendre son large rire, et Balzac s’é­crierait : Bravo !

J’aime aussi cette Bible de la maison Marne, vrai­ment séduisante et éblouissante. Il y a là des dé­cors d’opéra assurément merveilleux, une poésie qui n’a rien de biblique, mais qui étonne et qui charme. M. Doré construit en un tour de main des palais superbes, des perspectives à la Piranèse, et des Àlham­bras en Judée. Cela est magique. Pourtant, je l’ai dit déjà, les prophètes de M. Doré ressemblent à des con­teurs de café maure, et, dans son fantastique voyage en Orient, en croyant heurter à la porte de Jérémie, l’artiste est allé frapper à la porte de Shérézade. Déci­dément, l’ouvrage que M. Doré est fait pour illustrer, ce n’est ni Shakespeare, ni le Dante, mais certainement — et vous verrez un beau feu d’artifice — les Aventures de M. de Crac ou mieux les Mille et une Nuits.

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Regardons en attendant ce la Fontaine. Nous serons à l’aise. Voilà du moins un auteur que tout le monde connaît.

cigale-fourmi-gustave-doreLa Cigale et la Fourmi. — Un sombre paysage d’Al­sace, de la neige, un ciel noir ; à droite, une vieille femme et sa petite fille s’engouffrent dans la rue d’un village où le vent souffle dur. Sous un fagot, la vieille se courbe, semble geindre. Au premier plan, la cigale, une chanteuse de cafés concerts, tête nue, un maigre châle sur ses épaules, sa guitare à la main, demande l’hospitalité à une fermière qui froidement la regarde, tandis que deux petits-enfants, avec plus de pitié, lè­vent les yeux sur l’étrangère. Ces deux femmes sont trop grandes. Je vous défie de reconstituer le corps sous le vêtement de la guitariste. M. Doré, comme toujours, sacrifie à l’ effet, estompe ses tond set relève les noirs de ses dessins de larges coups de pinceau. Ses bois, la plu­part du temps, sont des lavis, et pas autre chose. II faudrait les voir avant la gravure. Là, c’est le graveur qui, contre l’ordinaire, donne de la valeur au dessin.

Doré a pris parti pour la fourmi contre la ci­gale. Mais est-il bien sûr que la Fontaine en ait fait autant? Sa fermière est une égoïste paysanne qui, d’un geste sévère, montre la rue à l’aventurière. Si c’est la morale, cela, je préfère la pitié.

les-deux-mulets-gustave-doreLes deux Mulets. — Savez-vous bien ce que M. Doré a imaginé pour illustrer cette fable ? Un mélodrame de l’Ambigu ! La scène se passe en Espagne. Le mulet orgueilleux gît à droite, parmi les cactus, et son maî­tre, en bottes molles, crie et se plaint, tandis qu’un escopetero quelconque, son manteau sur le nez, em­mène le second mulet. Le soleil couchant éclaire en trémolo cette scène de cinquième acte. C’est pitoyable. Il ne reste plus qu’à faire réciter les deux Pigeons par M. Machanette.

hirondelle-et-les-petits-oiseaux-gustave-doreL’Hirondelle et les petits Oiseaux. — Un des chefs-d’œuvre du fablier. M. Doré transforme cette exquise comédie dans les blés en une sorte d’apothéose fantas­tique. On rêvait un coin charmant, plein de bleuets et d’oisillons.  Voilà je ne sais quel Brocken, avec des oi­seaux sans nom, noirs et farouches, des plantes har­gneuses qui ressemblent à des araignées gigantesques, un coquelicot monstre et qui n’est qu’un parasol, et plus loin je ne sais quelle apparition, un spectre qui se détache sur le fond du ciel- Et toujours du noir et du blanc, les coups de pinceau remplaçant les coups de crayon. M. Doré n’est coloriste qu’à l’encre de Chine.

rat-des-ville-rat-des-champs-gustave-doreLe Rat de ville et le Rat des champs. — Des plats re­pousses, des corbeilles sculptées, des aiguières, des fourchettes, de la vaisselle plate, de l’orfèvrerie, le bras d’un fauteuil au milieu de cette boutique de bric-à-brac, deux rats dont l’un — celui qui fuit — est charmant et dont l’autre a des apparences de lion­ceau. M. Doré se pique de faire grand ! Quand on il­lustre la Fontaine, l’important est de faire vrai !

Le Loup et l’Agneau. — Dans un joli paysage à la Corot, un loup en baudruche fascine un agnelet en plâtre dont les jambes ressemblent horriblement à des poteaux. Passons.

Je n’ai point parlé des vignettes placées en tête des fables. Mêmes qualités et mêmes défauts. De l’imagi­nation, point de goût, de l’éclat, point d’esprit, de la curiosité, aucune vérité ! Voilà ce que les éditeurs ap­pellent réunir dans le même volume l’écrivain le plus aimé et l’artiste le plus populaire de notre pays.

La phrase est textuellement imprimée sur chaque fascicule de ce livre.

Au surplus, quand il s’agit de M. Doré, nous som­mes habitués à de telles hyperboles…. Je me rappelle que lorsque l’auteur de la Légende du Juif-Errant il­lustra l’Enfer du Dante, on déclarait simplement que l’auteur s’était élevé à la hauteur de son modèle. M. Gus­tave Doré avait déjà toute la verve de Rabelais ; on allait tantôt lui offrir la grâce de Perrault, l’ironie de Cervantes, la majesté de Chateaubriand et la grandeur des prophètes.

« M. Doré, — dit-on aujourd’hui, — ce jeune maî­tre dont le nom a franchi nos frontières…. M. Doré, célèbre dans le monde entier. » Je n’invente rien. Ce sont là d’ailleurs des vérités. — Qu’on s’incline. M. Doré, qui n’est pas un peintre, vend ses tableaux trente et quarante mille francs. Devant les chiffres, il faut se taire.

Après avoir signé les Métamorphoses du jour, les Ani­maux peints par eux-mêmes, les Étoiles, tant d’autres choses, des chefs-d’œuvre dans la Caricature, des mor­ceaux exquis dans le Magasin pittoresque, le pauvre Grandville écrivait : « Je n’ai jamais demandé au sort de m’épargner, de me placer dans la catégorie des fa­vorisés par exception, mais je l’aurais supplié du moins de ne pas me frapper à coups redoublés, sans mesure, sans relâche. »

Il faut bien que quelques-uns « aient de la chance » pour tant d’autres qui n’en ont pas.

Parlez de Gustave Doré à un peintre, il vous dira qu’il n’a jamais fait un tableau ; — à un dessinateur, il vous prouvera qu’il ne sait point dessiner. C’est al­ler trop loin. II faut reconnaître au jeune maître une grande assurance de crayon, un entrain inouï, une prodigieuse faculté de production, une audace souvent heureuse, un tempérament du premier ordre — toutes choses que l’on n’acquiert pas, et qu’on ne rencontre point chez le premier venu.

Ce que je lui reproche, c’est le sans-gêne avec le­quel il traite les gens de génie qu’il prend sous sa protection et qui eussent été bien aises, les pauvres malheureux grands hommes ! — de recevoir le di­xième des acclamations que l’on prodigue à leur il­lustrateur.

Doré se vante de tout dédaigner, livres et jour­naux, de tout puiser dans sa vaste imagination, de tout inventer, de tout créer. II le croit, et le fait croire aux autres qui, le répétant, en persuadent le public. Aujourd’hui, toute œuvre remarquable a besoin de M. Doré pour se présenter décemment devant le monde. On ne dit plus l’Enfer de Dante, on dit le Dante de Doré, comme on dit le Cervantes de Doré, l’Atala de Doré. Ce Dante de Doré ! Des amoncellements de musculatures, des pastiches de Michel-Ange, les éternels effets à l’estompe ! Rien du texte, de l’esprit du livre, rien du caractère du poème.

Il y a en Italie, à Orvieto, une petite église qu’un ami de Dante, Luca Signorelli, peignit à fresques tout entière et qu’il couvrit, du haut en bas, des scènes de la Divine Comédie. C’est là vraiment la traduction du Dante ; le peintre, cette fois, s’est inspiré du poète, a matérialisé sa pensée, l’a rendue visible et palpable. M. Doré n’avait qu’à faire le voyage d’Italie pour voir ce chef-d’œuvre, pour l’étudier, pour s’en rapprocher peut-être- Mais M. Doré dédaigne l’étude. M. Doré ne date que de lui; M. Doré ferait volontiers un auto-da-fé de Rembrandt et de Rubens et des Flamands et des Italiens, gens qu’il regarde comme inutiles.

Lorsqu’il dut peindre pour le musée de Versailles cette étrange bataille d’Inkermann, noire et rouge comme un homard qui ne serait cuit que par moi­tié, on lui conseilla de se rendre en Crimée, d’étu­dier sur les lieux mêmes le champ de bataille et la nature :

— La nature ? répondit-il. Qu’est-ce que c’est que ça, la nature ?

On lui parlait un jour de la Monna Lisa, de cette terrible et séduisante Joconde du Vinci, et M. Doré, en manière de plaisanterie, demandait où se trouvait cette merveille : — « Au Louvre, » lui dit-on. — Le maître répondit : Je ne suis jamais allé au Louvre.

On le voit bien1.

Décembre 1866.

  1. Comme tous les articles de polémique courante, cet article a son petit coin d’injustice. J’aime la Fontaine à la folie. En le voyant défiguré, j’avais écrit ces lignes comme j’eusse poussé un cri. Mais, je le reconnais, M. Doré, malgré tous ses défauts, a assez de qualités pour être salué comme un maître.

(Peintres et sculpteurs contemporains, Jules Claretie Charpentier, 1874 )

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