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“La Fontaine est un Génie” par Walckenaer

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“La Fontaine est un Génie” par Walckenaer


Le savant biographe de La Fontaine, M. Walckenaer, a analysé les mérites du poète et révélé les secrets de son art dans quelques pages qu’il convient de reproduire. Nous nous contenterons de compléter par quelques notes ce morceau remarquable :
La Fontaine vous ravit par ce charme singulier qui naît de l’illusion complète où il parait être, et que vous partagez. Non-seulement il a ouï dire ce qu’il raconte, mais il l’a vu, il croit le voir encore. Ce n’est pas un poète qui imagine, ce n’est pas un conteur qui plaisante, c’est un témoin présent à l’action, et qui veut vous y rendre présent vous-même. Son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu’il a d’imagination, de mémoire et de sentiment, il met tout en œuvre de la meilleure foi du monde pour vous persuader ; et c’est cet air de bonne foi, c’est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses aux plus petites, c’est l’importance qu’il attache à des jeux d’enfants, c’est l’intérêt qu’il prend pour un lapin, pour une belette, qui fait qu’on est tenté de s’écrier à chaque instant : Le bon homme ! son caractère n’a fait que passer dans ses fables. C’est du fond de son caractère que sont émanés ces tours si naturels, ces expressions si naïves, ces images si fidèles.
II a fondé parmi ses animaux des monarchies, des républiques ; il en a composé un monde nouveau où il habite sans cesse. Et qui n’aimerait à y habiter avec lui ? Il en a réglé les rangs, pour lesquels il a un respect profond, dont il ne s’écarte jamais. Il a transporté chez eux tous les titres et tout l’appareil de nos dignités. Ils ont des villes qui portent des noms :

Ils savent lire. Dans la fable intitulée : Le Loup, le Cheval et le Renard, ce dernier dit :
…Mes parents ne m’ont point fait Instruire ;
Ils sont pauvres et n’ont qu’un trou pour tout avoir ;
Ceux du loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire. (I.. XII, f. t7.)
Le cheval avait dit d’abord ;
… lisez mon nom. Vous le pouvez, messieurs :
Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle, (ibid.)
Ils connaissent la géographie. Le rat qui court le pays dit :
Voici les Apennins et voilà le Caucase. (L. VIII, f. 9.)
Les canards disent à la tortue :
Voyez-vous ce large chemin ;
Nous vous voiturerons par l’air en Amérique. (L. X, f.3.)
Ils connaissent la loi sur la propriété :
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage :
Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L’ont de Pierre a Simon, puis à moi Jean transmis. (L. VII, t. 16.)
Ils font des prières. Le rat retiré du monde dit aux députés de la république souffrante :
En quoi peut un pauvre reclus
Vous assister ? Que peut -il faire,
Que de prier le ciel qu’il vous aide en ceci ? (L. VII, f. 5.)
Ailleurs, le chat dit au rat ;
J’allais leur (aux dieux) faire ma prière,
Comme tout dévot en chat en use les matins. (L. VIII, f.22.)
Ils font la guerre et la paix, et se donnent des otages :
Après mille ans et plus de guerre déclarée,
Les loups firent la paix avecque les brebis…
La paix se conclut donc On donne des otages :
Les loups leurs louveteaux et les brebis leurs chiens. [L. III f.15
Ils connaissent l’usage de l’argent :
Rendez-moi mon argent, J’en puis avoir affaire. (L. IV, t. 11.)
Ils en savent le taux. La cigale dit à la fourmi :
Je vous paierai….
Avant l’août, fol d’animal,
Intérêt et principal. (L. I, f. I.)
Études littéraires.


Ils ont de la faïence :
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette. (L. I, f. 18)
Ils connaissent la peinture. Le singe dit à Jupiter dans la Besace :
Mon portrait Jusqu’ici ne m’a rien reproché ;
Mais pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché :
Jamais, s’il veut m’en croire, il ne se fera peindre. (L-. I, f. 7.)
Ils savent compter :
Eux venus, le lion par ses ongles compta. (L. I, f.6.)
Ils connaissent le nom des artistes fameux. L’Ane dit à son camarade :
Vous surpassez Lambert (L. XI, f. 8.)
Ils ont des meubles comme les nôtres. La fourmi dit à la mouche :
Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller. (L. IV, f. 3.)
Ils ont une université, des régentes, des maîtres es arts :
Le lion, pour mieux gouverner,
Voulant apprendre la morale,
Se fit un beau jour amener
Le singe, maître ès arts chez la gent animale. (L. XI, f. 5.)

Quant au style de La Fontaine, plus on l’étudié, plus on est forcé de lui rendre hommage. La naïve finesse des expressions et des tours, l’application neuve des proverbes, la propriété singulière des dénominations et des épithètes pittoresques, tout a, chez lui, un charme particulier.
Joignez à cela cette quantité de vers tombés de sa plume, et tellement nés des entrailles de la chose, qu’il ne semble pas qu’on aurait pu avoir d’autres idées sur le sujet : La Fontaine vous paraîtra de plus en plus supérieur.
Nous voyons chez lui l’apologue s’élever et descendre, se plier à tous les genres, prendre tous les tons. Cette variété qu’il sait mettre d’une fable à l’autre, il la met aussi dans les détails de chaque fable, et son style est toujours proportionné aux choses.

Tantôt il a la majesté de l’épopée et l’éclat énergique de l’ode, comme dans ces vers :
Aurait-il Imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ? (L.II, f. 13.)
Tantôt il joint à cet éclat une profonde philosophie ;
Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne
Que la fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne. (Philémon et Baucis.)
Tantôt c’est un calme majestueux, une sérénité sublime :
Rien ne trouble sa fin ; c’est le soir d’un beau jour, (ibid.)
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins et mourrai sans remords. (L. XI, f. 8.)
Ailleurs, c’est un trait de gaieté, une saillie :
Une souris tomba du bec d’un chat-huant :
Je ne l’aurais pas ramassée,
Mais un bramin le fit : chacun a sa pensée. (L. IX, f. 7.)
C’est surtout dans le talent de peindre et de rendre les objets comme une glace fidèle, que La Fontaine l’emporte sur tous les poètes. Voyez comme ces souris
Mettent le nez à l’air, montrent un peu la tête,
Puis, rentrent dans leurs nids à rats,
Puis ressortant, font quatre pas,
Puis enfin se mettent en quête. (L. III, f. 8.)
Ne voit-on pas aussi le lapin, quand il va prendre le frais à la pointe du jour ?
Il était allé faire à l’aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours… (L. VII, 16.)
Cette peinture est fraîche et riante comme l’aurore. Brouté, trotté : cette répétition de sons qui se confondent, peint merveilleusement la multiplicité des mouvements du lapin.
Voyez décamper l’alouette :
Et ses petits en même temps,
Voletants, se culbutant. (L. IV-f. 22 )
Voyez, dans la Vieille et ses deux Servantes, cette vieille
S’affubler d’un jupon crasseux et détestable,
Allumer une lampe et courir droit au lit,
Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient ses deux pauvres servantes.
L’une entr’ouvrait un œil, l’autre étendait un bras. (L. V, f. 6.)
Voyez le portrait que le souriceau fait à sa mère du coq et du chat. Mais ouvrez seulement le livre, et ces peintures vivantes, ces beautés vraies, s’offriront en foule.
Il est encore des beautés plus singulières et plus fines. Tels sont ces heureux rapprochements :
Deux chèvres passent un ruisseau sur une planche :
Je m’imagine voir avec Louis le Grand
Philippe quatre qui s’avance
Dans l’Ile de la Conférence. (L. XII, f. 4.)
Deux canards proposent à une tortue de la voiturer par l’air en Amérique :
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez ;
Ulysse en fit autant. On ne s’attendait guère
A voir Ulysse en cette affaire. (L. X, f. 3.)

Quel art peut enseigner à rire sans grimacer ; à rapprocher ainsi les extrêmes sans les dénaturer ; à saisir les côtés semblables des objets les plus différents ? Qui nous apprendra jusqu’où l’on peut aller dans ce genre, et où il fout s’arrêter ; ce qu’on peut se permettre, ce qu’on doit s’interdire ?
Il n’y a d’autre maître que le goût ; et le goût, dans ce degré, est une sorte d’instinct privilégié qu’on ne peut définir.
Un point de la plus grande importance dans la fable, c’est que la morale soit pure et saine, et qu’elle inspire la vertu et les bonnes mœurs.

La Fontaine n’a pas toujours été attentif à cet égard. Combien de maximes dangereuses ou équivoques ne trouvons-nous pas dans les apologues du bonhomme ! Dans la Chauve-Souris et les deux Belettes, il prêche en quelque sorte la duplicité :
Le sage dit, selon les gens :
Vive le roi ! vive la ligue ! (L.II, f, 5.)
Dans la Cigale et la Fourmi, il apprend non-seulement à refuser un service, mais à railler dans ses refus. La maxime qui suit :
Quiconque est loup agisse en loup,
C’est le plus certain de beaucoup, (L. III, f. 3.)

est une maxime inutile à prêcher aux loups, puisqu’ils ne s’en départent jamais, et toutefois mauvaise à débiter aux autres hommes. Au reste, notre fabuliste était sujet à de grandes distractions, et la garde qui le soignait dans sa dernière maladie disait à son confesseur, l’abbé Pouget : « Hé ! ne le tourmentez pas tant, il est plus bête que méchant. Monsieur, Dieu n’aura pas le courage de le damner. »

1. Cet âne qui parle de Lambert est trop du siècle. La fable devient invraisemblable si on n’en reporte pas la scène au temps où les bêtes parlaient. Lambert était un musicien contemporain de La Fontaine. Il avait la vogue et il était fort recherché dans le monde. Boileau en parle, satire III, dans ce vers :
Nous n’avons…. ni Lambert ni Molière.
2. Il ne fallait pas louer cette armoire qui est de trop. Que la fourmi ait un grenier, on le conçoit ; mais on ne saurait lui accorder un mobilier complet. La Fontaine a quelquefois dépassé le but et détruit l’illusion par une fausse assimilation. Ainsi, dans la fable 7 du livre XII, on n’accepte pas cette société de commerce formée par le Buisson, la Chauve-Souris et le Canard, ni leurs comptoirs, ni leurs agents, ni leurs registres. L’essence de l’apologue est d’être une image et non une contrefaçon de l’humanité.

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