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La Fontaine, ce génie

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Le génie n’est-il qu’une névrose ?


Augustin Cabanès, né le 30 avril 1862 à Gourdon dans le Lot et mort le 5 mai 1928 à Paris, est un médecin, journaliste et historien de la médecine français.

À quel titre, nous dira-t-on, revendiquez-vous La Fontaine ? En quoi ce clair génie, cet esprit sain, limpide, harmonieux, relève-t-il du pathologiste ? En le disséquant fibre à fibre, nous le ferez-vous mieux connaître ?

N’avons-nous pas, qui nous révèlent suffisamment sa personnalité, ses Contes et surtout ses Fables ? Le « bonhomme » ne nous y apparaît-il pas tel qu’il fut, tel qu’il devait être ?

Taine, ce profond psychologue, l’a pensé ainsi, qui n’a pas séparé l’homme de son œuvre principale ; mais est-il là tout entier ? N’est-ce pas plutôt dans sa correspondance, dans les pièces écrites au jour le jour de l’inspiration, celles qu’il ne revit pas, qu’il ne retoucha pas, que l’écrivain se décèle en sa vérité profonde ?

« Les manifestations spontanées de la vie psychique impliquent presque toujours une certaine irréflexion. La spontanéité se caractérise par l’absence de tout raisonnement subtil, de tout calcul, de toute hypocrisie intéressée : elle nous fait connaître une conscience dans toute sa nudité, c’est-à-dire dépouillée des formes simulées dont peuvent l’envelopper la réflexion et la raison. »

Ce n’est pas qu’il faille faire fi de l’œuvre de longue haleine, mais l’œuvre spontanée, pour éclairer le caractère, est également utile à connaître, indépendamment de ce qui constitue la base de toute psychologie individuelle : les notions d’hérédité et d’évolution, physique et psychique, du sujet à étudier.

Si une œuvre est, dans quelque mesure, révélatrice de celui qui l’a conçue et exécutée, elle ne nous livre pas l’auteur tout entier. Faut-il rappeler l’aveu échappé des lèvres d’un poète :

Quand je vous livre mon poème,
Mon cœur ne le reconnaît plus ;
Le meilleur demeure en moi-même.
Mes vrais vers ne seront pas lus.

On ne saurait donc s’en tenir à une simple analyse littéraire ; il est de toute nécessité de la compléter ; et par l’histoire de la vie propre de l’écrivain, et, au besoin, par l’observation directe, s’il s’agit d’un contemporain.

La biographie nous permet de suivre pas à pas, dans celui qui en est l’objet, les milieux qu’il a traversés, de découvrir sa méthode de travail, ses habitudes, ses manies, son tempérament. Ses lettres, ses causeries familières, ses lectures et ses amitiés, nous font pénétrer plus avant dans son intimité. « Ce sont des actes où se trahit la vraie nature de celui qui les commet. » En comparant, puis en alliant ces divers procédés d’investigation, en se livrant tour à tour à une opération de contrôle et à un supplément d’information, nous avons quelque chance d’arriver, dans les limites du connaissable, à établir la formule psycho-physiologique, ou pathologique, d’un auteur.

Certes, la besogne est ardue et notre ambition ne va pas au-delà d’une connaissance relative ; tant de facteurs sont en cause dans ce problème complexe ! Comme l’écrit le philosophe que nous venons de citer, un homme, à sa naissance, n’est pas une table rase ; il a des aptitudes, des prédispositions, des virtualités de sentiments et d’idées ; il porte en lui tout un passé, qui contient en partie son avenir. Il est l’aboutissant d’une longue série d’ancêtres. De tous ceux dont le sang coule dans ses veines, et, en particulier, de ses derniers aïeux, il tient des puissances qui existent en lui à l’état latent, des germes qui sommeillent engourdis, mais vivants, dans les profondeurs de son être.

C’est l’ensemble de ces manières d’être, corporelles et mentales, qu’on désigne sous le nom d’hérédité.

Celle-ci a ses lois, mais combien incertaines et mystérieuses encore ! Et avec quelle prudence, avec quel tact, en devons-nous faire état ! Tout au plus, pourrons-nous parfois saisir une ressemblance physique entre père et fils, ou grand-père et petit-fils ; un trait de physionomie, un tic ou un geste familial, qui font plus ou moins revivre l’ancêtre dans un ou plusieurs de ses descendants ; des qualités ou des vices analogues, qui se retrouvent à travers maintes générations.

Assurément, il existe entre les différents ancêtres, paternels et maternels, de Jean de La Fontaine, quelques affinités morales et certaines tendances communes.

Du côté paternel, ne se trouvent que « des esprits clairvoyants, probes et pondérés ». Les ascendants maternels sont plus actifs et plus intelligents. Ils sont « allègres, vifs, entreprenants, et leur longévité est légendaire ». Ils présentent aussi une anomalie physique, que le fabuliste ne manque pas de signaler, car il la présentait lui-même : les Pidoux sont remarquables par l’importance de leur appendice nasal. Le grand nez de La Fontaine est en parfait accord avec sa sensualité : c’est un sensuel et un gourmand ; la fillette et la feuillette ne se contrarient pas et font presque toujours bon ménage.

Pour expliquer la genèse d’un écrivain, il n’est pas indifférent de considérer le milieu terrestre et cosmique.

Cet écrivain a-t-il vécu dans un climat tempéré, dans une atmosphère lumineuse et sereine ? A-t-il, au contraire, reçu son éducation première dans un pays de brouillard, sous un ciel gris et terne, sur les bords d’une mer en courroux, ou dans des landes incultes et désolées ? Un reflet s’en retrouvera dans ses productions. Il y a, certainement, un rapport entre l’homme et l’air qui l’environne. Cette influence exogène, quelque malaisé qu’il soit de la déterminer, et quelque capricieuse qu’en soient les manifestations, n’en existe pas moins.

Les ascendants paternels du fabuliste étaient d’origine champenoise ; sa famille maternelle venait du Poitou ; bien que sa mère fût née à Coulommiers, ses aïeux étaient tous Poitevins. Si, comme le prétend Taine, le sol et le climat contribuent à façonner l’homme, nous devons retrouver, chez La Fontaine, l’empreinte des deux régions.

Du témoignage d’un médecin du XVIIe siècle, on a induit que la Champagne, pour une grande part au moins, a concouru à la formation du fabuliste. Les habitants de Château-Thierry, consigne Claude Galien, sont « courtois en leurs paroles, polis en leurs entretiens, complaisants en leur humeur, gentils en conversation, et civilisés dans leurs actions ». Ce sont là qualités banales, prosaïques, pourrait-on dire. Michelet, précisément, trouve « la Champagne un pays plat, d’un prosaïsme désolant » ; mais il découvre, en outre, chez le Champenois, un esprit de niaiserie maligne, qui ne saurait être le propre de La Fontaine.

C’est que, en fin de compte, – et l’un des plus doctes de nos professeurs en Sorbonne l’a fort bien établi, – rien n’est moins catégorique que la psychologie des races et des peuples, à plus forte raison celle des provinces ; rien de moins constant que la dépendance qu’on suppose entre le caractère d’un homme et celui de la région qui l’a vu naître].

Combien de fois les faits infligent un démenti à la théorie !

Alfred de Vigny est Tourangeau, comme Rabelais. Dijon a produit Bossuet, mais il ne peut renier Piron.

Chateaubriand et Lamennais sont Bretons ; Lesage et Brizeux le sont aussi. Quelle parenté découvre-t-on entre ces divers génies ? génies à un degré sensiblement différent, le mot étant pris ici dans le sens de caractère propre à chacun d’eux.

N’est-il pas plus rationnel de rapprocher le Champenois La Fontaine du Quercynois Clément Marot, le Bisontin Charles Nodier du Bordelais Montaigne ? « Ce sont là des esprits-frères, comme il est des âmes-sœurs ; et ces familles d’esprits ou d’âmes, à l’inverse des familles naturelles, ne sont point fondées sur la communauté des origines. »

Il y a, toutefois, chez La Fontaine, un goût des choses rustiques, un sentiment de la nature, si rare au XVIIe siècle, qu’on le chercherait vainement chez d’autres écrivains contemporains du fabuliste, à part Mme de Sévigné, et qu’il pourrait bien tenir du sol natal. Château-Thierry n’était pas encore une ville, c’était un gros bourg, presque la campagne. La Fontaine est resté toute sa vie, par quelque côté, de Château-Thierry.

Ses aïeux paternels étaient des marchands qui, enrichis, se sont élevés aux fonctions publiques ; mais La Fontaine tenait plutôt de la branche maternelle, de niveau plus relevé. C’est assez l’ordinaire que le fils tienne de la mère, et la fille, par contre, du père.

Les Pidoux étaient des bourgeois qui ont occupé une situation dans la magistrature de leur pays (tels d’entre eux ont été maires de Poitiers), ou dans la médecine officielle ; des Pidoux ont été, successivement, médecins de Henri II, de Henri III et de Henri IV.

Jean Pidoux, le grand-père maternel de La Fontaine, qui a écrit sur la vertu et les usages de l’eau de Pougues, s’est diverti, à ses heures perdues, à de poétiques délassements : notons la rencontre, sans en tirer de trop absolues déductions. Avouons que toutes ces particularités, pour curieuses qu’elles soient, ne nous éclairent qu’insuffisamment sur la véritable nature de notre héros ; il est là, heureusement, pour dissiper nos incertitudes ; lui, « l’homme le plus ingénu et le plus vrai qui ait existé, qui toujours se plut à confier à sa muse ses projets, ses désirs, ses pensées les plus secrètes, ses inclinations les plus cachées, et qui a laissé en quelque sorte son âme entière par écrit [6] ».

Nul ne s’est autobiographié avec plus de complaisance. Il n’est poète, ancien comme moderne, qui ait, mieux que La Fontaine, vanté les agréments de la vie champêtre, les charmes de la solitude, les douceurs de la paresse.

Dès ses premiers essais, il fait une peinture de l’oisiveté, il adresse une invocation au sommeil :

… Toi que chacun réclame,
Sommeil, je ne viens pas t’implorer dans ma flamme ;
Conte à d’autres que moi ces mensonges charmants
Dont tu flattes les vœux des crédules amants.
………………………………….
Tu sais que j’ai toujours honoré tes autels ;
Je t’offre plus d’encens que pas un des mortels,
Doux sommeil, rends-toi donc à ma juste prière.

On a pu dire de La Fontaine, avec assez d’exactitude, qu’il a dormi sa vie, comme d’autres ont bâillé la leur ; mais, s’il a aimé le sommeil, s’il l’a chanté à différentes époques, il était, à véritablement parler, un dormeur éveillé.

S’il se réfugie dans la rêverie, sa pensée n’en est pas moins active. S’il vit dans un songe perpétuel, il n’en observe pas moins ce qui se passe autour de lui, sans que son observation aille, cependant, jusqu’à dénombrer, classer et comparer ; il aime la nature, mais il est bien loin d’être un naturaliste.

Il s’est représenté sous ses propres traits, « dormant, rêvant, allant par la campagne ». Il rêve, car

… que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?

L’hiver comme l’été, le matin comme le soir, que l’air soit frais ou qu’il soit chaud, notre « bonhomme » ne trouve rien de plus délectable que le sommeil :

L’Orient venait de s’ouvrir :
C’est un temps où le somme est dans sa violence
Et qui, par sa fraîcheur, nous contraint de dormir.

À quoi bon s’agiter, se démener ? La barque, conduite par le nautonier Caron, nous mènera toujours au port.

Son air, absent et lointain, lui attira parfois quelque désagrément, mais il n’en a cure ; l’anecdote, contée par des Réaux, a un air de vérité qui nous la fait tenir pour exacte :

« Sa femme dit qu’il rêve tellement qu’il est quelquefois trois semaines sans croire être marié. C’est une coquette qui s’est assez mal gouvernée depuis quelque temps : il ne s’en tourmente point. On lui dit : « Mais un tel cajole votre femme ! » — « Ma foi, répond-il, qu’il fasse ce qu’il pourra ; je ne m’en soucie point. Il s’en lassera comme j’ai fait. »

On connaît la suite de l’histoire : les consolateurs ne chômaient pas autour de la belle, qui se défendait d’autant moins qu’elle était plus attaquée. Plus audacieux ou plus heureux, un des assiégeants emporte d’assaut la place. La Fontaine, prévenu, ne s’en émeut point : mais l’opinion, à Château-Thierry, est jalouse de son honneur de mari ; elle le contraint à croiser le fer avec son rival, qui se trouve être, – pourrait-on s’en étonner ? – un de ses meilleurs amis. Le poète, qui n’a, de sa vie peut-être, tenu une épée, est vite hors de combat ; alors, tendant la main à son adversaire : « Maintenant, lui dit-il, j’ai fait ce que le public voulait ; je veux que tu viennes chez moi tous les jours, sans quoi je me battrai encore avec toi. » On n’est pas plus magnanime.

L’incident n’avait troublé qu’un instant son éternelle rêverie : il se trouvait si bien de somnoler ! Un collègue malicieux a insinué qu’il dormait même à l’Académie. Toujours est-il qu’il s’y rendait avec assiduité. Furetière lui reprochait son « avidité jetonnière » ; après tout, il n’était pas si riche qu’il pût faire fi de cet appoint à son maigre budget ; mais s’il fut un académicien ponctuel, n’était-ce pas plutôt que les travaux du Dictionnaire étaient pour lui un bienfaisant narcotique ?

On est frappé, à lire les divers portraits qu’ont tracés de la Fontaine ceux qui l’ont connu, des jugements contradictoires qui ont été portés sur lui ; ses distractions et sa candeur, notamment, ont donné lieu aux commentaires les plus fantaisistes ; mais, tandis que ceux qui ont le mieux pénétré son caractère les mettent au compte d’une concentration, d’une absorption de pensée, d’une méditation plus ou moins profonde, d’autres les ont interprétées comme un manque d’intelligence et même de bon sens. C’est que incapable de tout effort de plaire, quand il ne se sentait pas attiré vers son interlocuteur, La Fontaine se repliait dans un mutisme obstiné ; tandis que, dans une société où il avait ses aises, il n’était homme de manières plus aimables, de conversation plus attachante.

La Bruyère, qui l’avait rencontré dans la maison de Condé, à laquelle il était attaché, avait cru devoir l’accabler de questions, de compliments ; La Fontaine avait balbutié de vagues remerciements ; aussitôt, l’impitoyable portraitiste de tracer ce croquis, vaguement ressemblant au modèle :

« Un homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu’il vient de voir. S’il se met à écrire, c’est le modèle des bons contes : il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle pas ; ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. »

M. le Prince (Condé) l’interpellait-il, c’était un tout autre homme, ce timide osait : « Il ne sera pas dit que M. le Prince me liera la langue » ; mais c’est sa plume qui parle et elle était plus brave que ses discours.

Sa timidité le rendait irrésolu :

On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.

Défaut de résolution ou souci de perfection ? L’un et l’autre, sans doute. Quoi qu’il en soit, cette attitude le desservait : on le prenait pour un grand enfant et comme tel on le traitait.

Pendant sa grande maladie, ses amis, Racine entre autres, étaient venus lui prodiguer leurs encouragements.

Comme il restait muet : « Hé ! laissez-le, s’exclama la commère qui lui servait de garde, il est plus bête que méchant. » Bête, oh ! que non pas ! Mais il faut convenir qu’il en avait les apparences.

« À sa physionomie, on n’eût pas deviné ses talents. Rarement il commençait la conversation et même, pour l’ordinaire, il y était si distrait qu’il ne savait ce que disaient les autres. Il rêvait à tout autre chose, sans qu’il pût dire à quoi il rêvait. Si, pourtant, il se trouvait entre amis, et que le discours vînt à s’animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s’échauffait véritablement, ses yeux s’allumaient : c’était La Fontaine en personne et non pas un fantôme revêtu de sa figure. »

Celui qui nous fournit ces indications, s’il n’avait pas vécu dans le commerce de La Fontaine, avait connu plusieurs de ses amis, qui l’avaient renseigné sur les faits et gestes du fabuliste ; aussi, les renseignements qu’il nous donne sont-ils précieux à recueillir. Continuons à le feuilleter.

« On ne tirait rien de lui dans un tête-à-tête, à moins que le discours ne roulât sur quelque chose de sérieux et d’intéressant pour celui qui parlait. Si des personnes dans l’affliction s’avisaient de le consulter, non seulement il écoutait avec grande attention, mais, je le sais de gens qui l’ont éprouvé, il s’attendrissait, il cherchait des expédients, il en trouvait ; et cet idiot (c’est d’Olivet, notre informateur, qui parle) qui, de sa vie, n’a fait à propos une démarche pour lui, donnait les meilleurs conseils du monde : autant il était sincère dans ses discours, autant il était facile à croire tout ce qu’on lui disait. » Oui, c’est bien ainsi que nous nous le représentons : crédule et distrait à un point qui dépasse la mesure. Les témoignages abondent, qui l’attestent ; d’aucuns sont connus, d’autres le sont moins, celui-ci par exemple.

La Fontaine avait dédié ses fables au Dauphin ; il lui vint le désir – car sous son apparence de modestie, il n’était pas sans vanité – de les présenter lui-même à Monseigneur, puis au Roi ! Mais ici convient-il de céder la plume à celui qui narre l’aventure :

« Le Roi le reçut avec une bonté dont, malgré sa distraction, il fut forcé de s’apercevoir (sic). Bontemps, premier valet de chambre, chargé d’en prendre soin, lui fit voir les appartements et les jardins et disait à tous les seigneurs qu’il rencontrait : Messieurs, voilà M. de la La Fontaine ! La promenade fut suivie d’un grand dîner et le dîner d’une bourse de mille pistoles, qu’il lui donna de la part du Roi. Enivré de tant de faveurs et hors de lui-même, il remonte, en rêvant, dans son fiacre, descend à la porte des Tuileries, paie son cocher et regagne à pied la rue d’Enfer, où il demeurait… »

Toujours distrait, La Fontaine oublie sa bourse dans la voiture ; mais, heureusement, il s’en aperçoit assez tôt pour courir à la station, où il reconnaît les chevaux qui l’ont conduit : l’argent est retrouvé intact dans la bourse, restée sous le coussin.

Il y a, évidemment, une apparence de fantaisie dans ce récit, ne fût-ce que les dix mille livres données par le roi. Louis XIV n’était pas coutumier de pareilles générosités ; mais une fois n’est pas coutume. À supposer que le conte ait été forgé à plaisir, il est bien dans le caractère du sujet.

Passons sur les menues peccadilles, comme l’erreur amusante qu’il commit sur le nombre des enfants du surintendant Fouquet, son protecteur ; ou la lanterne dont il se munit, par un clair de lune splendide, pour éclairer une escapade.

À la réflexion, nous serions tenté de croire que La Fontaine était distrait quand la société l’ennuyait ; son esprit s’évadait du milieu où on n’avait pas réussi à le fixer, comme dans la circonstance qui suit.

Un financier avait prié un certain nombre de ses amis, pour leur faire voir de près le fabuliste. Mais celui-ci, peu soucieux de jouer le rôle de bête curieuse, mangea et but tout son saoul et ne desserra pas les dents. Comme le dîner se prolongeait, il se leva de table avant la fin, alléguant pour prétexte une séance à l’Académie. On lui fit observer qu’il avait grandement le temps d’y arriver. « Eh bien, répondit-il, je prendrai par le plus long. » De tout autre que de La Fontaine, on eût considéré la saillie comme une impertinence, mais on crut, ou on feignit de croire, qu’il n’avait pas pris garde à ce qu’il disait.

Au vrai, il avait des bizarreries de caractère, des inquiétudes, qui ouvrent un jour assez inattendu sur sa complexion mentale. Écoutons-le s’en plaindre :

Sire, Acante est un homme inégal à tel point
Que, d’un moment à l’autre, on ne le connaît point ;
Inégal en amour, en plaisir, en affaire ;
Tantôt gai, tantôt triste, un jour il désespère,
Un autre jour il croit que la chose ira bien.
Pour vous en parler franc, nous n’y connaissons rien.

Lamartine a caractérisé cet état particulier dans un vers empreint de nostalgie :

C’est le vague tourment d’une âme qui s’ennuie.

L’ennui, le frère de l’inquiétude, dont il se plaignait déjà dans ses Élégies, l’ennui est, d’après un biographe plus récent de La Fontaine, le trait fondamental de son caractère :

À guérir un atrabilaire,
Oui, Champmeslé saura mieux faire
Que de Fagon tout le talent ;
Pour moi, j’ose affirmer d’avance
Qu’un seul instant de sa présence
Peut me guérir incontinent.

Toute sa vie le fabuliste a souffert de ce mal, qui est celui des imaginations trop vives. « Très longtemps, le rêveur a trompé ce besoin dans des paresses somnolentes, d’autant qu’à ses langueurs il faisait succéder alors des élans physiques, des ardeurs d’enthousiasme ou de travail intellectuel : ainsi tant que la vie active servait de correctif à la vie du rêve, il puisait dans l’une des forces pour l’autre. »

Cette ardeur au plaisir, qu’il a toujours montrée, n’était que pour dissiper sa mélancolie, son incurable tristesse.

Volupté ! Volupté ! qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas, viens-t-en loger chez moi,
Tu n’y seras pas sans emploi.
J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.

Il aspire à la solitude, au repos :

Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
………………………………….
Je ne dormirai point sous de riches lambris,
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond et moins plein de délices ?

Cet appétit de sommeil, qui n’est jamais satisfait, ne révèle-t-il pas un être indolent, lymphatique à un degré éminent et paraîtra-t-il exagéré de dire que La Fontaine se sent toujours fatigué, à la manière des neurasthéniques ?

Un soir, il s’avise de veiller un peu plus que d’ordinaire pour écrire à sa femme ; il s’en plaint, oh ! doucement car il est, dit-il, « enfant de la paresse et du sommeil[20] ». Dans sa propre épitaphe, ne nous confesse-t-il pas qu’il a passé la moitié de son temps à dormir et l’autre à ne rien faire ? C’est donc que l’effort lui coûtait et qu’il était vite las.

C’est un indolent, a-t-on dit, qui ne sait jamais vaincre son aversion ni son dégoût pour l’effort. C’est un écrivain qui ne s’occupe qu’en s’amusant, ou du moins pour s’amuser. Il dort tant qu’il plaît au sommeil et il aime bien à se lever sans savoir que faire. Il vit dans un état d’apathie qui le tient loin des soucis de la vie pratique… Il présente tous les signes de la neurasthénie : fatigue et inertie. S’il se détache, par la pensée, du monde qui l’entoure, c’est pour rentrer en lui-même, où il trouve moins d’ennui.

Il a toute la sérénité de l’égoïsme ; il connaît ses torts, il les confesse, mais il ne songe pas à s’en guérir.

Le nœud d’hymen veut être respecté,
Veut de la foi, veut de l’honnêteté.
………………………………….
Je donne ici de bons conseils, sans doute,
Les ai-je pris pour moi-même ? Hélas ! non !

En réalité, il n’est pas fixé ; c’est un inconséquent, c’est-à-dire un impulsif ; il est à la merci des circonstances, changeant d’avis sans raison, du moins apparente, louant aujourd’hui ce qu’il condamnait la veille.

Parfois, il vante les avantages de l’union régulière ; à d’autres moments, il se déclare partisan de l’amour libre. Ce besoin d’aimer le possédera jusqu’au seuil de la tombe : à 67 ans, il perd sa route, préoccupé qu’il était des beaux yeux, « de la peau délicate et blanche[25] » d’une jeune fille de 15 ans qui lui avait tourné la tête.

Ce n’est que lorsque sonnera l’heure des infirmités – il s’intitulait plaisamment le « chevalier du rhumatisme », – quand apparaîtront les signes de la décadence, que l’épicurien se convertira pour de bon et se disposera à finir chrétiennement.

D’une constitution vigoureuse, en somme, La Fontaine a souffert, tardivement, du rhumatisme, qu’il appelle une invention du diable. Nous ne le voyons s’en plaindre que dans une lettre au père Bouhours, de novembre ou décembre 1687, et dans sa réponse à Saint-Évremond, de la même année ; c’est là que se trouvent les vers bien connus :

… Tourment qu’à mes vieux jours
L’hiver de nos climats promet comme apanage !
Crois-moi, triste tourment, consens à notre adieu :
Triste fils de Saturne, hôte obstiné d’un lieu,
Rhumatisme, va-t’en. Suis-je ton héritage ?
Suis-je un prélat ? Crois-moi, consens à notre adieu ;
En ma faveur, change de lieu.
Déloge, enfin, ou dis que tu veux être cause
Que mes vers comme toi deviennent mal plaisants.
S’il ne tient qu’à ce point, bientôt l’effort des ans
Fera, sans ton secours, cette métamorphose ;
De bonne heure il faudra s’y résoudre sans toi.

On a parlé d’affaiblissement mental ; on cite toujours, à ce propos, la lettre de Ninon de Lenclos à Saint-Évremond, mais ce n’était chez lui que l’effet de la vieillesse.

Le bonhomme tombé en enfance, la légende n’eut pas de peine à s’établir ; la vérité est qu’il était resté parfaitement conscient, aussi bien dans ses actes que dans ses paroles. Les conseils et l’amitié de madame de La Sablière avaient préparé sa conversion, la maladie et la vision de la fin firent le reste.

On a prétendu que le dénouement fut avancé par l’usage inopportun d’une tisane rafraîchissante, qu’il prit pour se guérir d’un grand échauffement causé par les remèdes qu’on lui avait administrés pendant sa maladie : cette assertion de Walckenaer ne repose sur aucune base sérieuse ; nous ne l’avons pas relevée ailleurs que chez cet auteur et elle est, du reste, trop vague pour en faire état. N’oublions pas, au surplus, que La Fontaine mourut âgé de soixante-treize ans, neuf mois et cinq jours : les Parques n’attendent pas toujours aussi longtemps pour nous frapper, sans y mettre d’artifice.

Devant la mort, La Fontaine fut ce qu’il avait été durant toute sa vie : simple et vrai, ingénu et sincère.

Son meilleur ami, le chanoine de Maucroix, l’a peint tout entier, en disant : « C’était l’âme la plus candide que j’aie jamais connue. »

Comment ne pas se montrer disposé à l’indulgence envers qui se livre à nous dans toute la sincérité de son âme, ne cherchant à rien dissimuler de ses écarts ou de ses erreurs ?

C’est ce qui, devant le Tribunal de la postérité, assure à Jean de La Fontaine toutes les sympathies. En dépit de ses fautes et de l’incohérence de sa vie, n’y eût-il pas eu le charme de son œuvre pour plaider en sa faveur, la cause du fabuliste était gagnée quand même.

Image : Par Inconnu — Henry Carnoy & De Beaurepaire-Froment, La Tradition, Revue Illustrée Internationale du Folklore et des Sciences qui s’y Rattachent Contenant la Bibliografie des Provinces, Publiée avec le Concours des Principaus Folkloristes des Deus Mondes, Dix-Huitième Année, Paris, 60, Quai des Orfèvres (Ier arr.), M. CM. IV., p. 174., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=18804055

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