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Jean de La Fontaine et les bêtes

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Jean de La Fontaine et les bêtes


“Hippolyte Adolphe Taine, né à Vouziers le 21 avril 1828 et mort à Paris le 5 mars 1893, est un philosophe et historien français sorti de l’École normale supérieure.
Essai sur les Fables de La Fontaine …Hippolyte Taine – Mme ve. Joubert, 1853.”

La fable, par nature, cache toujours un homme dans une bête. C’est par des qualités humaines qu’elle peint les animaux ; c’est ainsi que La Fontaine les a peints. S’il a écrit un chapitre d’histoire naturelle, c’est au moyen d’un traité de mœurs. Il ne pouvait en employer un autre, et l’on va voir qu’il n’y en a pas de meilleur.

Jean de La Fontaine et les bêtes
Jean de La Fontaine et les bêtes

Que le lion soit roi, rien de plus juste. Buffon est là pour donner raison à La Fontaine. « Sa colère est noble, son courage magnanime, son naturel sensible. On lui a vu dédaigner de petits ennemis, mépriser leurs insultes, leur pardonner des libertés offensantes. Il a la figure imposante, le regard assuré, la démarche fière, la voix terrible. » On a de nos jours contesté cette bonté du lion, et on a prouvé qu’il est aussi peu généreux que le tigre. Ce n’est pas là une raison pour lui ôter son titre. N’a-t-il pas la qualité indispensable, le don unique et royal entre tous ? Il sait froncer le sourcil. D’ailleurs, il a le front vaste du monarque qui porte tout l’État dans sa tête, et sa crinière l’élargit encore. Il n’a pas l’air inquiet et hagard du tigre ; il se tient volontiers immobile ; quand il est couché surtout, ses yeux sont étincelants et fixes, comme ceux d’un souverain qui prononce une sentence. On lui ferait tort de lui ôter sa royauté.

Nul animal n’est plus propre que le renard au rôle de courtisan. Il n’a pas la physionomie béate et perfide du chat. Son long museau effilé et fendu, ses yeux brillants et intelligents, indiquent tout d’abord un fripon, mais un fripon de qualité et de mérite. Il est agile et infatigable, et l’on devine en voyant ses membres alertes et dispos qu’il n’attendra pas chez lui la fortune. Sa fourrure est riche, et sa queue magnifique. Ce sont là de beaux habits qui lui siéront bien dans une antichambre. Il est brave, mord le fusil du chasseur, et se laisse tuer sans crier ; mais il n’a pas la vanité du courage, préfère la ruse à la violence, et fuit de loin le danger : un courtisan a besoin d’être à la fois intrépide et souple. Il a élevé le vol à la dignité du génie. Tant d’esprit et de courage, une si bonne tournure, et une physionomie si expressive, ce génie inventif et ces inclinations de gourmet, le destinaient à vivre aux dépens d’autrui, à se cantonner dans le pays des riches aubaines, la cour, et à venir puiser le plus près possible à la source des grâces. Il devient vizir.

Le chat est l’hypocrite de religion, comme le renard est l’hypocrite de cour. Il est « velouté, marqueté, longue queue, une humble contenance, un modeste regard, et pourtant l’œil luisant. » Tout le monde reconnaît le maintien dévot de la prudente bête. Elle marche pieusement, posant avec précaution le pied, sans faire bruit, les yeux demi-fermés, observant tout, sans avoir l’air de rien regarder. On dirait Tartufe portant des reliques. Si vous vous asseyez, elle vient tourner autour de vous, d’un mouvement souple et mesuré, avec un petit grondement flatteur, sans rien demander ouvertement comme le chien, mais d’un air à la fois patelin et réservé. Sitôt qu’elle tient le morceau, elle s’en va, elle n’a plus besoin de vous. Mais jamais «c e doucet » n’a l’air meilleure personne que lorsqu’il a gagné de l’âge et de l’embonpoint. Il se tient alors pendant tout le jour au soleil, ou près du feu, enveloppé dans sa majesté fourrée, sans s’émouvoir de rien, grave, et de temps en temps passant la patte sur sa moustache avec la mine sérieuse d’un penseur. Vous le prendriez pour un docteur allemand, le plus inoffensif et le plus bienveillant des hommes, si quelquefois ses lèvres, qui se relèvent, ne laissaient voir deux rangées blanches de dents aiguës comme une scie, et le menton fuyant du plus déterminé menteur. Aussi, quoi qu’il fasse, il est toujours composé, maître de soi. Il n’avance la patte qu’avec réflexion ; il ne la pose qu’en essayant le chemin ; il ne hasarde jamais « sa sage et discrète personne. » Il est propret, dédaigneux, méticuleux, et dans tous ses mouvements adroits au miracle. Pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu se promener d’un air aisé, sans rien remuer, sur une table encombrée de couteaux, de verres, de bouteilles, ou le voir dans La Fontaine avancer la patte délicatement, écarter la cendre, retirer prestement les doigts, « un peu échaudés, » les allonger une seconde fois, tirer un marron, puis deux, puis en escroquer un troisième. Il est rare que Bertrand les croque, et Raton d’ordinaire n’est pas une dupe, mais un fripon.

L’ours est le seigneur rustre, et l’on n’a qu’à le voir se tourner pour s’en convaincre. Il est bien fourré sans doute, et en riche homme, largement et chaudement habillé. Il est muni de dents magnifiques, et étouffe parfaitement son ennemi entre ses bras. Mais il pose si lourdement ses larges pieds sur le sol, il se meut si fort en bloc, il s’étaye si solidement sur ses quatre jambes charnues et massives, qu’il est encore plus paysan que gentilhomme. Au moyen Age, on l’appelait Patous. Il va vers son ennemi d’une course droite et raide,

La Fontaine l’appelle l’Archipatclin, IX, 14 ; ailleurs, VII, 16, un tartufe, un saint homme de chat. 2. Raton avec sa patte

D’une manière délicate
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts,
Puis les reporte à plusieurs fois,
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque.   (IX, 17.)

Comme une machine lancée qui ne s’arrête plus. Ce mouvement géométrique et violent convient au raisonneur qui casse la tête de son ami pour écraser la mouche. Il est gourmet pourtant comme doit l’être une bête de haut parage. Il va quêtant et flairant avec son gros museau noir, parmi les tas de feuilles, grattant la terre pour déterrer les racines savoureuses. Il choisit le miel et les fruits aussi habilement que l’homme ; il fait le dégoûté jusque chez le lion, et bouche sa narine. Retiré dans sa tanière, il vit seul pendant des semaines entières, sans faire un pas ni dire un mot. Sa mine farouche et son poil terne lui donnent l’air d’un misanthrope ; il est digne de tout point de représenter le hobereau morose qui s’ennuie et vil chez soi. Entre les puissants et les petits sont « les médiocres gens, » tour à tour battants et battus. A la porte de cette nouvelle galerie se tient le singe, le plus bruyant de tous. C’est le charlatan qui affiche à la foire, le hâbleur qui « caquette au plus dru, » chez qui les mensonges coulent de source comme le bavardage, agité du besoin de remuer, de parler, d’inventer, comme une machine détraquée qui tourne sans pouvoir s’arrêter. A. peine le dauphin a-t-il fait une question qu’il lui a donné six réponses. Cette volubilité d’esprit, de mouvements, de langage, en fait un bouffon public et un farceur de bas étage. Quand on lui présente la tiare, il l’essaye en riant ; il fait autour « des grimaceries, tours de souplesse, singeries, passe dedans ainsi qu’en un cerceau, » II n’est fait ni pour s’asseoir, ni pour marcher, mais pour sauter et grimper. Geoffroy Saint-Hilaire disait que sa structure anatomique l’avait lancé sur les arbres. Ses longues jambes flexibles se détendent d’elles-mêmes comme un ressort, et, quelque part qu’elles le jettent, avec ses quatre mains et sa queue, il a toujours de quoi s’accrocher et se balancer, et garder libres deux ou trois membres pour s’agiter en contorsions bizarres. Quand par hasard tout est occupé, il a ses joues et ses mâchoires qu’il fait grincer, et ses vilains yeux spirituels qu’il tourne en un instant de cent côtés. S’il friponne les gens et leur débite des contes, c’est par naturel, pour son plaisir, par besoin d’imagination, plutôt qu’avec calcul et pour son profil.

« Triste oiseau le hibou » est, dans La Fontaine, un personnage réfléchi, philosophe, qui construit fort bien les syllogismes quand il s’agit d’une provision de souris.

C’est qu’il a le front large cl méditatif, et la bonne grosse tête d’un homme de cabinet. Mais son plumage terne, son bec crochu, son regard morne, en font un personnage grognon et frondeur. Il n’est pas assez respectueux avec les puissances. Il parle à l’aigle, comme ferait un homme de l’opposition, d’un air aigre, avec les sentences maussades et le ton trivial d’un plébéien opprimé. Il est orgueilleux comme tout être qui vit seul et concentré en lui-même. Ses enfants sont « de petits monstres fort hideux, cl il les juge mignons, beaux, bien faits, et jolis par-dessus tous leurs compagnons. » « Rechigné, un air triste, une voix de mégère, » il a le défaut qui accompagne ou amène la réflexion et la misanthropie, je veux dire la laideur. La Fontaine accommode le moral avec le physique : c’est que l’âme se modèle sur le corps, qui l’exprime et qui la façonne ; le poêle devine l’une par l’autre, et les met d’accord.

Voici, par exemple, une peinture de l’extérieur. Il s’agit du coq, que décrit le souriceau Turbulent, et plein d’inquiétude ;

Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair ;
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée.
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,

La Fontaine, XI, 9,

Comme vous êtes roi, vous ne considérez
Qui ni quoi. Rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die,
Tout en même catégorie.
Mes petits sont mignons,

Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.      V. 18

Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, En ai pris la fuite de peur.

Le coq a le regard dur et sans expression. S’il a la poitrine d’un guerrier, il a les pieds d’un rustre et la démarche d’un capitan. Aussi ses mœurs sont-elles jalouses et violentes ; il est « incivil, peu galant, turbulent, toujours en noise avec les autres. » Quand la perdrix est mise dans la basse-cour, « malgré le sexe et l’hospitalité, » il a peu de respect « pour la dame étrangère. » II est orgueilleux, brutal, « fort souvent en furie, et la pauvrette reçoit d’horribles coups de bec. » S’il donne aux poules les grains et les vermisseaux qu’il déterre, c’est qu’il est leur maître. II les défend par orgueil, non par générosité ; il ne s’inquiète point des petits et les laisse conduire par leur mère. Ce n’est pas un époux, mais un sultan.

La Fontaine est si pénétré des vrais caractères de ces animaux, qu’il change la morale primitive plutôt que de les altérer. Par exemple, Ésope se tait sur le rossignol, et donne le beau rôle à l’oiseau de proie.

« Au moment de périr, le rossignol pria l’autre de ne pas le manger, disant qu’il n’était pas capable de remplir le ventre d’un épervier. Il fallait, si l’épervier avait besoin de nourriture, qu’il cherchât de plus gros oiseaux. Celui-ci répondit : « Je serais fou si je lâchais le dîner que j’ai entre les pattes pour poursuivre une proie qui ne se montre pas encore. »

Le moraliste ici n’a trouvé qu’un précepte de prévoyance. Le poète a détesté la grossière gloutonnerie et l’ignorance brutale de la bête sauvage. Il l’a vue, comme nous, les griffes enfoncées dans sa proie, arracher des lambeaux sanglants, et se gorger de chair crue jusqu’à étouffer. Mais il a eu pitié de l’oiseau délicat, musicien, poète comme lui-même. La frêle et triste créature « qui chante en gémissant Itys, toujours Itys, » a la sensibilité souffrante, les longs souvenirs d’une femme offensée, et en même temps la fierté innocente et le langage élégant d’un artiste.

Je vous raconterai Térée et son envie.
— Qui, Térée ? Est-ce un mets propre pour les milans ?
— Non pas : c’était un roi dont les feux violents
Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
Je m’en vais vous en dire une chanson si belle,
Qu’elle vous ravira. Mon chaut plaît à chacun.
Le milan alors lui réplique :
Vraiment nous voici bien ; lorsque je suis à jeun
Tu me viens parler de musique.
— J’en parle bien aux rois. —Quand un roi te prendra,
Tu peux lui conter ces merveilles.
Pour un milan, il s’en rira :
Ventre affamé n’a pas d’oreilles.

Que de portraits dans la classe moyenne ! Mais deux mots suffisent à La Fontaine. La fable est un genre où il ne faut qu’esquisser. C’est un tout petit poème, et comme une miniature d’épopée. Il n’y faut pas appuyer. Si vous insistez trop longtemps, comme font les Indiens, les conteurs du moyen âge, Chaucer ou Dryden, l’animal efface l’homme, ou l’homme efface l’animal. Ici à chaque instant, on aperçoit l’un à travers l’autre ; ce n’est qu’une échappée, et ce ne peut pas être autre chose ; il ne faut pas qu’elle dure ; d’ailleurs vous plaisantez, et on ne plaisante que légèrement. Dites que le renard est un courtisan, que le lion est un roi ; cette comparaison, prise à la volée, vous montrera un air de tête, un geste expressif ; mais passez vite ; si vous insistiez, toute l’image disparaîtrait. Et sachez que pour abréger ainsi tout un animal, il faut autant de génie que pour le décrire tout au long. Ce n’est pas le nombre, mais le choix des traits qui importe. Un petit contour, une simple phrase musicae annoncent d’abord Raphaël ou Mozart. Ces peintures de La Fontaine, si courtes, valent les plus grands tableaux. Car tout le talent de l’artiste consiste à saisir le trait exact, qui montre dans un objet le caractère intime. Que cette conception produise un poème de six mille vers ou un récit de six lignes, le mérite est le même ; la conception primitive est la seule chose qui ait du prix. Ici une épithète comique remplace et résume la science du naturaliste. On en sait assez sur la tortue quand on l’a vue « aller son train de sénateur. » »Porte maison l’infante » est ventrue comme « ma commère la carpe » et aussi bonne dame qu’elle, un peu vaniteuse et « de tête légère, » mais rusée parfois. Ses petits yeux brillants sous ses paupières ridées font deviner qu’elle pourra jouer au lièvre quelques bons tours. — La belette est « demoiselle. » Elle a le nez pointu, un long corsage ; c’en est assez pour lui mériter son titre, et La Fontaine ajoute, pour plus de sûreté, « l’esprit scélérat. » — Qui a mieux connu le vol de l’hirondelle, « caracolant, frisant l’air et les eaux, attentive à sa proie, happant « mouches dans l’air ?» Qui a mieux peint ce nid d’oisillons gloutons, affamés par le besoin de croître, avec leur bec jaune toujours ouvert, becquetant machinalement tout ce qu’on leur présente, même le doigt, même un bâton ? « La bégayante couvée» picole incessamment, et les cris des petits, leurs mouvements perpétuels et aveugles montrent que leur pensée n’est encore qu’une dépendance de leur estomac.—N’est-ce pas assez pour peindre la fourmi de lui donner un rôle de ménagère? Sèche, maigre, vêtue de noir, la taille mince et serrée, elle est toujours prête avec ses six pattes à courir et à saisir, économe, disciplinée, diligente, infatigable. — Le cochon est un hidalgo, et s’appelle don Pourceau, parce qu’il a « son toit et sa maison, » et qu’il y vit fièrement, oisif et dans la crasse. — Les grenouilles ont presque toujours un sot rôle; mais on trouve qu’elles le méritent quand on a vu leurs gros yeux ronds stupides, leur corps niaisement ramassé sur leurs jambes, ou ces jambes tout d’un coup écartées et pendantes lorsqu’elles sautent éperdues dans leurs marais. — Les canards se sont conduits avec la tortue en commis voyageurs. Aussi ont-ils le regard narquois, l’air joyeux, et la démarche goguenarde qui convient au métier. Rien de plus plaisant que de les observer un jour de pluie, plongeant leurs cols à chaque instant dans la mare, et frétillant à grand bruit avec un refrain nasillard, comme de bons compagnons qui chantent accoudés sur une table bien servie. — Le mulet parle de sa mère la jument, se prélasse, marche d’un pas relevé, fait sonner sa sonnette et se croit un personnage ; c’est qu’avec ses longues oreilles et son air solennel d’âne manqué, il a la mine d’un président. — Voyez le bœuf. Les traits qui le marquent, chez

Progné me vient enlever les morceaux,
Caracolant, frisant l’air et les eaux…
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,
Malgré le bestion happait mouches dans l’air
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,
D’un ton demi formé, bégayante couvée,
Demandaient par des cris encor mal entendus.          (X, 7).

La Fontaine, sont à peine visibles, et cependant ils sont si justes, que cette esquisse imperceptible le montre tout entier. Il est opprimé quoique puissant, parce qu’il est laboureur et pacifique. « II s’avance à pas lents, il rumine tout le cas dans sa tête » avant de prononcer la sentence, et il la prononce avec un sérieux solennel, avec la grandeur majestueuse que les anciens avaient sentie, lorsqu’ils ont comparé ses yeux à ceux de Junon.  On ne pouvait pas choisir d’arbitre plus imposant et plus grave. Indifférent à ce qui l’entoure, il laisse errer lentement sur les objets ses grands yeux calmes. Quand on le voit dans l’herbe haute, couché sur ses genoux, et qu’on suit le mouvement régulier de ses joues qui roulent et ramènent le fourrage broyé sous ses larges dents, il semble qu’il n’y ait en lui qu’une pensée sourde et végétative, affaissée sous sa chair massive, et endormie par la monotonie machinale de son action. Il s’inquiète fort peu du cerf poursuivi qui se cache dans l’étable ; il reste à table et continue à manger en avertissant son hôte qu’il va périr. —  Cette connaissance des bêtes manque souvent aux autres fabulistes. Florian a fait de la sarcelle une tendre et ingénieuse amie. Ces délicatesses de cœur, ces gracieuses effusions de sentiment, celle piété fraternelle, ne conviennent guère à la physionomie malicieuse et à la jolie démarche du léger oiseau. Il est trop coquet pour être sentimental, et personne ne le reconnaîtrait dans ces vers :

Unis dès leurs plus jeunes ans
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin nos bons amis,
La Fontaine, IV, 21.

Il dit que du labeur des champs
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser le long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramène dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait de tous tant que nous sommes
Force coups, peu de gré ; puis quand il était vieux
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de sou sang l’indulgence des dieux.
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leur repas, se contant les nouvelles,
Ils n’en trouvaient pas de plus belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, plaisir, peine, souffrance :
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.

Le lapin est un homme sensible, comme on disait alors. Ce n’est plus Jeannot Lapin, un de ces gais compères qui, le soir, sur la bruyère, «  l’oreille au guet, l’œil éveillé, s’égayent et parfument de thym leur banquet  » C’est un élégiaque.

Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu? Réponds-moi,
Ma sœur, ma compagne chérie ;
Ne prolonge pas mon effroi.
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie ;
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi.

Non-seulement ces phrases sentent la rhétorique, mais elles sont un contre-sens dans un lapin. Le vrai lapin est brusque, étourdi, gourmand, très-mauvais père, capable même d’étrangler ses petits, très-égoïste ; pourvu qu’il puisse brouter, trotter, faire tous ses tours, il se soucie peu du reste. Qu’on prenne et qu’on mange tous ses frères, il n’en perdra pas un coup de dent. Sa physionomie est assez sotte, et son air étonné : aussi, pour en faire un personnage humain, il faudra lui donner la mine et les actions d’un novice. Il ira jouer parmi le serpolet et la rosée, les oreilles dressées, le regard vif, mais un peu niais, gambadant comme un écolier, passant la patte sur sa moustache naissante. Ce sera « le petit lapin. » Si, comme Florian, le poète veut peindre l’amitié, il cherche ailleurs ses modèles. Il choisira parmi les oiseaux a le peuple au col changeant, au cœur tendre et fidèle, » la colombe compatissante qui jette un brin d’herbe à la fourmi qui se noie, qui met la paix entre les vautours ses ennemis. Il verra le pigeon voleter avec un empressement gracieux autour de sa femelle, baisser et relever tour à tour son col flexible d’un air suppliant et tendre, attacher longuement sur elle ses yeux si doux, et se soulever à demi sur ses ailes bleuâtres pour la becqueter de son bec rosé et délicat. Il écoutera dans les bois le gémissement interrompu des tourterelles et comprendra que le seul oiseau dont il puisse faire un amant est « l’oiseau de Vénus. »

Nous sommes déjà depuis quelque temps parmi les misérables gens, les bêtes faibles ou sottes, que les autres pillent et mangent. Cela est si commun que nous ne l’avions pas remarqué. Entre toutes, la plus inoffensive et la plus opprimée est la brebis.

Quel ton triste et doux que celui du pauvre agneau !

Buffon ne voit dans le mouton que sottise et peur. « C’est par crainte qu’ils se rassemblent si souvent en troupeau. Le moindre bruit extraordinaire suffit pour qu’ils se précipitent et se serrent les uns contre les autres, et cette crainte est accompagnée de la plus grande stupidité, car ils ne savent pas fuir le danger. Ils semblent même ne pas sentir l’incommodité de leur situation ; ils restent où ils se trouvent, à la pluie, à la neige. Ils y demeurent opiniâtrement, et pour les obliger à changer de lieu et à prendre une route, il leur faut un chef qu’on instruit à marcher le premier, et dont ils suivent tous les mouvements pas à pas. Ce chef demeurerait lui-même avec le reste du troupeau, sans mouvement, à la même place, s’il n’était chassé par le berger, ou poussé par le chien. » Tout cela est vrai, mais ces animaux sont affectueux et bons. 11 est touchant de voir la brebis accourir au cri grêle et plaintif de son petit, le reconnaître dans cette multitude, se tenir immobile sur la terre froide et fangeuse jusqu’à ce qu’il ait tété, et, l’air résigné, regarder vaguement devant elle. La Fontaine a pris pitié de tant de tristesse et de bonté.

Par un retour bien rare, le loup, tyran de la brebis, est aussi à plaindre qu’elle. C’est un voleur, mais misérable et malheureux. On n’a qu’à voir sa physionomie basse et inquiète, son corps efflanqué, sa démarche de brigand poursuivi, pour lui donner d’abord son rôle. La Fontaine, comme les romanciers du moyen âge, n’en a fait qu’un coquin toujours affamé et toujours battu. L’imbécile s’imagine que la mère va lui donner son enfant, et, quand il se voit trompé, il s’amuse à menacer et à se plaindre ! Il attend apparemment que les chiens viennent l’étrangler. « On assomme la pauvre bête,» un manant lui coupe le pied droit et la tète; on les cloue à la porte du seigneur, avec un avertissement en style picard, à l’usage « des biaux chers loups, » encore novices, et qui apprennent leur métier aux dépens de leur peau. Toutes les aventures d’Ysengrin finissent de même ; ce portrait, demi-sérieux, demi-moqueur, est plus vrai que la sombre et terrible peinture de Buffon :

« Il est l’ennemi de toute société, il ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce. Lorsqu’on en voit plusieurs ensembles, ce n’est pas une société de paix, c’est un attroupement de guerre, qui se fait à grand bruit avec des hurlements affreux, et dénote un projet d’attaquer quelque gros animal, comme un cerf, un bœuf, ou de se défaire de quelque redoutable mâtin. Dès que leur expédition militaire est consommée, ils se séparent, et retournent à leur silence et à leur solitude. — Enfin, désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers » il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort. »

Voilà bien de la colère, et il faut croire que les moutons de Montbard étaient mal gardés. Le loup de La Fontaine est aussi un tyran sanguinaire, et lorsqu’il parle à l’agneau on entend la voix rauque et

Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons.
Dire d’un, puis d’un autre.
Est-ce ainsi que l’on traite Les gens faits comme moi ?
Me prend-on pour un sot ?
Que quelque jour ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette…               (V, 16.)

le grondement furieux de la bête enragée. C’est la même passion que dans Homère. Mais un caractère est multiple Que le savant n’aperçoive dans ce loup qu’un animal nuisible, le poète, d’un esprit plus libre, y distinguera les autres traits. Il le verra aussi malheureux que méchant, plus souvent dupe que voleur. II comprendra que ses vices lui viennent de sa maladresse, que faute d’esprit il est toujours affamé, et que le besoin se tourne en rage. Il laissera Buffon composer une tragédie sur la cruauté, et fera une comédie sur la sottise.

Par quel singulier hasard faut-il qu’ailleurs encore le naturaliste soit moins impartial que le poète, et que la fable soit plus complète que l’histoire ? Buffon se fait l’avocat de l’une et change en mérites Il est fort beau d’être humain, et il est clair que, si cette page tombait entre les mains d’un ânier, elle l’attendrirait en faveur de sa bête. La Fontaine aussi rend justice à l’âne. Il dit qu’il est « bonne créature. » Il le plaint « le pauvre baudet si chargé qu’il succombe. » Mais il connaît la lourdeur et l’impertinence de l’animal. Sous les os pesants de cette tête mal formée, l’intelligence est comme durcie. Cette peau épaisse et rude, couverte de poils grossiers et entrelacés, émousse en lui le sentiment, et ses jambes avec leurs genoux saillants ne semblent faites que pour rester immobiles. Il est indocile, têtu, sourd aux cris, aux coups, aux prières. Quand le chien mourant de faim lui demande en grâce de se baisser et de lui laisser prendre son dîner dans le panier : « Point de réponse, mot. » Il ne veut pas perdre un coup de dent ; il n’entend pas, il est sourd, vous remueriez aussi aisément une borne. Si enfin il répond, c’est en balourd, par une excuse inepte ; il s’est butté, il ne cédera pas. On dirait même, lorsqu’il s’entête, qu’il s’applaudit de sa résistance. C’est pour cela que La Fontaine en a fait un vaniteux. Il est certain, du moins, que la seule volonté qu’il juge bonne est la sienne, et certes, quand il la contente, elle ne lui fait pas beaucoup d’honneur. C’est une joie rude, un mouvement désordonné, une voix rauque, sourde et violente. « Il se rue, grattant, frottant, se vautrant, gambadant, chantant, broutant,» et le tout ensemble. Empêtré dans cette enveloppe brute, le sentiment ne s’en échappe que par une éruption brusque et discordante. Ajoutez à cette pesanteur naturelle la laideur qui lui vient de la servitude. « Pelé, galeux, rogneux, » il subit la loi universelle qui donne aux gens déjà malheureux la plus grosse part de malheurs.

Quand Buffon ne compose pas un plaidoyer, il est plus exact, et se rapproche de La Fontaine. 11 fait un joli portrait de la chèvre, vive, capricieuse et vagabonde : « Elle aime s’écarter dans les solitudes, à grimper sur les lieux escarpés, à se placer et même à dormir sur la pointe des rochers et sur le bord des précipices. L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses actions. Elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s’approche, s’éloigne, se cache ou fuit, comme par caprice et sans autre cause déterminante que la vivacité bizarre de son sentiment intérieur. Et toute la souplesse de ses organes, tout le nerf de son corps, suffit à peine à la pétulance et à la vivacité de ces mouvements qui lui sont naturels.

Cette description est vive et vraie. Mais combien les hardiesses du poète sont plus expressives ! combien les comparaisons humaines abrègent et animent le portrait! Les chèvres sont des dames « qui

Point de réponse, mot. Le roussin d’Arcadie
Craignit qu’en perdant un moment
Il ne perdit un coup de dent.
Il fit longtemps la sourde oreille.
Enfin il répondit : Ami, je te conseille
D’attendre que ton maître ait fini son sommeil.         (III, 4.)

ont patte blanche, » gentilles, proprettes, avec autant d’originalité que de caprice, avec autant d’entêtement que de vanité :

Certain esprit de liberté
Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage
Vers les endroits du pâturage

Les moins fréquentés des humains. Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemin, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C’est où ces dames vont promener leurs caprices*

Rien n’est plus amusant que de voir deux de « ces personnes » s’avancer l’une contre l’autre « pas à pas, nez à nez, » avec une circonspection fière, les cornes baissées, et, raidissant le col, essayer de se renverser. Puis tout à coup un saut brusque, et chacune paît tranquillement de son côté.

Voilà donc un savant, un grand écrivain qui joute contre un poète, et que ce poète, sans y songer, laisse loin derrière lui. Cela sert à comprendre ce qu’est la poésie. Buffon a disséqué, un peu tard il est vrai, mais enfin il sait dix fois plus de détails que La Fontaine ; il est muni de documents, il a lu ; il connaît la place et le jeu de tous les muscles ; il a sur son bureau des planches coloriées, autour de lui des squelettes, à côté de lui Daubenton qui lui fournit des préparations et toutes les pièces anatomiques. Après quoi il se fait habiller, met sa perruque, relève ses manchettes, et s’assoit gravement dans un cabinet aussi noble qu’un salon. Ainsi préparé au beau style, il écrit en homme du monde, avec la correction et l’art d’un académicien ; il présente ses bêtes au public sans descendre à leur niveau ; il reste digne, il garde en tout ce ton convenable ; il orne la science, il veut qu’elle puisse entrer dans les salons ; il l’y amène en la couvrant de décorations oratoires. Il explique, il développe, il prouve. Il compose des plaidoyers et des réquisitoires, justifie l’âne, invective contre le loup. Ce sont là des morceaux d’apparat, qui délassent le lecteur des descriptions exactes ; il les récite à haute voix, il les élargit, il les diversifie, il les ordonne. II atteint la force, la clarté, l’éloquence, tout, excepté la vie. Ses animaux, si bien posés, restent empaillés sous leur vernis.

Qu’est-ce donc que la vie, et comment le poète parvient-il à la rendre ? Par quel singulier pouvoir nous fait-il illusion ? Comment peut-il, avec un ou deux petits mots, ressusciter en nous les âmes, les corps et leurs actions ? Il n’a pas besoin d’être érudit, du moins son savoir est d’une autre espèce que la science. Il répugne à la lente accumulation de connaissances positives ; il n’est pas classificateur…

…  Voilà comment le fabuliste peut se trouver du même coup et au même endroit chez un peintre d’animaux et un peintre d’hommes. Le mélange de la nature humaine, loin d’effacer la nature animale, la met en relief ; c’est en transformant les êtres que la poésie en donne l’idée exacte; c’est parce qu’elle les dénature qu’elle les exprime; c’est parce qu’elle est l’inventeur le plus libre qu’elle est le plus fidèle des imitateurs.

(Hippolyte Taine)

 (La Fontaine et ses fables, Hippolyte Taine, Hachette, 1861)g.

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