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Épître à M. De Niert

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À M. De Niert


1677

Niert, qui, pour charmer le plus juste des rois,
Inventas le bel art de conduire la voix,
Et dont le goût sublime à la grande justesse
Ajouta l’agrément et la délicatesse ;
Toi qui ne sais mieux qu’aucun le succès que jadis
Les pièces de musique eurent dedans Paris,
Que dis-tu de l’ardeur dont la Cour échauffée
Frondait en ce temps-là les grands concerts d’Orphée,
Les longs passages d’Atto et de Léonora,
Et du déchaînement qu’on a pour l’opéra ?

Des machines d’abord le surprenant spectacle
Eblouit le bourgeois, et fit crier miracle ;
Mais la seconde fois il ne s’y pressa plus ;
Il aima mieux Le Cid, Horace, Héraclius.
Aussi de ces objets l’âme n’est point émue,
Et même rarement ils contentent la vue.
Quand j’entends le sifflet, je ne trouve jamais
Le changement si prompt que je me le promets :
Souvent au plus beau char le contrepoids résiste ;
Un dieu pend à la corde, et crie au machiniste ;
Un reste de forêt demeure dans la mer,
Ou la moitié du ciel au milieu de l’enfer.
« Quand le théâtre seul ne réussirait guère,
La comédie au moins, me diras-tu, doit plaire :
Les ballets, les concerts, se peut-il rien de mieux
Pour contenter l’esprit et réveiller les yeux ? »
Ces beautés, néanmoins, toutes trois séparées,
Si tu veux l’avouer, seraient mieux savourées.
De genres si divers le magnifique appas
Aux règles de chaque art ne s’accommode pas.
Il ne faut point, suivant les préceptes d’Horace,
Qu’un grand nombre d’acteurs le théâtre embarrasse ;
Qu’en sa machine un dieu vienne tout ajuster.
Le bon comédien ne doit jamais chanter :
Le ballet fut toujours une action muette.
La voix veut le téorbe, et non pas la trompette ;
Et la viole, propre aux plus tendres amours,
N’a jamais jusqu’ici pu se joindre aux tambours.

Mais en cas de vertus, Louis, qui, par pratique,
Sait que, pour en avoir une seule héroïque,
Il faut en avoir mille, et toutes à la fois,
Veut voir si, comme il est le plus puissant des rois,
En joignant, comme il fait, mille plaisirs de même,
Il en peut avoir un dans le degré suprême.
Comme il porte au dehors la terreur et l’amour,
Humain dans son armée autant que dans sa Cour,
Il veut sur le théâtre, ainsi qu’à la campagne,
La foule qui le suit, Péclat qui l’accompagne :
Grand en tout, il veut mettre en tout de la grandeur.
La guerre fait sa joie et sa plus forte ardeur ;
Ses divertissements ressentent tous la guerre :
Ses concerts d’instruments ont le bruit du tonnerre,
Et ses concerts de voix ressemblent aux éclats
Qu’en un jour de combat font les cris des soldats.
Les danseurs, par leur nombre, éblouissent la vue,
Et le ballet paraît exercice, revue,
Jeu de gladiateurs, et tel qu’au champ de Mars
En leurs jours de triomphe en donnaient les Césars.
Glorieux, tous les ans, de nouvelles conquêtes,
À son peuple il fait part de ses nouvelles fêtes ;
Et son peuple, qui l’aime et suit tous ses désirs,
Se conforme à son goût, ne veut que ses plaisirs.

Ce n’est plus la saison de Raymond ni d’Hilaire :
Il faut vingt clavecins, cent violons, pour plaire,
On ne va plus chercher au fond de quelque bois
Des amoureux bergers la flûte et le hautbois.
Le téorbe charmant, qu’on ne voulait entendre
Que dans une ruelle, avec une voix tendre,
Pour suivre et soutenir par des accords touchants
De quelques airs choisis les mélodieux chants,
Boisset, Gaultier, Hémon, Chambonnière, La Barre,
Tout cela seul déplaît, et n’a plus rien de rare ;
On laisse là Du But, et Lambert, et Camus ;
On ne veut plus qu’Alceste, ou Thésée, ou Cadmus .
Que l’on n’y trouve point de machines nouvelles,
Que les vers soient mauvais, que les voix soient cruelles
(De Baptiste épuisé les compositions
Ne sont, si vous voulez, que répétitions):
Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,
N’a que pour l’opéra de passion qui dure.
Les jours de l’opéra, de l’un à l’autre bout,
Saint-Honoré, rempli de carrosses partout,
Voit, malgré la misère à tous états commune,
Que l’opéra tout seul fait leur bonne fortune.
Il a l’or de l’abbé, du brave, du commis ;
La coquette s’y fait mener par ses amis ;
L’officier, le marchand, tout son rôti retranche
Pour y pouvoir porter tout son gain le dimanche ;
On ne va plus au bal, on ne va plus au Cours :
Hiver, été, printemps, bref, opéra toujours ;
Et quiconque n’en chante, ou bien plutôt n’en gronde
Quelque récitatif, n’a pas l’air du beau monde.
Mais que l’heureux Lulli ne s’imagine pas
Que son mérite seul fasse tout ce fracas :
Si Louis l’abandonne à ce rare mérite,
Il verra si la ville et la cour ne le quitte.
Ce grand prince a voulu tout écouter, tout voir ;
Mais il sait de nos sens jusqu’où va le pouvoir,
Et que, si notre esprit a trop peu de portée,
Leur puissance est encor beaucoup plus limitée ;
Que lorsqu’à quelque objet l’un d’eux est attaché,
Aucun autre de rien ne peut être touché :
Si les yeux sont charmés, l’oreille n’entend guères ;
Et tel, quoiqu’en effet il ouvre les paupières,
Suit attentivement un discours sérieux,
Qui ne discerne pas ce qui frappe ses yeux.
Mais ne vaut-il pas mieux, dis-moi ce qu’il t’en semble,
Qu’on ne puisse sentir tous les plaisirs ensemble,
Et que, pour en goûter les douceurs purement,
Il faille les avoir chacun séparément ?
La musique en sera d’autant mieux concertée ;
La grave tragédie, à son point remontée,
Aura les beaux sujets, les nobles sentiments,
Les vers majestueux, les heureux dénouements ;
Les ballets reprendront leurs pas et leurs machines,
Et le bal éclatant de cent nymphes divines,
Qui de tout temps des cours a fait la majesté,
Reprendra de nos jours sa première beauté.
Ne crois donc pas que j’aie une douleur extrême
De ne pas voir Isis pendant tout ce carême.
Si nous ne pouvons pas de l’auguste Louis
Savoir encor sitôt les projets inouïs,
Le jour de son départ, sa marche, et quelles places
Foudroyent ses canons, embrasent ses carcasses,
Avec mille autres biens le jubilé fera
Que nous serons un temps sans parler d’opéra ;
Mais aussi, de retour de mainte et mainte église,
Nous irons, pour causer de tout avec franchise,
Et donner du relâche à la dévotion,
Chez l’illustre Certain faire une station :
Certain, par mille endroits également charmante,
Et dans mille beaux arts également savante,
Dont le rare génie et les brillantes mains
Surpassent Chambonnière, Hardel, les Couperains.
De cette aimable enfant le clavecin unique
Me touche plus qu’Isis et toute sa musique.
Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux
Pour contenter l’esprit, et l’oreille, et les yeux ;
Et si je puis la voir une fois la semaine,
A voir jamais Isis je renonce sans peine.

 – Cette épître fut pour la première fois imprimée dans le Nouveau choix de pièces de poésie de Duval de Tours, 1715, t. II, p. 5, mais incomplète. On la réimprima, d’après ce recueil, dans l’édition des Œuvres diverses de La Fontaine, 1758, in-12. Elle fut publiée pour la première fois, d’après une copie entière, dans la première édition des Variétés sérieuses et amusantes de l’abbé Sablier, 1765, t. II, première partie, p. 115. Elle a été retranchée de la seconde édition de cet ouvrage. Nous avons eu aussi sous les yeux une copie manuscrite du temps de La Fontaine, qui est à la suite du premier volume de notre exemplaire des ouvrages de prose et de poésie de M. de Maucroy et de La Fontaine.

– Atto était un Italien de la musique du roi, que Mazarin avait attiré en France, qu’il logeait dans son palais, et dont il se servit utilement pendant la négociation de Francfort. Il l’envoya à Munich auprès de relectrice de Bavière, dont il était connu, pour amener l’électeur de Bavière à se mettre sur les rangs pour l’empire. Après la mort du cardinal, le duc de Mazarin, soupçonnant Atto d’intrigue avec sa femme, l’expulsa de son palais, et obtint un ordre du roi pour l’obliger à sortir de France. Fouquet dit à Pellisson de recueillir secrètement chez lui ce musicien, afin qu’il pût, avant de partir pour l’Italie, mettre ordre à ses affaires. Atto partit, et devint ensuite le correspondant ou l’agent confidentiel de Fouquet à Rome. (Voyez Fouquet, Défenses, in-18, t. VIII, ou t. III de la Continuation , p. 167.)

– De Niert était un des quatre premiers valets-de-chambre de Louis XIV, comme il l’avait été de son père Louis XIII Pour de plus grands éclaircissements sur ce personnage, on peut consulter ce que j’en ai dit dans l’Hist. de la vie et des ouvr. de La Fontaine, édit. in-18, t. I, p. 231; édition in-8°, p. 137 et 411. J’ajouterai seulement ici les détails que j’ai depuis trouvés sur de Niert dans les Mémoires manuscrits de Tallemant des Réaux, son contemporain, parce qu’ils expliquent bien les premiers vers de cette épître. « De Niert, dit Tallemant, s’adonna de bonne heure à la musique. M. de Créquy l’emmena à Rome. De Niert prit ce que les Italiens avoient de bon dans leur manière de chanter, que Lambert pratique aujourd’hui, et à laquelle peut-être il a ajouté quelque chose : avant eux on ne savait guère ce que c’était que de prononcer les paroles. Le feu roi voulut avoir de Niert, et le fit son « valet-de-chambre. » Tallemant remarque que, quoique son nom fût bien de Niert, on le nommait communément de Nielle dans le monde ; et c’est en effet sous ce nom qu’il est désigné dans une note manuscrite qui se trouve à la suite de mon exemplaire des madrigaux de La Sablière, et que j’ai cru devoir imprimer dans les notes sur l’Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine, édit. in-8, p. 438.

Walnekaer

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