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Éloge à La Fontaine par Chamfort – 4 et fin

Éloge à La Fontaine par Chamfort - 4 et fin

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Éloge à La Fontaine par Chamfort – 4 et fin

Discours qui a remporté le Prix de L’Académie de Marseille en 1774     (Parties : 1234)


QUATRIEME PARTIE et FIN.

Nicolas ChamfortAussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce sexe aimable, d’ailleurs si bien vengé de la médisance par le sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la littérature, se déclara si hautement contre Racine ; car ce grand tragique , qu’on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle , qui toutes s’intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses passions les plus constantes ; il nous l’apprend lui-même :
Un vain bruit et l’amour ont occupés mes ans ;
et dans les illusions de l’amour même, cet autre sentiment conservait des droits sur son cœur.
Adieu, plaisir, honneur, louange bien aimée,
s’écriait-il dans le regret que lui laissaient les moments perdus pour sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse : il jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer eux-mêmes sans affliger l’amour-propre d’autrui. Il faut convenir qu’il usa quelquefois de cet avantage ; car, tout étonnant que paraît La Fontaine, il ne fut pour¬tant pas un poète sans vanité. Mais, ne se louant que pour promettre à ses amis
Un temple dans ses vers,
pour rendre son encens plus digne d’eux, sa vanité même devint intéressante, et ne parut que l’aimable épanchement d’une âme naïve, qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore qu’il a voulu réclamer contre les portraits qu’on s’est permis de faire de sa personne, lorsqu’il ose dire :
Qui n’admettrait Anacréon chez soi ?
Qui bannirait Waller et La Fontaine ?
Est-il vraisemblable, en effet, qu’un homme admis chez les Conti, les Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses naïves échappées à ses distractions ? La grandeur encourage, l’orgueil protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n’appelle on n’admet que celui qui sait plaire ; et les Chaulieu, les Lafare, avec lesquels il vivait familière¬ment, n’ignoraient pas l’ancienne méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société, leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans la suite ceux de l’auguste élève de Fénélon , récompensèrent le mérite de La Fontaine, et le consolèrent de l’oubli de la cour , s’il y pensa.
C’est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui, né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savants du nord, vivre négligé, mourir pauvre, et près d’aller dans sa caducité chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires à la simple existence : c’est qu’il porta toute sa vie la peine de son attachement à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n’eût-il pas été indigne de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un courage qu’il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine n’eût-il pas été déplacé ; et la postérité ne reprocherait point à sa mémoire d’avoir abandonné au zèle bienfaisant de l’amitié, un homme qui fut un des ornements de son siècle, qui devint le successeur immédiat de Colbert lui-même à l’Académie, et le loua d’avoir protégé les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l’être toujours, suivant l’usage, et le mérite de La Fontaine n’était pas d’un genre a toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain : il leur faut des tableaux d’histoire plutôt que des paysages ; et Louis XIV, mêlant à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté espagnole qu’il semblait tenir de sa mère Louis XIV, si sensible au mérite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point dans des fables. C’était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux fit un précepte de l’art poétique, de former tous les héros de la tragédie sur le monarque français ; et la description du passage du Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette.
Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de l’auteur des fables à l’Académie française; malgré la médiocrité de sa fortune, La Fontaine (et l’on aime à s’en convaincre), La Fontaine fut heureux ; il le fut même plus qu’aucun des grands poètes ses contemporains. S’il n’eut point cet éclat imposant attaché aux noms des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au déchaînement de l’envie, toujours plus irritée par les succès de théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public, cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les écrivains médiocres ; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais sans humeur, comme à son insu ; libre des chagrins domestiques, d’inquiétude sur son sort, possédant le repos, de douces rêveries et le vrai dormir dont il fait de grands éloges : ses jours parurent couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des arts auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien partout, Il s’écrie, dans l’ivresse des plus doux sentiments, qu’il aime à la fois la ville, la campagne ; que tout est pour lui le souverain bien ;
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique,
Les chimères, les rien, tout est bon.
Il retrouve en tout lieu le bonheur qu’il porte en lui-même, et dont les sources intarissables sont l’innocente simplicité de son âme et la sensibilité d’une imagination souple et légère. Les yeux s’arrêtent, se reposent avec délices sur le spectacle d’un homme, qui, dans un monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d’intérêts di¬vers, marche avec l’abandon d’une paisible sécurité, trouve sa sûreté dans sa confiance même, et s’ouvre un accès dans tous les cœurs, sans autre artifice que d’ouvrir le sien, d’en laisser échapper tous les mouvements, d’y laisser lire même ses faiblesses, garants d’une aimable indulgence pour les faiblesses d’autrui. Aussi La Fontaine inspira-t-il toujours cet intérêt qu’on accorde involontaire¬ment à l’enfance. L’un se charge de l’éducation et de la fortune de son fils ; car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva marié : l’autre lui donne un asile dans sa maison ; il se croit parmi des frères ; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les vertus de l’âge d’or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi. Il reçoit des bienfaits : il en a le droit, car il rendrait tout sans croire s’en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu’une simplicité noble élève naturellement au-dessus de la fierté ; et, sans blâmer le philosophe, qui écarte un bienfaiteur dans la crainte de se don¬ner un tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n’est-il pas plus beau, peut-être, n’est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine mon¬trer à son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner généreusement à l’amitié le droit pré¬cieux qu’elle réclame, et lui rendre hommage par le bien qu’il reçoit d’elle ? Il aimait, c’était sa reconnaissance, et ce fut celle qu’il fit éclater envers le malheureux Fouquet. J’admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d’œuvre de poésie et de sen¬timent dans sa touchante élégie sur celte fameuse disgrâce. Mais, si je le vois, deux ans après la chute de son bienfaiteur, pleurer à l’aspect du château où M. Fouquet avait été détenu ; s’il s’arrête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne s’arrache qu’avec peine ; si je trouve l’expression de cette sensibilité, non dans un écrit, monument d’une reconnaissance souvent fastueuse, mais dans l’épanchement d’un commerce secret, je partagerai sa douleur : j’aimerai l’écrivain que j’admire. O La Fontaine ! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des Deux amis ; et je sais où tu trouves l’éloquence du cœur et le sublime de sentiment : je reconnais le maître de cette vertu qu’il nomme, par une expression nouvelle, le don d’être ami. Qui l’avait mieux reçu de la nature ce don si rare ? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment ? Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi naïve, associant dans un même recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix , ne se livre-t-il pas à l’espérance d’une commune immortalité ? Que mettre au-dessus de son dévouement à ses amis, si ce n’est la noble confiance qu’il avait lui-même en eux ? O vous ! messieurs, vous qui savez si bien, puis¬que vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier ce charme inexprimable de la facilité dans les vertus, partage des mœurs antiques, qui de vous, allant offrir à son ami l’hospice de sa maison, n’éprouverait l’émotion la plus douce, et même le transport de la joie, s’il en recevait cette réponse aussi attendrissante qu’inattendue : j’y allais ? Ce mot si simple, cette expression si naïve d’un abandon sans réserve, est le plus digne hommage rendu à l’humanité généreuse ; et jamais bienfaiteur, digne de l’être, n’a reçu une si belle récompense de son bienfait. Tel est l’image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme, d’après ses ouvrages mêmes , plus encore que d’après une tradition ré¬cente , mais qui, trop souvent infidèle, s’est plu, sur la foi de quelques plaisanteries de société, à montrer, comme un jeu bizarre de la nature , un homme qui en fut véritablement un prodige; qui offrit te singulier contraste d’un conteur trop libre et d’un excellent moraliste ; reçut en partage l’esprit le plus fin qui fut jamais , et devint en tout le modèle de la simplicité ; posséda le génie de l’observation , même de la satire, et ne passa jamais que pour un bon homme; déroba, sons l’air d’une négligence quelquefois réelle , les artifices de la composition la plus savante ; fit ressembler l’art au naturel, souvent même à l’instinct; cacha son génie par son génie, même ; tourna au profit de son talent l’opposition de son esprit et de son âme , et fut, dans le siècle des grands écrivains , sinon le premier , du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, observés même dans son éloge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs ; et l’intérêt qu’inspirent ses ouvrages s’étendra toujours sur sa personne. C’est que plusieurs de ses défauts même participent quelquefois des qualités aimables qui les avaient fait naître ; c’est qu’on juge l’homme et l’auteur par l’assemblage de ses qualités habituellement dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant par l’épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera, comme écrivain , le surnom d’inimitable , titre qu’il obtint avant même d’être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par l’admiration d’un siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom.

Fin de l’Eloge de La Fontaine. Chamfort.

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