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Les Amours de Psyché et de Cupidon XIV

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Les Amours de Psyché et de Cupidon XIV


Sommaire – partie XIV et fin

Livre deuxième

Tant que le pays des morts continua, la boëte fut en assurance, Psyché n’avait garde d’y toucher : elle appréhendait que, parmi un si grand nombre de gens qui n’avaient que faire, il n’y en eût qui observassent ses actions. Aussitôt qu’elle eut atteint notre monde, et que, se trouvant sous ce conduit souterrain, elle crut n’avoir pour témoins que les pierres qui le soutenaient, la voilà tentée à son ordinaire. Elle eut envie de savoir quel était ce fard dont Proserpine l’avait chargée. Le moyen de s’en empêcher ? Elle serait femme, et laisserait échapper une telle occasion de se satisfaire ! A qui le diraient ces pierres ? Possible personne qu’elle n’était descendu sous cette voûte depuis qu’on l’avait bâtie. Puis ce n’était pas une simple curiosité qui la poussait ; c’était un désir naturel et bien innocent de remédier au déchet où étaient tombés ses appas. Les ennuis, le hâle, mille autres choses l’avaient tellement changée, qu’elle ne se connaissait plus elle-même. Il fallait abandonner les prétentions qui lui restaient sur le cœur de son mari, ou bien réparer ces pertes par quelque moyen. Où en trouverait-elle un meilleur que celui qu’elle avait en sa puissance, que de s’appliquer un peu de ce fard qu’elle portait à Vénus ? Non qu’elle eût dessein d’en abuser, ni de plaire à d’autres qu’à son mari ; les dieux le savaient : pourvu seulement qu’elle imposât à l’Amour, cela suffirait. Tout artifice est permis quand il s’agit de regagner un époux. Si Vénus l’avait crue si simple que de n’oser toucher à ce fard, elle s’était fort trompée : mais, qu’elle y touchât ou non, Cythérée l’en soupçonnerait toujours ; ainsi il lui serait inutile de s’abstenir. Psyché raisonna si bien, qu’elle s’attira un nouveau malheur. Une certaine appréhension toutefois la retenait : elle regardait la boëte, y portait la main, puis l’en retirait, et l’y reportait aussitôt. Après un combat qui fut assez long, la victoire demeura, selon sa coutume, à cette malheureuse curiosité. Psyché ouvrit la boëte en tremblant, et à peine l’eut-elle ouverte qu’il en sortit une vapeur fuligineuse, une fumée noire et pénétrante qui se répandit en moins d’un moment par tout le visage de notre héroïne, et sur une partie de son sein. L’impression qu’elle y fit fut si violente, que Psyché soupçonna d’abord quelque sinistre accident, d’autant plus qu’il ne restait dans la boëte qu’une noirceur qui la teignait toute. Psyché alarmée, et se doutant presque de ce qui lui était arrivé, se hâta de sortir de cette cave, impatiente de rencontrer quelque fontaine, dans laquelle elle pût apprendre l’état où cette vapeur l’avait mise. Quand elle fut dans la Tour, et qu’elle se présenta à la porte, les épines qui la bouchaient, et qui s’étaient d’elles-mêmes détournées pour laisser passer Psyché la première fois, ne la reconnaissant plus, l’arrêtèrent. La Tour fut contrainte de lui demander son nom. Notre infortunée le lui dit en soupirant : Quoi ! c’est vous, Psyché ! Qui vous a teint le visage de cette sorte ? Allez vite vous laver, et gardez bien de vous présenter en cet état à votre mari. Psyché court à un ruisseau qui n’était pas loin, le cœur lui battant de telle manière que l’haleine lui manquait à chaque pas. Enfin elle arriva sur le bord de ce ruisseau, et, s’étant penchée, elle y aperçut la plus belle More du monde. Elle n’avait ni le nez ni la bouche comme l’ont celles que nous voyons ; mais enfin c’était une More. Psyché, étonnée, tourna la tête pour voir si quelque Africaine ne se regardait point derrière elle. N’ayant vu personne, et certaine de son malheur, les genoux commencèrent à lui faillir, les bras lui tombèrent. Elle essaya toutefois inutilement d’effacer cette noirceur avec l’onde. Après s’être lavée longtemps sans rien avancer : Ô Destins ! s’écria-t-elle, me condamnez-vous à perdre aussi la beauté ? Cythérée, Cythérée, quelle satisfaction vous attend ! Quand je me présenterai parmi vos esclaves, elles me rebuteront ; je serai le déshonneur de votre cour. Qu’ai-je fait qui méritât une telle honte ? ne vous suffisait-il pas que j’eusse perdu mes parents, mon mari, les richesses, la liberté, sans perdre encore l’unique bien avec lequel les femmes se consolent de tous malheurs ? Quoi ! ne pouviez-vous attendre que les années vous vengeassent ? C’est une chose si tôt passée que la beauté des mortelles ! La mélancolie serait venue au secours du temps. Mais j’ai tort de vous accuser, c’est moi seule qui suis la cause de mon infortune ; c’est cette curiosité incorrigible qui, non contente de m’avoir ôté les bonnes grâces de votre fils, m’ôte aussi le moyen de les regagner. Hélas ! ce sera ce fils le premier qui me regardera avec horreur, et qui me fuira. Je l’ai cherché par tout l’Univers et j’appréhende de le trouver. Quoi ! mon mari me fuira ! mon mari qui me trouvait si charmante ! Non, non, Vénus, vous n’aurez pas ce plaisir, et, puisqu’il m’est défendu d’avancer mes jours, je me retirerai dans quelque désert où personne ne me verra ; j’achèverai mes destins parmi les serpents et parmi les loups : il s’en trouvera quelqu’un d’assez pitoyable pour me dévorer.
Dans ce dessein elle court à une forêt voisine, s’enfonce dans le plus profond, choisit pour principale retraite un antre effroyable. Là son occupation est de soupirer et de répandre des larmes : ses joues s’aplatissent, ses yeux se cavent ; ce n’était plus celle de qui Vénus était devenue jalouse : il y avait au monde telle mortelle qui l’aurait regardée sans envie.
L’Amour commençait alors à sortir ; et, comme il était guéri de sa colère aussi bien que de sa brûlure, il ne songeait plus qu’à Psyché. Psyché devait faire son unique joie ; il devait quitter ses temples pour servir Psyché : résolutions d’un nouvel amant. Les maris ont de ces retours, mais ils les font peu durer. Ce mari-ci ne se proposait plus de fin dans sa passion, ni dans le bon traitement qu’il avait résolu de faire à sa femme. Son dessein était de se jeter à ses pieds, de lui demander pardon, de lui protester qu’il ne retomberait jamais en de telles bizarreries. Tant que la journée durait, il s’entretenait de ces choses ; la nuit venue, il continuait, et continuait encore pendant son sommeil. Aussitôt que l’Aurore commençait à poindre, il la pria de lui ramener Psyché ; car la fée l’avait assuré qu’elle reviendrait des enfers. Dès que le soleil était levé, notre époux quittait le lit, afin d’éviter les visites de sa mère, et s’allait promener dans le bois où la belle Éthiopienne avait choisi sa retraite : il le trouvait propre à entretenir les rêveries d’un amant.
Un jour Psyché s’était endormie à l’entrée de sa caverne. Elle était couchée sur le côté, le visage tourné vers la terre, son mouchoir dessus, et encore un bras sur le mouchoir, pour plus grande précaution, et pour s’empêcher plus assurément d’être vue. Si elle eût pu s’envelopper de ténèbres, elle l’aurait fait. L’autre bras était couché le long de la cuisse ; il n’avait pas la même rondeur qu’autrefois : le moyen qu’une personne qui ne vivait que de fruits sauvages, et laquelle ne mangeait rien qui ne fût mouillé de ses pleurs, eût de l’embonpoint ? La délicatesse et la blancheur y étaient toujours. L’Amour l’aperçut de loin : il sentit un tressaillement qui lui dit que cette personne était Psyché. Plus il approchait, et plus il se confirmait dans ce sentiment ; car quelle autre qu’elle aurait eu une taille si bien formée ? Quand il se trouva assez près pour considérer le bras et la main, il n’en douta plus : non que la maigreur ne l’arrêtât ; mais il jugeait bien qu’une personne affligée ne pouvait être en meilleur état. La surprise de ce dieu ne fut pas petite ; pour sa joie, je vous la laisse à imaginer. Un amant que nos romanciers auraient fait serait demeuré deux heures à considérer l’objet de sa passion sans l’oser toucher, ni seulement interrompre son sommeil : l’Amour s’y prit d’une autre manière. Il s’agenouilla d’abord auprès de Psyché, et lui souleva une main, laquelle il étendit sur la sienne ; puis, usant de l’autorité d’un dieu et de celle d’un mari, il y imprima deux baisers. Psyché était si fort abattue qu’elle s’éveilla seulement au second baiser. Dès qu’elle aperçut l’Amour, elle se leva, s’enfuit dans son antre, s’alla cacher à l’endroit le plus profond, tellement émue qu’elle ne savait à quoi se résoudre. L’état où elle avait vu le dieu, cette posture de suppliant, ce baiser dont la chaleur lui faisait connaître que c’était un véritable baiser d’amour, et non un baiser de simple galanterie, tout cela l’enhardissait : mais de se montrer ainsi noire et défigurée à celui dont elle voulait regagner le cœur, il n’y avait pas d’apparence. Cependant l’Amour s’était approché de la caverne ; et, repensant à l’ébène de cette personne qu’il avait vue, il croyait s’être trompé, et se voulait quelque mal d’avoir pris une Éthiopienne pour son épouse. Quand il fut dans l’antre : Belle More, lui cria-t-il, vous ne savez guère ce que je suis, de me fuir ainsi ; ma rencontre ne fait pas peur. Dites-moi ce que vous cherchez dans ces provinces ; peu de gens y viennent que pour aimer : si c’est là ce qui vous amène, j’ai de quoi vous satisfaire. Avez-vous besoin d’un amant ? je suis le dieu qui les fais. Quoi ! vous dédaignez de me répondre ! vous me fuyez ! Hélas ! dit Psyché, je ne vous fuis point ; j’ôte seulement de devant vos yeux un objet que j’appréhende que vous ne fuyiez vous-même.
Cette voix si douce, si agréable, et autrefois familière au fils de Vénus, fut aussitôt reconnue de lui. Il courut au coin où s’était réfugiée son épouse. Quoi ! c’est vous ! dit-il, quoi ! ma chère Psyché, c’est vous! Aussitôt il se jeta aux pieds de la belle. J’ai failli, continua-t-il en les embrassant : mon caprice est cause qu’une personne innocente, qu’une personne qui était née pour ne connaître que les plaisirs, a souffert des peines que les coupables ne souffrent point : et je n’ai pas renversé le ciel et la terre pour l’empêcher ! je n’ai pas ramené le Chaos au monde ! je ne me suis pas donné la mort, tout dieu que je suis ! Ah ! Psyché, que vous avez de sujets de me détester ! Il faut que je meure et que j’en trouve les moyens, quelque impossible que soit la chose.
Psyché chercha une de ses mains pour la lui baiser. L’Amour s’en douta ; et se relevant : Ah ! s’écria-t-il, que vous ajoutez de douceur à vos autres charmes ! Je sais les sentiments que vous avez eus ; toute la nature me les a dits : il ne vous est pas échappé un seul mot de plainte contre ce monstre qui était indigne de votre amour. Et, comme elle lui avait trouvé la main : Non, poursuivit-il, ne m’accordez point de telles faveurs ; je n’en suis pas digne : je ne demande pour toute grâce que quelque punition que vous m’imposiez vous-même. Ma Psyché, ma chère Psyché, dites-moi, à quoi me condamnez-vous ? Je vous condamne à être aimé de votre Psyché éternellement, dit notre héroïne, car que vous l’aimiez, elle aurait tort de vous en prier : elle n’est plus belle.
Ces paroles furent prononcées avec un ton de voix si touchant que l’Amour ne put retenir ses larmes. Il noya de pleurs l’une des mains de Psyché ; et, pressant cette main entre les siennes, il se tut longtemps, et par ce silence il s’exprima mieux que s’il eût parlé : les torrents de larmes firent ce que ceux de paroles n’auraient su faire. Psyché, charmée de cette éloquence, y répondit comme une personne qui en savait tous les traits. Et considérez, je vous prie, ce que c’est d’aimer : le couple d’amants le mieux d’accord et le plus passionné qu’il y eût au monde employait l’occasion à verser des pleurs et à pousser des soupirs. Amants heureux, il n’y a que vous qui connaissiez le plaisir!
A cette exclamation, Polyphile, tout transporté, laissa tomber l’écrit qu’il tenait ; et Acante, se souvenant de quelque chose, fit un soupir. Gélaste leur dit avec un souris moqueur : Courage, Messieurs les amants ! voilà qui est bien, et vous faites votre devoir. O les gens heureux, et trois fois heureux que vous êtes ! Moi, misérable ! je ne saurais soupirer après le plaisir de verser des pleurs. Puis, ramassant le papier de Polyphile : Tenez, lui dit-il, voilà votre écrit ; achevez Psyché, et remettez-vous. Polyphile reprit son cahier, et continua ainsi :
Cette conversation de larmes devint à la fin conversation de baisers : je passe légèrement cet endroit. L’Amour pria son épouse de sortir de l’antre, afin qu’il apprît le changement qui était survenu en son visage, et pour y apporter remède s’il se pouvait. Psyché lui dit en riant : Vous m’avez refusé, s’il vous en souvient, la satisfaction de vous voir lorsque je vous l’ai demandée ; je vous pourrais rendre la pareille à bien meilleur droit, et avec bien plus de raison que vous n’en aviez ; mais j’aime mieux me détruire dans votre esprit que de ne pas vous complaire. Aussi bien faut-il que vous cherchiez un remède à la passion qui vous occupe ; elle vous met mal avec votre mère, et vous fait abandonner le soin des mortels et la conduite de votre empire. En disant ces mots, elle lui donna la main pour le mener hors de l’antre.
L’Amour se plaignit de la pensée qu’elle avait, et lui jura par le Styx qu’il l’aimerait éternellement, blanche ou noire, belle ou non belle ; car ce n’était pas seulement son corps qui le rendait amoureux, c’était son esprit et son âme par-dessus tout. Quand ils furent sortis de l’antre, et que l’Amour eut jeté les yeux sur son épouse, il recula trois ou quatre pas, tout surpris et tout étonné. Je vous l’avais bien promis, lui dit-elle, que cette vue serait un remède pour votre amour : je ne m’en plains pas, et n’y trouve point d’injustice. La plupart des femmes prennent le Ciel à témoin quand cela arrive : elles disent qu’on doit les aimer pour elles, et non pas pour le plaisir de les voir; qu’elles n’ont point d’obligation à ceux qui cherchent seulement à se satisfaire; que cette sorte de passion qui n’a pour objet que ce qui touche les sens ne doit point entrer dans une belle âme, et est indigne qu’on y réponde; c’est aimer comme aiment les animaux, au lieu qu’il faudrait aimer comme les esprits détachés des corps. Les vrais amants, les amants qui méritent que l’on les aime, se mettent le plus qu’ils peuvent dans cet état : ils s’affranchissent de la tyrannie du temps, ils se rendent indépendants du hasard et de la malignité des astres ; tandis que les autres sont toujours en transe, soit pour le caprice de la fortune, soit pour celui des saisons. Quand ils n’auraient rien à craindre de ce côté-là, les années leur font une guerre continuelle, il n’y a pas un moment au jour qui ne détruise quelque chose de leur plaisir : c’est une nécessité qu’il aille toujours en diminuant ; et d’autres raisons très belles et très peu persuasives. Je n’en veux opposer qu’une à ces femmes. Leur beauté et leur jeunesse ont fait naître la passion que l’on a pour elles, il est naturel que le contraire l’anéantisse. Je ne vous demande donc plus d’amour, ayez seulement de l’amitié, ou, si je n’en suis pas digne, quelque peu de compassion. Il est de la qualité d’un dieu comme vous d’avoir pour esclaves des personnes de mon sexe faites-moi la grâce que j’en sois une.
L’Amour trouva sa femme plus belle après ce discours qu’il ne l’avait encore trouvée. Il se jeta à son col. Vous ne m’avez, lui repartit-il, demandé que de l’amitié, je vous promets de l’amour. Et consolez-vous ; il vous reste plus de beauté que n’en ont toutes les mortelles ensemble. Il est vrai que votre visage a changé de teint, mais il n’a nullement changé de traits : et ne comptez-vous pour rien le reste du corps ? Qu’avez-vous perdu de lis et d’albâtre à comparaison de ce qui vous en est demeuré ? Allons voir Vénus. Cet avantage qu’elle vient de remporter, quoi qu’il soit petit, la rendra contente, et nous réconciliera les uns et les autres : sinon j’aurai recours à Jupiter, et je le prierai de vous rendre votre vrai teint. Si cela dépendait de moi, vous seriez déjà ce que vous étiez lorsque vous me rendîtes amoureux : ce serait ici le plus beau moment de vos jours ; mais un dieu ne saurait défaire ce qu’un autre dieu a fait. Il n’y a que Jupiter à qui ce privilège soit accordé. S’il ne vous rend tous vos lis, sans qu’il y en ait un seul de perdu, je ferai périr la race des animaux et des hommes. Que feront les dieux après cela ? Pour les roses, c’est mon affaire ; et pour l’embonpoint, la joie le ramènera. Ce n’est pas encore assez, je veux que l’Olympe vous reconnaisse pour mon épouse.
Psyché se fût jetée à ses pieds, si elle n’eût su comme on doit agir avec l’Amour. Elle se contenta donc de lui dire en rougissant : Si je pouvais être votre femme sans être blanche, cela serait bien plus court et bien plus certain. Ce point-là vous est assuré, repartit l’Amour ; je l’ai juré par le Styx : mais je veux que vous soyez blanche. Allons-nous présenter à Vénus.
Psyché se laissa conduire, bien qu’elle eût beaucoup de répugnance à se montrer, et peu d’espérance de réussir. La soumission aux volontés de son époux lui fermait les yeux : elle se serait résolue, pour lui complaire, à des choses plus difficiles. Pendant le chemin elle lui conta les principales aventures de son voyage, la merveille de cette Tour qui lui avait donné des adresses ; l’Achéron, le Styx, l’âne boiteux, le labyrinthe, et les trois gueules de son portier ; les fantômes qu’elle avait vus, la Cour de Pluton et de Proserpine ; enfin son retour, et sa curiosité qu’elle-même jugeait très digne d’être punie. Elle achevait son récit quand ils arrivèrent à ce château qui était à mi-chemin de Paphos et d’Amathonte. Vénus se promenait dans le parc. On lui alla dire de la part d’Amour qu’il avait une Africaine assez bien faite à lui présenter : elle en pourrait faire une quatrième Grâce, non seulement brune comme les autres, mais toute noire. Cythérée rêvait alors à sa jalousie ; à la passion dont son fils était malade, et qui, tout considéré, n’était pas un crime ; aux peines à quoi elle avait condamné la pauvre Psyché, peines très cruelles, et qui lui faisaient à elle-même pitié. Outre cela l’absence de son ennemie avait laissé refroidir sa colère, de façon que rien ne l’empêchait plus de se rendre à la raison. Elle était dans le moment le plus favorable qu’on eût pu choisir pour accommoder les choses. Cependant toute la Cour de Vénus était accourue pour voir ce miracle, cette nouvelle façon de More : c’était à qui la regarderait de plus près. Quelque étonnement que sa vue causât, on y prenait du plaisir ; et on aurait bien donné demi-douzaine de blanches pour cette noire. Au reste, soit que la couleur eût changé son air, soit qu’il y eût de l’enchantement, personne ne se souvint d’avoir rien vu qui lui ressemblât. Les Jeux et les Ris firent connaissance avec elle d’abord sans se la remettre, admirant les grâces de sa personne, sa taille, ses traits, et disant tout haut que la couleur n’y faisait rien. Néanmoins ce visage d’Éthiopienne enté sur un corps de Grecque semblait quelque chose de fort étrange. Toute cette Cour la considérait comme un très beau monstre, et très digne d’être aimé. Les uns assuraient qu’elle était fille d’un blanc et d’une noire ; les autres, d’un noir et d’une blanche. Quand elle fut à quatre pas de Vénus, elle mit un genou en terre. Charmante reine de la beauté, lui dit-elle, c’est votre esclave qui revient des lieux où nous l’avez envoyée. Tout le monde la reconnut aussitôt. On demeura fort surpris. Les Jeux et les Ris, qui sont un peuple assez étourdi, eurent de la discrétion cette fois-là, et dissimulèrent leur joie de peur d’irriter Vénus contre leur nouvelle maîtresse. Vous ne sauriez croire combien elle était aimée dans cette Cour. La plupart des gens avaient résolu de se cantonner, à moins que Cythérée ne la traitât mieux. Psyché remarqua fort bien les mouvements que sa présence excitait dans le fond des cœurs, et qui paraissaient même sur les visages ; mais elle n’en témoigna rien, et continua de cette sorte : Proserpine m’a donné charge de vous faire ses compliments, et de vous assurer de la continuation de son amitié. Elle m’a mis entre les mains une boëte que j’ai ouverte, bien que vous m’eussiez défendu de l’ouvrir. Je n’oserais vous prier de me pardonner, et me viens soumettre à la peine que ma curiosité a méritée.
Vénus, jetant les yeux sur Psyché, ne sentit pas tout le plaisir et la joie que sa jalousie lui avait promise. Un mouvement de compassion l’empêcha de jouir de sa vengeance et de la victoire qu’elle remportait, si bien que, passant d’une extrémité en une autre, à la manière des femmes, elle se mit à pleurer, releva elle-même notre héroïne, puis l’embrassa. Je me rends, dit-elle, Psyché. Oubliez le mai que je vous ai fait. Si c’est effacer les sujets de haine que vous avez contre moi, et vous faire une satisfaction assez grande que de vous recevoir pour ma fille, je veux bien que vous la soyez. Montrez-vous meilleure que Vénus, aussi bien que vous êtes déjà plus belle ; ne soyez pas si vindicative que je l’ai été, et allez changer d’habit. Toutefois, ajouta-t-elle, vous avez besoin de repos. Puis, se tournant vers les Grâces : Mettez-la au bain qu’on a préparé pour moi, et faites-la reposer ensuite : je l’irai voir en son lit.
La déesse n’y manqua pas, et voulut que notre héroïne couchât avec elle cette nuit-là ; non pour l’ôter à son fils : mais on résolut de célébrer un nouvel hymen, et d’attendre que notre belle eût repris son teint. Vénus consentit qu’il lui fût rendu ; même qu’un brevet de déesse lui fût donné, si tout cela se pouvait obtenir de Jupiter. L’Amour ne perd point de temps, et, pendant que sa mère était en belle humeur, il s’en va trouver le roi des dieux. Jupiter, qui avait appris l’histoire de ses amours, lui en demanda des nouvelles ; comme il se portait de sa brûlure ; pourquoi il abandonnait les affaires de son état. L’Amour répondit succinctement à ces questions, et vint au sujet qui l’amenait.
Mon fils, lui dit Jupiter en l’embrassant, vous ne trouverez plus d’Ethiopienne chez votre mère : le teint de Psyché est aussi blanc que jamais il fut. J’ai fait ce miracle dès le moment que vous m’avez témoigné le souhaiter. Quant à l’autre point, le rang que vous demandez pour votre épouse n’est pas une chose si aisée à accorder qu’il vous semble. Nous n’avons parmi nous que trop de déesses. C’est une nécessité qu’il y ait du bruit où il y a tant de femmes. La beauté de votre épouse étant telle que vous dites, ce sera des sujets de jalousie et de querelles, lesquelles je ne viendrai jamais à bout d’apaiser. Il ne faudra plus que je songe à mon office de foudroyant ; j’en aurai assez de celui de médiateur pour le reste de mes jours. Mais ce n’est pas ce qui m’arrête le plus. Dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu’aux autres. L’augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensés. Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune que les mortels ne se mettront plus en peine de l’honorer.
Que vous importe ? reprit l’Amour. Votre félicité dépend-elle du culte des hommes ? Qu’ils vous négligent, qu’ils vous oublient, ne vivez-vous pas ici heureux et tranquille, dormant les trois quarts du temps, laissant aller les choses du monde comme elles peuvent, tonnant et grêlant lorsque la fantaisie vous en vient ? Vous savez combien quelquefois nous nous ennuyons. Jamais la compagnie n’est bonne s’il n’y a des femmes qui soient aimables. Cybèle est vieille ; Junon, de mauvaise humeur ; Cérès sent sa divinité de province, et n’a nullement l’air de la Cour; Minerve est toujours armée; Diane nous rompt la tête avec sa trompe : on pourrait faire quelque chose d’assez bon de ces deux dernières; mais elles sont si farouches qu’on ne leur oserait dire un mot de galanterie. Pomone est ennemie de l’oisiveté, et a toujours les mains rudes. Flore est agréable, je le confesse ; mais son soin l’attache plus à la terre qu’à ces demeures. L’Aurore se lève de trop grand matin, on ne sait ce qu’elle devient tout le reste de la journée. Il n’y a que ma mère qui nous réjouisse ; encore a-t-elle toujours quelque affaire qui la détourne, et demeure une partie de l’année à Paphos, Cythère, ou Amathonte. Comme Psyché n’a aucun domaine, elle ne bougera de l’Olympe. Vous verrez que sa beauté ne sera pas un petit ornement pour votre Cour. Ne craignez point que les autres ne lui portent envie : il y a trop d’inégalité entre ses charmes et les leurs. La plus intéressée, c’est ma mère, qui y consent.
Jupiter se rendit à ces raisons, et accorda à l’Amour ce qu’il demandait : il témoigna qu’il apportait son consentement à l’apothéose par une petite inclination de tête qui ébranla légèrement l’Univers, et le fit trembler seulement une demi-heure. Aussitôt l’Amour fit mettre les cygnes à son char, descendit en terre, et trouva sa mère qui elle-même faisait office de Grâce autour de Psyché ; non sans lui donner mille louanges et presque autant de baisers. Toute cette Cour prit le chemin de l’Olympe, les Grâces se promettant bien de danser aux noces. Je n’en décrirai point la cérémonie, non plus que celle de l’apothéose. Je décrirai encore moins les plaisirs de nos époux : il n’y a qu’eux seuls qui pussent être capables de les exprimer. Ces plaisirs leur eurent bientôt donné un doux gage de leur amour, une fille qui attira les dieux et les hommes dès qu’on la vit. On lui a bâti des temples sous le nom de la Volupté.

O douce Volupté, sans qui, dès notre enfance,
Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux ;
Aimant universel de tous les animaux,
Que tu sais attirer avecque violence !
Par toi tout se meut ici-bas.
C’est pour toi, c’est pour tes appas,
Que nous courons après la peine
Il n’est soldat, ni capitaine,
Ni ministre d’État, ni prince, ni sujet,
Qui ne t’ait pour unique objet.
Nous autres nourrissons, si pour fruit de nos veilles
Un bruit délicieux ne charmait nos oreilles,
Si nous ne nous sentions chatouillés de ce son,
Ferions-nous un mot de chanson ?
Ce qu’on appelle gloire en termes magnifiques,
Ce qui servait de prix dans les jeux olympiques,
N’est que toi proprement, divine Volupté.
Et le plaisir des sens n’est-il de rien compté ?
Pour quoi sont faits les dons de Flore,
Le soleil couchant et l’Aurore,
Pomone et ses mets délicats,
Bacchus, l’âme des bons repas,
Les forêts, les eaux, les prairies,
Mères des douces rêveries ?
Pourquoi tant de beaux-arts, qui tous sont tes enfants ?
Mais pour quoi les Chloris aux appas triomphants,
Que pour maintenir ton commerce ?
J’entends innocemment : sur son propre désir
Quelque rigueur que l’on exerce,
Encore y prend-on du plaisir.
Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas, viens-t ‘en loger chez moi ;
Tu n’y seras pas sans emploi.
J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.
Viens donc, et de ce bien, ô douce Volupté,
Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ?
Il m’en faut tout au moins un siècle bien compté ;
Car trente ans, ce n’est pas la peine.

Polyphile cessa de lire. Il n’avait pas cru pouvoir mieux finir que par l’hymne de la Volupté, dont le dessein ne déplut pas tout à fait à ses trois amis. Après quelques courtes réflexions sur les principaux endroits de l’ouvrage : Ne voyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donné le plus de plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâché d’exciter en vous la compassion ?
Ce que vous dites est fort vrai, repartit Acante; mais je vous prie de considérer ce gris de lin, ce couleur d’aurore, cet orangé, et surtout ce pourpre, qui environnent le roi des astres. En effet, il y avait très longtemps que le soir ne s’était trouvé si beau. Le Soleil avait pris son char le plus éclatant et ses habits les plus magnifiques.

Il semblait qu’il se fût paré.
Pour plaire aux filles de Nérée;
Dans un nuage bigarré
Il se coucha cette soirée
L’air était peint de cent couleurs
Jamais parterre plein de fleurs
N’eut tant de sortes de muances
Aucune vapeur ne gâtait,
Par ses malignes influences,
Le plaisir qu’Acante goûtait.

On lui donna le loisir de considérer les dernières beautés du jour : puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien pour leur guide.

Fin des Amours de Psyché et de Cupidon.

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