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Les Amours de Psyché et de Cupidon X

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Les Amours de Psyché et de Cupidon X


Sommaire – partie X

Livre deuxième

Au nom de l’Amour le vieillard s’était levé. Quand la belle eut achevé de parler, il se prosterna; et, la traitant de déesse, il s’allait jeter en des excuses qui n’eussent fini de longtemps, si Psyché ne les eût d’abord prévenues, et ne lui eût commandé par tous les titres qu’il voudrait lui donner, soit de belle, soit de princesse, soit de déesse, de se remettre en sa place, et de dire son sentiment avec liberté; mais que pour le mieux il laissât ces qualités qui ne faisaient rien pour la consoler, et dont il était libéral jusques à l’excès. Le vieillard savait trop bien vivre pour contester de cérémonies avec l’épouse de Cupidon. S’étant donc assis :

Madame, dit-il, ou votre mari vous a communiqué l’immortalité ; et, cela étant, que vous servira de vouloir mourir ? ou vous êtes encore sujette à la loi commune. Or cette loi veut deux choses : l’une, véritablement que nous mourions, l’autre, que nous tâchions de conserver notre vie le plus longtemps qu’il nous est possible. Nous naissons également pour l’un et pour l’autre ; et l’on peut dire que l’homme a en même temps deux mouvements opposés : il court incessamment vers la mort, il la fuit aussi incessamment. De violer cet instinct, c’est ce qui n’est pas permis. Les animaux ne le font pas. Y a-t-il rien de plus malheureux qu’un oiseau qui, ayant eu pour demeure une forêt agréable et toute la campagne des airs, se voit renfermé dans une cage d’un pied d’espace ? cependant il ne se donne pas la mort ; il chante, au contraire, et tâche à se divertir. Les hommes ne sont pas si sages : ils se désespèrent. Regardez combien de crimes un seul crime leur fait commettre. Premièrement, vous détruisez l’ouvrage du Ciel ; et plus cet ouvrage est beau, plus le crime doit être grand : jugez donc quelle serait votre faute. En second lieu, vous vous défiez de la Providence, ce qui est un autre crime. Pouvez-vous répondre de ce qui vous arrivera ? Peut-être le Ciel vous réserve-t-il un bonheur plus grand que celui que vous regrettez ; peut-être vous réjouirez-vous bientôt du retour de votre mari, ou pour mieux dire de votre amant ; car à son dépit je le juge tel. J’ai tant vu de ces amants échappés revenir incontinent, et faire satisfaction aux personnes qui leur avaient donné sujet de se plaindre ; j’ai tant vu de malheureux, d’un autre côté, changer de condition et de sentiment, que ce serait imprudence à vous de ne pas donner à la Fortune le loisir de tourner sa roue. Outre ces raisons générales, votre mari vous a défendu d’attenter contre votre vie. Ne me proposez point pour expédient de vous laisser mourir de tristesse : c’est un détour que votre propre conscience doit condamner. J’approuverais bien plutôt que vous vous perçassiez le sein d’un poignard. Celui-ci est un crime d’un moment, qui a le premier transport pour excuse ; l’autre est une continuation de crimes que rien ne peut excuser. Qu’il n’y ait point de punition par-delà la mort, je ne pense pas qu’on vous ait enseigné cette doctrine. Croyez, madame, qu’il y en a, et de particulièrement ordonnées contre ceux qui jettent leur âme au vent, et qui ne la laissent pas envoler.

Mon père, reprit Psyché, cette dernière considération fait que je me rends ; car d’espérer le retour de mon mari, il n’y a pas d’apparence : je serai réduite à ne faire de ma vie autre chose que le chercher.

Je ne le crois pas, dit le vieillard. J’ose vous répondre au contraire qu’il vous cherchera. Quelle joie alors aurez-vous ! Attendez du moins quelques jours en cette demeure. Vous pourrez vous y appliquer à la connaissance de vous-même et à l’étude de la sagesse ; vous y mènerez la vie que j’y mène depuis longtemps, et que j’y mène avec tant de tranquillité que si Jupiter voulait changer de condition contre moi, je le renverrais sans délibérer.

Mais comment vous êtes-vous avisé de cette retraite ? repartit Psyché : ne vous serai-je point importune, si je vous prie de m’apprendre votre aventure?

Je vous la dirai en peu de mots, reprit le vieillard. J’étais à la cour d’un roi qui se plaisait à m’entendre, et qui m’avait donné la charge de premier philosophe de sa maison. Outre la faveur, je ne manquais pas de biens. Ma famille ne consistait qu’en une personne qui m’était fort chère : j’avais perdu mon épouse depuis longtemps. Il me restait une fille de beauté exquise, quoique infiniment au-dessous des charmes que vous possédez. Je l’élevai dans des sentiments de vertu convenables à l’état de notre fortune et à la profession que je faisais. Point de coquetterie ni d’ambition ; point d’humeur austère non plus. Je voulais en faire une compagne commode pour un mari, plutôt qu’une maîtresse agréable pour des amants. Ses qualités la firent bientôt rechercher par tout ce qu’il y avait d’illustre à la Cour. Celui qui commandait les armées du roi l’emporta. Le lendemain qu’il l’eut épousée, il en fut jaloux ; il lui donna des espions et des gardes : pauvre esprit qui ne voyait pas que, si la vertu ne garde une femme, en vain l’on pose des sentinelles à l’entour. Ma fille aurait été longtemps malheureuse sans les hasards de la guerre. Son mari fut tué dans un combat. Il la laissa mère d’une des filles que vous voyez, et grosse de l’autre. L’affliction fut plus forte que le souvenir des mauvais traitements du défunt, et le temps fut plus fort que l’affliction. Ma fille reprit à la fin sa gaieté, sa douce conversation et ses charmes ; résolue pourtant de demeurer veuve, voire de mourir plutôt que de tenter un second hasard. Les amants reprirent aussi leur train ordinaire : mon logis ne désemplissait point d’importuns ; le plus incommode de tous fut le fils du roi. Ma fille, à qui ces choses ne plaisaient pas, me pria de demander pour récompense de mes services qu’il me fût permis de me retirer. Cela me fut accordé. Nous nous en allâmes à une maison des champs que j’avais. A peine étions-nous partis que les amants nous suivirent : ils y arrivèrent aussitôt que nous. Le peu d’espérance de s’en sauver nous obligea d’abandonner des provinces où il n’y avait point d’asile contre l’amour, et d’en chercher un chez des peuples du voisinage. Cela fit des guerres, et ne nous délivra point des amants : ceux de la contrée étaient plus persécutants que les autres. Enfin nous nous retirâmes au désert, avec peu de suite, sans équipage, n’emportant que quelques livres, afin que notre fuite fût plus secrète. La retraite que nous choisîmes était fort cachée ; mais ce n’était rien en comparaison de celle-ci. Nous y passâmes deux jours avec beaucoup de repos. Le troisième jour on sut où nous nous étions réfugiés. Un amant vint nous demander le chemin ; un autre amant se mit à couvert de la pluie dans notre cabane. Nous voilà désespérés, et n’attendant de tranquillité qu’aux Champs Élysées. Je proposai à ma fille de se marier. Elle me pria d’attendre que l’on l’y eût condamnée sous peine du dernier supplice : encore préférerait-elle la mort à l’hymen. Elle avouait bien que l’importunité des amants était quelque chose de très fâcheux ; mais la tyrannie des méchants maris allait au-delà de tous les maux qu’on était capable de se figurer. Que je ne me misse en peine que de moi seul ; elle saurait résister aux cajoleries que l’on lui ferait, et, si l’on venait à la violence, ou à la nécessité du mariage, elle saurait encor mieux mourir. Je ne la pressai pas davantage. Une nuit que je m’étais endormi sur cette pensée la Philosophie m’apparut en songe. Je veux, dit-elle, te tirer de peine : suis-moi. Je lui obéis. Nous traversâmes les lieux par où je vous ai conduite. Elle m’amena jusque sur le seuil de cette habitation. Voilà, dit-elle, le seul endroit où tu trouveras du repos. L’image du lieu, celle du chemin demeurèrent dans ma mémoire. Je me réveillai fort content. Le lendemain je contai ce songe à ma fille ; et, comme nous nous promenions, je remarquai que le chemin où la Philosophie m’avait fait entrer aboutissait à notre cabane. Qu’est-il besoin d’un plus long récit ? Nous fîmes résolution d’éprouver le reste du songe. Nous congédiâmes nos domestiques, et nous nous sauvâmes avec ces deux filles, dont la plus âgée n’avait pas six ans ; il nous fallut porter l’autre. Après les mêmes peines que vous avez eues, nous arrivâmes sous ces rochers. Ma famille s’y étant établie, je retournai prendre le peu de meubles que vous voyez, les apportant à diverses fois, et mes livres aussi. Pour ce qui nous était resté de bagues et d’argent, il était déjà en lieu d’assurance : nous n’en avons pas encore eu besoin. Le voisinage du fleuve nous fait subsister, sinon avec luxe et délicatesse, avec beaucoup de santé tout au moins. J’y prends du poisson que je vas vendre en une ville que ce mont vous cache, et où je ne suis connu de personne. Mon poisson n’est pas sitôt sur la place qu’il est vendu. Tous les habitants sont gens riches, de bonne chère, fort paresseux. Ils ont peine à sortir de leurs murailles ; comment viendraient-ils ici m’interrompre, si ce n’est que votre mari s’en mêle à la fin, et qu’il nous envoie des amants, soit de ce lieu-là, soit d’un autre? les amants se font passage partout; ce n’est pas pour rien que leur protecteur a des ailes. Ces filles, comme vous voyez, sont en âge de l’appréhender. Je ne suis pourtant pas certain qu’elles prennent la chose du même biais que l’a toujours prise leur mère. Voilà, Madame, comme je suis arrivé ici.

Le vieillard finit par l’exagération de son bonheur, et par les louanges de la solitude.

Mais, mon père, reprit Psyché, est-ce un si grand bien que cette solitude dont vous parlez ? est-il possible que vous ne vous y soyez point ennuyé, vous ni votre fille ? A quoi vous êtes-vous occupés pendant dix années ? A nous préparer pour une autre vie, lui répondit le vieillard : nous avons fait des réflexions sur les fautes et sur les erreurs à quoi sont sujets les hommes. Nous avons employé le temps à l’étude.

Vous ne me persuaderez point, repartit Psyché, qu’une grandeur légitime et des plaisirs innocents ne soient préférables au train de vie que vous menez.

La véritable grandeur à l’égard des philosophes, lui répliqua le vieillard, est de régner sur soi-même, et le véritable plaisir, de jouir de soi. Cela se trouve en la solitude, et ne se trouve guère autre part. Je ne vous dis pas que toutes personnes s’en accommodent ; c’est un bien pour moi, ce serait un mal pour vous. Une personne que le Ciel a composée avec tant de soin et avec tant d’art, doit faire honneur à son ouvrier, et régner ailleurs que dans le désert.

Hélas ! mon père, dit notre héroïne en soupirant, vous me parlez de régner, et je suis esclave de mon ennemie. Sur qui voulez-vous que je règne ? Ce ne peut être ni sur mon cœur, ni sur celui de l’Amour ; de régner sur d’autres, c’est une gloire que je refuse. Là-dessus elle lui conta son histoire succinctement. Après avoir achevé : Vous voyez, dit-elle, combien j’ai sujet de craindre Vénus. J’ai toutefois résolu de me mettre en quête de mon mari devant que le jour se passe. Sa brûlure m’inquiète trop : ne savez-vous point un secret pour le guérir sans douleur et en un moment ?

Le vieillard sourit. J’ai, dit-il, cherché toute ma vie dans les simples, dans les compositions, dans les minéraux, et n’ai pu encore trouver de remède pour aucun mal : mais croyez-vous que les dieux en manquent ? Il faut bien qu’ils en aient de bons, et de bons médecins aussi, puisque la mort ne peut rien sur eux. Ne vous mettez donc en peine que de regagner votre époux : pour cela il vous faut attendre ; laissez-le dormir sur sa colère ; si vous vous présentez à lui devant que le temps l’ait adoucie, vous vous mettrez au hasard d’être rebutée : ce qui vous serait d’une très périlleuse conséquence pour l’avenir. Quand les maris se sont fâchés une fois, et qu’ils ont fait une fois les difficiles, la mutinerie ne leur coûte plus rien après.

Psyché se rendit à cet avis, et passa huit jours en ce lieu-là sans y trouver le repos que son hôte lui promettait. Ce n’est pas que l’entretien du vieillard et celui même des jeunes filles ne charmassent quelquefois son mal ; mais incontinent elle retournait aux soupirs : et le vieillard lui disait que l’affliction diminuerait sa beauté, qui était le seul bien qui lui restait, et qui ferait infailliblement revenir les autres. On n’avait point encore allégué de raison à notre héroïne qui lui plût tant. Ce n’était pas seulement au vieillard qu’elle parlait de sa passion : elle demandait quelquefois conseil aux choses inanimées ; elle importunait les arbres et les rochers. Le vieillard avait fait une longue route dans le fond du bois. Un peu de jour y venait d’en haut. Des deux côtés de la route étaient des réduits où une belle pouvait s’endormir sans beaucoup de témérité. Les Sylvains ne fréquentaient pas cette forêt ; ils la trouvaient trop sauvage. La commodité du lieu obligea Psyché d’y faire des vers, et d’en rendre les hêtres participants. Elle rappela les idées de la poésie que les Nymphes lui avaient données. Voici à peu près le sens de ses vers

Que nos plaisirs passés augmentent nos supplices !
Qu’il est dur d’éprouver, après tant de délices,
Les cruautés du Sort !
Fallait-il être heureuse avant qu’être coupable ?
Et si de me haïr, Amour, tu fus capable
Pourquoi m’aimer d’abord ?

Que ne punissais-tu mon crime par avance !
Il est bien temps d’ôter à mes yeux ta présence,
Quand tu luis dans mon cœur !
Encor si j’ignorais la moitié de tes charmes !
Mais je les ai tous vus : j’ai vu toutes les armes
Qui te rendent vainqueur.

J’ai vu la beauté même et les grâces dormantes.
Un doux ressouvenir de cent choses charmantes
Me suit dans les déserts.
L’image de ces biens rend mes maux cent fois pires.
Ma mémoire me dit : Quoi ! Psyché, tu respires,
Après ce que tu perds ?

Cependant il faut vivre ; Amour m’a fait défense
D’attenter sur des jours qu’il tient en sa puissance,
Tout malheureux qu’ils sont.
Le cruel veut, hélas ! que mes mains soient captives.
Je n’ose me soustraire aux peines excessives
Que mes remords me font.

C’est ainsi qu’en un bois Psyché contait aux arbres
Sa douleur, dont l’excès faisait fendre les marbres
Habitants de ces lieux.
Rochers, qui l’écoutiez avec quelque tendresse,
Souvenez-vous des pleurs qu’au fort de sa tristesse
Ont versés ses beaux yeux.

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