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Les Amours de Psyché et de Cupidon VII

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Les Amours de Psyché et de Cupidon VII


Sommaire – partie VII

Livre premier

Au bout de cinq ou six jours, les deux sœurs revinrent. Elles s’étaient abandonnées dans les airs comme si elles eussent voulu se laisser tomber. Un souffle agréable les avait incontinent enlevées et portées au sommet du roc. Psyché leur demanda dès l’abord où étaient la lampe et le poignard.

Les voici, dit ce couple : et nous vous assurons
De la clarté que fait la lampe ;
Pour le poignard, il est des bons,
Bien affilé, de bonne trempe ;
Comme nous vous aimons, et ne négligeons rien
Quand il s’agit de votre bien,
Nous avons eu le soin d’empoisonner la lame
Tenez-vous sûre de ses coups,
C’est fait du monstre votre époux,
Pour peu que ce poignard l’entame.
A ces mots un trait de pitié
Toucha le cœur de notre belle.
Je vous rends grâce, leur dit-elle,
De tant de marques d’amitié.

Psyché leur dit ces paroles assez froidement, ce qui leur fit craindre qu’elle n’eût changé d’avis; mais elles reconnurent bientôt que l’esprit de leur cadette était toujours dans la même assiette, et que ce sentiment de pitié, dont elle n’avait pas été la maîtresse, était ordinaire à ceux qui sont sur le point de faire du mal à quelqu’un. Quand nos deux furies eurent mis leur sœur en train de se perdre, elles la quittèrent, et ne firent pas long séjour aux environs de cette montagne. Le mari vint sur le soir, avec une mélancolie extraordinaire, et qui lui devait être un pressentiment de ce qui se préparait contre lui : mais les caresses de sa femme le rassurèrent. Il se coucha donc, et s’abandonna au sommeil aussitôt qu’il fut couché. Voilà Psyché bien embarrassée. Comme on ne connaît l’importance d’une action que quand on est près de l’exécuter, elle envisagea la sienne dans ce moment-là avec ses suites les plus fâcheuses, et se trouva combattue de je ne sais combien de passions aussi contraires que violentes. L’appréhension, le dépit, la pitié, la colère, et le désespoir, la curiosité principalement, tout ce qui porte à commettre quelque forfait, et tout ce qui en détourne, s’empara du cœur de notre héroïne, et en fit la scène de cent agitations différentes. Chaque passion le tirait à soi. Il fallut pourtant se déterminer. Ce fut en faveur de la curiosité que la belle se déclara : car, pour la colère, il lui fut impossible de l’écouter, quand elle songea qu’elle allait tuer son mari. On n’en vient jamais à une telle extrémité sans de grands scrupules, et sans avoir beaucoup à combattre. Qu’on fasse telle mine que l’on voudra, qu’on se querelle, qu’on se sépare, qu’on proteste de se haïr, il reste toujours un levain d’amour entre deux personnes qui ont été unies si étroitement. Ces difficultés arrêtèrent la pauvre épouse quelque peu de temps. Elle les franchit à la fin, se leva sans bruit, prit le poignard et la lampe qu’elle avait cachés, s’en alla le plus doucement qu’il lui fut possible vers l’endroit du lit où le monstre s’était couché, avançant un pied, puis un autre, et prenant bien garde à les poser par mesure, comme si elle eût marché sur les pointes de diamants. Elle retenait jusqu’à son haleine, et craignait presque que ses pensées ne la décelassent. Il s’en fallut peu qu’elle ne priât son ombre de ne point faire du bruit en l’accompagnant.

A pas tremblants et suspendus,
Elle arrive enfin où repose
Son époux aux bras étendus,
Époux plus beau qu’aucune chose.
C’était aussi l’Amour : son teint, par sa fraîcheur,
Par son éclat, par sa blancheur,
Rendait le lis jaloux, faisait honte à la rose.
Avant que de parler du teint,
Je devais vous avoir dépeint,
Pour aller par ordre en l’affaire,
La posture du dieu. Son col était penché
C’est ainsi que le Somme en sa grotte est couché ;
Ce qu’il ne fallait pas vous taire.
Ses bras à demi nus étalaient des appas,
Non d’un Hercule, ou d’un Atlas,
D’un Pan, d’un Sylvain, ou d’un Faune,
Ni même ceux d’une Amazone ;
Mais ceux d’une Vénus à l’âge de vingt ans.
Ses cheveux épars et flottants,
Et que les mains de la Nature
Avaient frisés à l’aventure,
Celles de Flore parfumés,
Cachaient quelques attraits dignes d’être estimés ;
Mais Psyché n’en était qu’à prendre plus facile :
Car, pour un qu’ils cachaient, elle en soupçonnait mille ;
Leurs anneaux, leurs boucles, leurs nœuds,
Tour à tour de Psyché reçurent tous des vœux ;
Chacun eut à part son hommage.
Une chose nuisit pourtant à ces cheveux
Ce fut la beauté du visage.
Que vous en dirai-je ? et comment
En parler assez dignement ?
Suppléez à mon impuissance
Je ne vous aurais d’aujourd’hui
Dépeint les beautés de celui
Qui des beautés a l’intendance.
Que dirais-je des traits où les Ris sont logés ?
De ceux que les Amours ont entre eux partagés ?
Des yeux aux brillantes merveilles,
Qui sont les portes du désir ?
Et surtout des lèvres vermeilles,
Qui sont les sources du plaisir ?

Psyché demeura comme transportée à l’aspect de son époux. Dès l’abord, elle jugea bien que c’était l’Amour ; car quel autre dieu lui aurait paru si agréable ? Ce que la beauté, la jeunesse, le divin charme qui communique à ces choses le don de plaire, ce qu’une personne faite à plaisir peut causer aux yeux de volupté, et de ravissement à l’esprit, Cupidon en ce moment-là le fit sentir à notre héroïne. Il dormait à la manière d’un dieu, c’est-à-dire profondément, penché nonchalamment sur un oreiller, un bras sur sa tête, l’autre bras tombant sur les bords du lit, couvert à demi d’un voile de gaze, ainsi que sa mère en use, et les Nymphes aussi, et quelquefois les bergères. La joie de Psyché fut grande, si l’on doit appeler joie ce qui est proprement extase : encore ce mot est-il faible, et n’exprime pas la moindre partie du plaisir que reçut la belle. Elle bénit mille fois le défaut du sexe, se sut très bon gré d’être curieuse, bien fâchée de n’avoir pas contrevenu dès le premier jour aux défenses qu’on lui avait faites, et à ses serments. Il n’y avait pas d’apparence, selon son sens, qu’il en dût arriver de mal ; au contraire, cela était bien, et justifiait les caresses que jusque-là elle avait cru faire à un monstre. La pauvre femme se repentait de ne lui en avoir pas fait davantage : elle était honteuse de son peu d’amour, toute prête de réparer cette faute si son mari le souhaitait, quand même il ne le souhaiterait pas.
Ce ne fut pas à elle peu de retenue de ne point jeter et lampe et poignard pour s’abandonner à son transport. Véritablement le poignard lui tomba des mains, mais la lampe non : elle en avait trop affaire, et n’avait pas encore vu tout ce qu’il y avait à voir. Une telle commodité ne se rencontrait pas tous les jours ; il s’en fallait donc servir. C’est ce qu’elle fit, sollicitée de faire cesser son plaisir par son plaisir même : tantôt la bouche de son mari lui demandait un baiser, et tantôt ses yeux ; mais la crainte de l’éveiller l’arrêtait tout court. Elle avait de la peine à croire ce qu’elle voyait, se passait la main sur les yeux, craignant que ce ne fût songe et illusion ; puis recommençait à considérer son mari. Dieux immortels ! dit-elle en soi-même, est-ce ainsi que sont faits les monstres ? Comment donc est fait ce que l’on appelle Amour ? Que tu es heureuse, Psyché ! Ah ! divin époux, pourquoi m’as-tu refusé si longtemps la connaissance de ce bonheur ? Craignais-tu que je n’en mourusse de joie ? Etait-ce pour plaire à ta mère ou à quelqu’une de tes maîtresses ? car tu es trop beau pour ne faire le personnage que de mari. Quoi ! je t’ai voulu tuer ! quoi ! cette pensée m’est venue ! Ô dieux ! je frémis d’horreur à ce souvenir. Ne suffisait-il pas, cruelle Psyché, d’exercer ta rage contre toi seule ? L’Univers n’y eût rien perdu ; et sans ton époux que deviendrait-il ? Folle que je suis ! mon mari est immortel : il n’a pas tenu à moi qu’il ne le fût point.
Après ces réflexions, il lui prit envie de regarder de plus près celui qu’elle n’avait déjà que trop vu. Elle pencha quelque peu l’instrument fatal qui l’avait jusque-là servie si utilement. Il en tomba sur la cuisse de son époux une goutte d’huile enflammée. La douleur éveilla le dieu. Il vit la pauvre Psyché qui, toute confuse, tenait sa lampe ; et, ce qui fut de plus malheureux, il vit aussi le poignard tombé près de lui. Dispensez-moi de vous raconter le reste : vous seriez touchés de trop de pitié au récit que je vous ferais.

Là finit de Psyché le bonheur et la gloire,
Et là votre plaisir pourrait cesser aussi.
Ce n’est pas mon talent d’achever une histoire
Qui se termine ainsi.

Ne laissez pas de continuer, dit Acante, puisque vous nous l’avez promis : peut-être aurez-vous mieux réussi que vous ne croyez.
Quand cela serait, reprit Polyphile, quelle satisfaction aurez-vous ? Vous verrez souffrir une belle, et en pleurerez, pour peu que j’y contribue.
Eh bien ! repartit Acante, nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous ! les héros de l’antiquité pleuraient bien. Que cela ne vous empêche pas de continuer. La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas moindres que ceux du rire. Je tiens même qu’ils sont plus grands, et crois qu’Ariste est de mon avis. Soyez si tendre et si émouvant que vous voudrez, nous ne vous en écouterons tous deux que plus volontiers.
Et moi, dit Gélaste, que deviendrai-je ? Dieu m’a fait la grâce de me donner des oreilles aussi bien qu’à vous. Quand Polyphile les consulterait, et qu’il ne ferait pas tant le pathétique, la chose n’en irait que mieux, vu la manière d’écrire qu’il a choisie.
Le sentiment de Gélaste fut approuvé. Et Ariste, qui s’était tu jusque-là, dit en se tournant vers Polyphile :
Je voudrais que vous me pussiez attendrir le cœur par le récit des aventures de votre belle ; je lui donnerais des larmes avec le plus grand plaisir du monde. La pitié est celui des mouvements du discours qui me plaît le plus : je le préfère de bien loin aux autres. Mais ne vous contraignez point pour cela : il est bon de s’accommoder à son sujet ; mais il est encore meilleur de s’accommoder à son génie. C’est pourquoi suivez le conseil que vous a donné Gélaste.
Il faut bien que je le suive, continua Polyphile : comment ferais-je autrement ? J’ai déjà mêlé malgré moi de la gaieté parmi les endroits les plus sérieux de cette histoire ; je ne vous assure pas que tantôt je n’en mêle aussi parmi les plus tristes. C’est un défaut dont je ne me saurais corriger, quelque peine que j’y apporte.
Défaut pour défaut, dit Gélaste, j’aime beaucoup mieux qu’on me fasse rire quand je dois pleurer, que si l’on me faisait pleurer lorsque je dois rire. C’est pourquoi, encore une fois, continuez comme vous avez commencé.
Laissons-lui reprendre haleine auparavant, dit Acante; le grand chaud étant passé, rien ne nous empêche de sortir d’ici, et de voir en nous promenant les endroits les plus agréables de ce jardin. Bien que nous les ayons vus plusieurs fois, je ne laisse pas d’en être touché, et crois qu’Ariste et Polyphile le sont aussi. Quant à Gélaste, il aimerait mieux employer son temps autour de quelque Psyché que de converser avec des arbres et des fontaines. On pourra tantôt le satisfaire : nous nous assoirons sur l’herbe menue pour écouter Polyphile, et plaindrons les peines et les infortunes de son héroïne avec une tendresse d’autant plus grande que la présence de ces objets nous remplira l’âme d’une douce mélancolie. Quand le Soleil nous verra pleurer, ce ne sera pas un grand mal : il en voit bien d’autres par l’univers qui en font autant, non pour le malheur d’autrui, mais pour le leur propre.
Acante fut cru, et on se leva. Au sortir de cet endroit, ils firent cinq ou six pas sans rien dire. Gélaste, ennuyé de ce long silence, l’interrompit ; et fronçant un peu son sourcil :
Je vous ai, dit-il, tantôt laissés mettre le plaisir du rire après celui de pleurer ; trouverez-vous bon que je vous guérisse de cette erreur ? Vous savez que le rire est ami de l’homme, et le mien particulier ; m’avez-vous cru capable d’abandonner sa défense sans vous contredire le moins du monde ?
Hélas ! non, repartit Acante ; car, quand il n’y aurait que le plaisir de contredire, vous le trouvez assez grand pour nous engager en une très longue et très opiniâtre dispute.
Ces paroles, à quoi Gélaste ne s’attendait point, et qui firent faire un petit éclat de risée, l’interdirent un peu. Il en revint aussitôt.
Vous croyez, dit-il, vous sauver par là ; c’est l’ordinaire de ceux qui ont tort, et qui connaissent leur faible, de chercher des fuites : mais évitez tant que vous voudrez le combat, si faut-il que vous m’avouiez que votre proposition est absurde, et qu’il vaut mieux rire que pleurer.
A le prendre en général comme vous faites, poursuivit Ariste, cela est vrai ; mais vous falsifiez notre texte. Nous vous disons seulement que la pitié est celui des mouvements du discours que nous tenons le plus noble, le plus excellent si vous voulez : je passe encore outre, et le maintiens le plus agréable : voyez la hardiesse de ce paradoxe !
Ô dieux immortels ! s’écria Gélaste, y a-t-il des gens assez fous au monde pour soutenir une opinion si extravagante ? Je ne dis pas que Sophocle et Euripide ne me divertissent davantage que quantité de faiseurs de comédies ; mais mettez les choses en pareil degré d’excellence, quitterez-vous le plaisir de voir attraper deux vieillards par un drôle comme Phormion, pour aller pleurer avec la famille du roi Priam ? Oui, encore un coup, je le quitterai, dit Ariste.- Et vous aimerez mieux, ajouta Gélaste, écouter Sylvandre Il faisant des plaintes, que d’entendre Hylas entretenant agréablement ses maîtresses?
C’est un autre point, poursuivit Ariste ; mettez les choses, comme vous dites, en pareil degré d’excellence, je vous répondrai là-dessus. Sylvandre, après tout, pourrait faire de telles plaintes que vous les préféreriez vous-même aux bons mots d’Hylas.
Aux bons mots d’Hylas ? repartit Gélaste : pensez-vous bien à ce que vous dites ? Savez-vous quel homme c’est que l’Hylas de qui nous parlons ? C’est le véritable héros d’Astrée : c’est un homme plus nécessaire dans le roman qu’une douzaine de Céladons. Avec cela, dit Ariste, s’il y en avait deux, ils vous ennuieraient ; et les autres, en quelque nombre qu’ils soient, ne vous ennuient point. Mais nous ne faisons qu’insister l’un et l’autre pour notre avis, sans en apporter d’autre fondement que notre avis même. Ce n’est pas là le moyen de terminer la dispute, ni de découvrir qui a tort ou qui a raison.
Cela me fait souvenir, dit Acante, de certaines gens dont les disputes se passent entières à nier et à soutenir, et point d’autre preuve. Vous en allez avoir une pareille si vous ne vous y prenez d’autre sorte.
C’est à quoi il faut remédier, dit Ariste : cette matière en vaut bien la peine, et nous peut fournir beaucoup de choses dignes d’être examinées. Mais, comme elles mériteraient plus de temps que nous n’en avons, je suis d’avis de ne toucher que le principal, et qu’après nous réduisions la dispute au jugement qu’on doit faire de l’ouvrage de Polyphile, afin de ne pas sortir entièrement du sujet pour lequel nous nous rencontrons ici. Voyons seulement qui établira le premier son opinion. Comme Gélaste est l’agresseur, il serait juste que ce fût lui. Néanmoins je commencerai s’il le veut.
Non, non, dit Gélaste, je ne veux point qu’on m’accorde de privilège : vous n’êtes pas assez fort pour donner de l’avantage à votre ennemi. Je vous soutiens donc que, les choses étant égales, la plus saine partie du monde préférera toujours la comédie à la tragédie. Que dis-je, la plus saine partie du monde ? mais tout le monde. Je vous demande où le goût universel d’aujourd’hui se porte. La Cour, les dames, les cavaliers, les savants, le peuple, tout demande la comédie, point de plaisir que la comédie. Aussi voyons-nous qu’on se sert indifféremment de ce mot de comédie pour qualifier tous les divertissements du théâtre : on n’a jamais dit les tragédiens , ni : Allons à la tragédie.
Vous en savez mieux que moi la véritable raison, dit Ariste, et que cela vient du mot de bourgade, en grec Il. Comme cette érudition serait longue, et qu’aucun de nous ne l’ignore, je la laisse à part, et m’arrêterai seulement à ce que vous dites. Parce que le mot de comédie est pris abusivement pour toutes les espèces du dramatique, la comédie est préférable à la tragédie : n’est-ce pas là bien conclure ? Cela fait voir seulement que la comédie est plus commune ; et parce qu’elle est plus commune, je pourrais dire qu’elle touche moins les esprits.
Voilà bien conclure à votre tour, répliqua Gélaste : le diamant est plus commun que certaines pierres ; donc le diamant touche moins les yeux. Hé ! mon ami, ne voyez-vous pas qu’on ne se lasse jamais de rire ? On peut se lasser du jeu, de la bonne chère, des dames ; mais de rire, point. Avez-vous entendu dire à qui que ce soit : Il y a huit jours entiers que nous rions ; je vous prie, pleurons aujourd’hui ? Vous sortez toujours, dit Ariste, de notre thèse, et apportez des raisons si triviales, que j’en ai honte pour VOUS.- Voyez un peu l’homme difficile! reprit Gélaste. Et vraiment, puisque vous voulez que je discoure de la comédie et du rire en philosophe platonicien, j’y consens ; faites-moi seulement la grâce de m’écouter. Le plaisir dont nous devons faire le plus de cas est toujours celui qui convient le mieux à notre nature ; car c’est s’unir à soi-même que de le goûter. Or y a-t-il rien qui nous convienne mieux que le rire ? Il n’est pas moins naturel à l’homme que la raison. Il lui est même particulier : vous ne trouverez aucun animal qui rit, et en rencontrerez quelques-uns qui pleurent. Je vous défie, tout sensible que vous êtes, de jeter des larmes aussi grosses que celles d’un cerf qui est aux abois, ou du cheval de ce pauvre prince dont on voit la pompe funèbre dans l’onzième de l’Énéide. Tombez d’accord de ces vérités ; je vous laisserai après pleurer tant qu’il vous plaira : vous tiendrez compagnie au cheval du pauvre Pallas, et moi je rirai avec tous les hommes. La conclusion de Gélaste fit rire ses trois amis, Ariste comme les autres ; après quoi celui-ci dit :
Je vous nie vos deux propositions, aussi bien la seconde que la première. Quelque opinion qu’ait eue l’école jusqu’à présent, je ne conviens pas avec elle que le rire appartienne à l’homme privativement au reste des animaux. Il faudrait entendre la langue de ces derniers pour connaître qu’ils ne rient point. Je les tiens sujets à toutes nos passions : il n’y a pour ce point-là de différence entre nous et eux que du plus au moins, et en la manière de s’exprimer. Quant à votre première proposition, tant s’en faut que nous devions toujours courir après les plaisirs qui nous sont les plus naturels, et que nous avons le plus à commandement, que ce n’est pas même un plaisir de posséder une chose très commune. De là vient que dans Platon l’Amour est fils de la Pauvreté, voulant dire que nous n’avons de passion que pour les choses qui nous manquent, et dont nous sommes nécessiteux. Ainsi le rire, qui nous est, à ce que vous dites, si familier, sera, dans la scène, le plaisir des laquais et du menu peuple ; le pleurer, celui des honnêtes gens.
Vous poussez la chose un peu trop loin, dit Acante; je ne tiens pas que le rire soit interdit aux honnêtes gens.
Je ne le tiens pas non plus, reprit Ariste. Ce que je dis n’est que pour payer Gélaste de sa monnaie. Vous savez combien nous avons ri en lisant Térence, et combien je ris en voyant les Italiens : je laisse à la porte ma raison et mon argent, et je ris après tout mon soûl. Mais que les belles tragédies ne nous donnent une volupté plus grande que celle qui vient du comique, Gélaste ne le niera pas lui-même, s’il y veut faire réflexion.
Il faudrait, repartit froidement Gélaste, condamner à une très grosse amende ceux qui font ces tragédies dont vous nous parlez. Vous allez là pour vous réjouir, et vous y trouvez un homme qui pleure auprès d’un autre homme, et cet autre auprès d’un autre, et tous ensemble avec la comédienne qui représente Andromaque, et la comédienne avec le poète : c’est une chaîne de gens qui pleurent, comme dit votre Platon. Est-ce ainsi que l’on doit contenter ceux qui vont là pour se réjouir ? Ne dites point qu’ils y vont pour se réjouir, reprit Ariste ; dites qu’ils y vont pour se divertir. Or, je vous soutiens, avec le même Platon, qu’il n’y a divertissement égal à la tragédie, ni qui mène plus les esprits où il plaît au poète. Le mot dont se sert Platon fait que je me figure le même poète se rendant maître de tout un peuple, et faisant aller les âmes comme des troupeaux, et comme s’il avait en ses mains la baguette du dieu Mercure. Je vous soutiens, dis-je, que les maux d’autrui nous divertissent, c’est-à-dire qu’ils nous attachent l’esprit.
Ils peuvent attacher le vôtre agréablement, poursuivit Gélaste, mais non pas le mien. En vérité, je vous trouve de mauvais goût. Il vous suffit que l’on vous attache l’esprit ; que ce soit avec des charmes agréables ou non, avec les serpents de Tisiphone, il ne vous importe. Quand vous me feriez passer l’effet de la tragédie pour une espèce d’enchantement, cela ferait-il que l’effet de la comédie n’en fût un aussi ? Ces deux choses étant égales, serez-vous si fou que de préférer la première à l’autre ?
Mais vous-même, reprit Ariste, osez-vous mettre en comparaison le plaisir du rire avec la pitié ? la pitié, qui est un ravissement, une extase ? Et comment ne le serait-elle pas, si les larmes que nous versons pour nos propres maux sont, au sentiment d’Homère (non pas tout à fait au mien), si les larmes, dis-je, sont, au sentiment de ce divin poète, une espèce de volupté ? Car en cet endroit Il où il fait pleurer Achille et Priam, l’un du souvenir de Patrocle, l’autre de la mort du dernier de ses enfants, il dit qu’ils se soûlent de ce plaisir ; il les fait jouir du pleurer, comme si c’était quelque chose de délicieux.
Le Ciel vous veuille envoyer beaucoup de jouissances pareilles, reprit Gélaste, je n’en serai nullement jaloux. Ces extases de la pitié n’accommodent pas un homme de mon humeur. Le rire a pour moi quelque chose de plus vif et de plus sensible : enfin le rire me rit davantage. Toute la nature est en cela de mon avis. Allez-vous-en à la Cour de Cythérée, vous y trouverez des Ris, et jamais de pleurs.
– Nous voici déjà retombés, dit Ariste, dans ces raisons qui n’ont aucune solidité : vous êtes le plus frivole défenseur de la comédie que j’aie vu depuis bien longtemps.
Et nous voici retombés dans le platonisme, répliqua Gélaste : demeurons-y donc, puisque cela vous plaît tant. Je m’en vais vous dire quelque chose d’essentiel contre le pleurer, et veux vous convaincre par ce même endroit d’Homère dont vous avez fait votre capital. Quand Achille a pleuré son soûl (par parenthèse, je crois qu’Achille ne riait pas de moins bon courage ; tout ce que font les héros, ils le font dans le suprême degré de perfection); lorsqu’Achille, dis-je, s’est rassasié de ce beau plaisir de verser des larmes, il dit à Priam: Vieillard, tu es misérable; telle est la condition des mortels, ils passent leur vie dans les pleurs. Les dieux seuls sont exempts de mal, et vivent là-haut à leur aise, sans rien souffrir. Que répondrez-vous à cela ?

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