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Les Amours de Psyché et de Cupidon VI

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Les Amours de Psyché et de Cupidon VI


Sommaire – partie VI

Livre premier

Psyché l’assura qu’elle était dans ces sentiments, mais il fallait pardonner quelque chose à sa jeunesse, outre l’amitié qu’elle avait toujours eue pour ses sœurs ; non qu’elle insistât davantage sur la liberté de les voir. En disant qu’elle ne la demandait pas, ses caresses la demandaient, et l’obtinrent enfin. Son époux lui dit qu’elle possédât à son aise ces sœurs si chéries ; qu’afin de lui en donner le loisir, il demeurerait quelques jours sans la venir voir. Et sur ce que notre héroïne lui demanda s’il trouverait bon qu’elle les régalât de quelques présents : Non seulement elles, lui dit l’époux, mais leur famille, leur parenté. Divertissez-les comme il vous plaira ; donnez-leur diamants et perles ; donnez-leur tout, puisque tout vous appartient. C’est assez pour moi que vous vous gardiez de les croire. Psyché le promit, et ne le tint pas.
Le monstre partit et quitta sa femme plus matin que de coutume : si bien qu’y ayant encore beaucoup de chemin à faire jusqu’à l’aurore, notre héroïne en acheva une partie en rêvant à la visite qu’elle était prête de recevoir, une autre partie en dormant. Et à son lever elle fut tout étonnée que les Nymphes lui amenèrent ses sœurs. La joie de Psyché ne fut pas moindre que sa surprise : elle en donna mille marques, mille baisers, que ses sœurs reçurent au moins mal qui leur fut possible, et avec toute la dissimulation dont elles se trouvèrent capables. Déjà l’envie s’était emparée du cœur de ces deux personnes. Comment ! on les avait fait attendre que leur sœur fût éveillée ! Était-elle d’un autre sang, avait-elle plus de mérite que ses aînées ? Leur cadette être une déesse, et elles de chétives reines ! La moindre chambre de ce palais valait dix royaumes comme ceux de leurs maris ! Passe encore pour des richesses ; mais de la divinité, c’était trop. Hé quoi ! les mortelles n’étaient pas dignes de la servir ! on voyait une douzaine de Nymphes à l’entour d’une toilette, à l’entour d’un brodequin ! mais quel brodequin ! qui valait autant que tout ce qu’elles avaient coûté en habits depuis qu’elles étaient au monde. C’est ce qui roulait au cœur de ces femmes, ou pour mieux dire de ces furies : je ne devrais plus les appeler autrement.
Cette première entrevue se passa pourtant comme il faut, grâce à la franchise de Psyché et à la dissimulation de ses sœurs. Leur cadette ne s’habilla qu’à demi, tant il tardait à la belle de leur montrer sa béatitude ! Elle commença par le point le plus important, c’est à dire par les habits, et par l’attirail que le sexe traîne après lui. Il était rangé dans des magasins dont à peine on voyait le bout ; vous savez que cet attirail est une chose infinie. Là se rencontrait avec abondance ce qui contribue non seulement à la propreté, mais à la délicatesse : équipage de jour et de nuit, vases et baignoires d’or ciselé, instruments du luxe, laboratoires non pour les phares : de quoi eussent-ils servi à Psyché ? puis l’usage en était alors inconnu. L’artifice et le mensonge ne régnaient pas comme ils font en ce siècle ci. On n’avait point encore vu de ces femmes qui ont trouvé le secret de devenir vieilles à vingt ans et de paraître jeunes à soixante, et qui, moyennant trois ou quatre boîtes, l’une d’embonpoint, l’autre de fraîcheur, et la troisième de vermillon, font subsister leurs charmes comme elles peuvent. Certainement l’Amour leur est obligé de la peine qu’elles se donnent. Les laboratoires dont il s’agit n’étaient donc que pour les parfums : il y en avait en eaux, en essences, en poudres, en pastilles, et en mille espèces dont je ne sais pas les noms, et qui n’en eurent possible jamais. Quand tout l’empire de Flore, avec les deux Arabies, et les lieux où naît le baume, seraient distillés, on n’en ferait pas un assortiment de senteurs comme celui-là. Dans un autre endroit étaient des piles de joyaux, ornements et chaînes de pierreries, bracelets, colliers, et autres machines qui se fabriquent à Cythère. On étala les filets de perles ; on déploya les habits chamarrés de diamants : il y avait de quoi armer un million de belles de toutes pièces. Non que Psyché ne se pût passer de ces choses, comme je l’ai déjà dit ; elle n’était pas de ces conquérantes à qui il faut un peu d’aide : mais, pour la grandeur et pour la forme, son mari le voulait ainsi.
Ses sœurs soupiraient à la vue de ces objets : c’étaient autant de serpents qui leur rongeaient l’âme. Au sortir de cet arsenal, elles furent menées dans les chambres, puis dans les jardins ; et partout elles avalaient un nouveau poison. Une des choses qui leur causa le plus de dépit fut qu’en leur présence notre héroïne ordonna aux Zéphyrs de redoubler la fraîcheur ordinaire de ce séjour, de pénétrer jusqu’au fond des bois, d’avertir les rossignols qu’ils se tinssent prêts, et que ses sœurs se promèneraient sur le soir en un tel endroit. Il ne lui reste, se dirent les sœurs à l’oreille, que de commander aux saisons et aux éléments.
Cependant les Nymphes n’étaient pas inutiles ; elles préparaient les autres plaisirs, chacune selon son office : celles-là les collations, celles-ci la symphonie, d’autres les divertissements de théâtre. Psyché trouva bon que ces dernières missent son aventure en comédie. On y joua les plus considérables de ses amants, à l’exception du mari, qui ne parut point sur la scène : les Nymphes étaient trop bien averties pour le donner à connaître. Mais, comme il fallait une conclusion à la pièce, et que cette conclusion ne pouvait être autre qu’un mariage, on fit épouser la belle par ambassadeurs ; et ces ambassadeurs furent les Jeux et les Ris : mais on ne nomma point le mari.
Ce fut le premier sujet qu’eurent les deux sœurs de douter des charmes de cet époux. Elles s’étaient malicieusement informées de ses qualités, s’imaginant que ce serait un vieux roi, qui, ne pouvant mieux, amusait sa femme avec des bijoux. Mais Psyché leur en avait dit des merveilles ; qu’il n’était guère plus âgé que la plus jeune d’entre elles deux ; qu’il avait la mine d’un Mars, et pourtant beaucoup de douceur en son procédé ; les traits de visage agréables ; galant, surtout. Elles en seraient juges elles-mêmes ; non de ce voyage : il était absent ; les affaires de son État le retenaient en une province dont elle avait oublié le nom. Au reste, qu’elles se gardassent bien d’interpréter l’oracle à la lettre : ces qualités d’incendiaire et d’empoisonneur n’étaient autre chose qu’une énigme qu’elle leur expliquerait quelque jour, quand les affaires de son époux le lui permettraient. Les deux sœurs écoutaient ces choses avec un chagrin qui allait jusqu’au désespoir. Il fallut pourtant se contraindre pour leur honneur, et aussi pour se conserver quelque créance en l’esprit de leur cadette : cela leur était nécessaire dans le dessein qu’elles avaient. Les maudites femmes s’étaient proposées de tenter toutes sortes de moyens pour engager leur sœur à se perdre, soit en lui donnant de mauvaises impressions de son mari, soit en renouvelant dans son âme le souvenir d’un de ses amants.
Huit jours se passèrent en divertissements continuels, à toujours changer : nos envieuses se gardaient bien de demander deux fois une même chose ; c’eût été faire plaisir à leur sœur, qui, de son côté, les accablait de caresses. Moins elles avaient lieu de s’ennuyer, et plus elles s’ennuyaient. Elles auraient pris congé dès le second jour, sans la curiosité de voir ce mari, qu’elles ne croyaient ni si beau ni si aimable que disait Psyché. Beaucoup de raisons le leur faisaient juger de la sorte : premièrement les paroles de l’oracle ; cette prétendue absence, qui se rencontrait justement dans le temps de leur visite ; cette province dont Psyché avait oublié le nom ; l’embarras où elle était en parlant de son mari : elle n’en parlait qu’en hésitant, étant trop bien née et trop jeune pour pouvoir mentir avec assurance. Ses sœurs faisaient leur profit de tout. L’envie leur ouvrait les yeux : c’est un démon qui ne laisse rien échapper, et qui tire conséquence de toutes choses, aussi bien que la jalousie.
Au bout des huit jours, Psyché congédia ses aînées avec force dons et prières de revenir : qu’on ne les ferait plus attendre comme on avait fait ; qu’elle tâcherait d’obtenir de son mari que les dragons fussent enchaînés ; qu’aussitôt qu’elles seraient arrivées au pied du rocher, on les enlèverait au sommet, soit le Zéphire en personne, soit son haleine : elles n’auraient qu’à s’abandonner dans les airs. Les présents que leur fit Psyché furent des essences et des pierreries, force raretés à leurs maris, toutes sortes de jouets à leurs enfants ; quant aux personnes dont la belle tenait le jour, deux fioles d’un élixir capable de rajeunir la vieillesse même.
Les deux sœurs parties, et le mari revenu, Psyché lui conta tout ce qui s’était passé, et le reçut avec les caresses que l’absence a coutume de produire entre nouveaux mariés, si bien que le monstre, ne trouvant point l’amour de sa femme diminuée ni sa curiosité accrue, se mit en l’esprit qu’en vain il craignait ces sœurs, et se laissa tellement persuader qu’il agréa leurs visites, et donna les mains à tout ce que voulut sa femme sur ce sujet.
Les sœurs ne trouvèrent pas à propos de révéler ces merveilles ; c’eût été contribuer elles-mêmes à la gloire de leur cadette. Elles dirent que leur voyage avait été inutile, qu’elles n’avaient point vu Psyché, mais qu’elles espéraient la voir par le moyen d’un jeune homme appelé Zéphire, qui tournait sans cesse à l’entour du roc, et qu’elles gagneraient infailliblement, pourvu qu’elles s’en voulussent donner la peine.
Quand elles étaient seules, et qu’on ne pouvait les entendre, elles se plaignaient l’une à l’autre de la félicité de leur sœur :
Si son mari, disait l’une, est aussi bien fait qu’il est riche, notre cadette se peut vanter que l’épouse de Jupiter n’est pas si heureuse qu’elle. Pourquoi le sort lui a-t-il donné tant d’avantage sur nous ? Méritions-nous moins que cette jeune étourdie ? et n’avions-nous pas autant de beauté et plus d’esprit qu’elle ?
Je voudrais que vous sussiez, disait l’autre, quelle sorte de mari j’ai épousé : il a toujours une douzaine de médecins à l’entour de sa personne. Je ne sais comme il ne les fait point coucher avec lui : car, pour me faire cet honneur, cela ne lui arrive que rarement, et par des considérations d’état ; encore faut-il qu’Esculape le lui conseille.
Ma condition, continuait la première, est pire que tout cela ; car non seulement mon mari me prive des caresses qui me sont dues, mais il en fait part à d’autres personnes. Si votre époux a une douzaine de médecins à l’entour de lui, je puis dire que le mien a deux fois autant de maîtresses, qui toutes, grâces à Lucine, ont le don de fécondité. La famille royale est tantôt si ample qu’il y aurait de quoi faire une colonie très considérable.
C’est ainsi que nos envieuses se confirmaient dans leur mécontentement et dans leur dessein.
Un mois était à peine écoulé qu’elles proposèrent un second voyage. Les parents l’approuvèrent fort; les maris ne le désapprouvèrent pas : c’était autant de temps passé sans leurs femmes. Elles partent donc, laissent leur train à l’entrée du bois, arrivent au pied du rocher sans obstacle et sans dragons. Le Zéphire ne parut point, et ne laissa pas de les enlever.

Ce méchant couple amenait avec lui
La curieuse et misérable Envie,
Pâle démon, que le bonheur d’autrui
Nourrit de fiel et de mélancolie.
Cela ne les rendit pas plus pesantes ; au contraire, la maigreur étant inséparable de l’envie, la charge n’en fut que moindre, et elles se trouvèrent en peu d’heures dans le palais de leur sœur. On les y reçut si bien que leur déplaisir en augmenta de moitié. Psyché, s’entretenant avec elles, ne se souvint pas de la manière dont elle leur avait peint son mari la première fois, et, par un défaut de mémoire où tombent ordinairement ceux qui ne disent pas la vérité, elle le fit de moitié plus jeune, d’une beauté délicate, et non plus un Mars, mais un Adonis qui ne ferait que sortir de page. Les sœurs, étonnées de ces contradictions, ne surent d’abord qu’en juger. Tantôt elles soupçonnaient leur sœur de se railler d’elles, tantôt de leur déguiser les défauts de son mari. A la fin, elles la tournèrent de tant de côtés que la pauvre épouse avoua la chose comme elle était. Ce fut aussitôt de lui glisser leur venin ; mais d’une manière que Psyché ne s’en pût apercevoir.
Toute honnête femme, lui dirent-elles, se doit contenter du mari que les dieux lui ont donné, quel qu’il puisse être, et ne pas pénétrer plus avant qu’il ne plaît à ce mari. Si c’était toutefois un monstre que vous eussiez épousé, nous vous plaindrions ; d’autant plus que vous pouvez en devenir grosse ; et quel déplaisir de mettre au jour des enfants que le jour n’éclaire qu’avec horreur, et qui vous font rougir vous et la nature!
Hélas ! dit la belle avec un soupir, je n’avais pas encore fait de réflexion là-dessus.
Ses sœurs, lui ayant allégué de méchantes raisons pour ne s’en pas soucier, se séparèrent un peu d’elle, afin de laisser agir leur venin.
Quand elle fut seule, toutes ses craintes, tous ses soupçons lui revinrent dans la pensée. Ah ! mes sœurs, s’écria-t-elle, en quelle peine vous m’avez mise ! Les personnes riches souhaitent d’avoir des enfants : moi qui ne suis entourée que de pierreries, il faut que je fasse des vœux au contraire. C’est être bien malheureuse que de posséder tant de trésors et appréhender la fécondité. Elle demeura quelque temps comme ensevelie dans cette pensée, puis recommença avec plus de véhémence qu’auparavant. Quoi ! Psyché peuplera de monstres tout l’Univers ! Psyché, à qui l’on a dit tant de fois qu’elle le peuplerait d’Amours et de Grâces ! Non, non ; je mourrai plutôt que de m’exposer davantage à un tel hasard, En arrive ce qui pourra, je veux m’éclaircir ; et si je trouve que mon mari soit tel que je l’appréhende, il peut bien se pourvoir de femme ; je ne voudrais pas l’être un seul moment du plus riche monstre de la nature.
Nos deux furies, qui ne s’étaient pas tant éloignées qu’elles ne pussent voir l’effet du poison, entendirent plus d’à demi ces paroles, et se rapprochèrent. Psyché leur déclara naïvement la résolution qu’elle avait prise. Pour fortifier ce sentiment, les deux sœurs le combattirent ; et, non contentes de le combattre, elles firent encore mille façons propres à augmenter la curiosité et l’inquiétude : elles se parlaient à l’oreille, haussaient les épaules, jetaient des regards de pitié sur leur sœur.
La pauvre épouse ne put résister à tout cela. Elle les pressa à la fin d’une telle sorte, qu’après un nombre infini de précautions, elles lui dirent tout bas : Nous voulons bien vous avertir que nous avons vu sur le point du jour un dragon dans l’air. Il volait avec assez de peine, appuyé sur le Zéphire, qui volait aussi à côté de lui. Le Zéphire l’a soutenu jusqu’à l’entrée d’une caverne effroyable. Là le dragon l’a congédié, et s’est étendu sur le sable. Comme nous n’étions pas loin, nous l’avons vu se repaître de toutes sortes d’insectes (vous savez que les avenues de ce palais en fourmillent); après ce repas et un sifflement, il s’est traîné sur le ventre dans la caverne. Nous, qui étions étonnées et toutes tremblantes, nous nous sommes éloignées de cet endroit avec le moins de bruit que nous avons pu, et avons fait le tour du rocher, de peur que le dragon ne nous entendît lorsque nous vous appellerions. Nous vous avons même appelée moins haut que nous n’avions fait à la précédente visite. Aux premiers accents de notre voix, une douce haleine est venue nous enlever, sans que le Zéphire ait paru.
C’était mensonge que tout cela ; cependant Psyché y ajouta foi : les personnes qui sont en peine croient volontiers ce qu’elles appréhendent. De ce moment-là notre héroïne cessa de goûter sa béatitude, et n’eut en l’esprit qu’un dragon imaginaire dont la pensée ne la quitta point. C’était, à son compte, ce digne époux que les dieux lui avaient donné, avec qui elle avait eu des conversations si touchantes, passé des heures si agréables, goûté de si doux plaisirs. Elle ne trouvait plus étrange qu’il appréhendât d’être vu : c’était judicieusement fait à lui. Il y avait pourtant des moments où notre héroïne doutait. Les paroles de l’oracle ne lui semblaient nullement convenir à la peinture de ce dragon. Mais voici comme elle accordait l’un et l’autre : Mon mari est un démon ou bien un magicien qui se fait tantôt dragon, tantôt loup, tantôt empoisonneur et incendiaire, mais toujours monstre. Il me fascine les yeux, et me fait accroire que je suis dans un palais, servie par des Nymphes, environnée de magnificence, que j’entends des musiques, que je vois des comédies; et tout cela, songe : il n’y a rien de réel, sinon que je couche aux côtés d’un monstre ou de quelque magicien; l’un ne vaut pas mieux que l’autre. Le désespoir de Psyché passa si avant que ses sœurs eurent tout sujet d’en être contentes; ce que ces misérables femmes se gardèrent bien de témoigner. Au contraire, elles firent les affligées : elles prirent même à tâche de consoler leur cadette, c’est-à-dire de l’attrister encore davantage, et lui faire voir que, puisqu’elle avait besoin qu’on la consolât, elle était véritablement malheureuse. Notre héroïne, ingénieuse à se tourmenter, fit ce qu’elle put pour les satisfaire. Mille pensées lui vinrent en l’esprit, et autant de résolutions différentes, dont la moins funeste était d’avancer ses jours, sans essayer de voir son mari. Je m’en irai, disait-elle, parmi les morts, avec cette satisfaction que de m’être fait violence pour lui complaire. La curiosité fut toutefois la plus forte, outre le dépit d’avoir servi aux plaisirs d’un monstre. Comment se montrer après cela? Il fallait sortir du monde, mais il en fallait sortir par une voie honorable : c’était de tuer celui qui se trouverait avoir abusé de sa beauté, et se tuer elle-même après. Psyché ne se put rien imaginer de plus à propos ni de plus expédient; elle en demeura donc là. Il ne restait plus que de trouver les moyens de l’exécuter; c’est où la difficulté consistait. Car, premièrement, de voir son mari, il ne se pouvait : on emportait les flambeaux dès qu’elle était dans le lit; de le tuer, encore moins : il n’y avait en ce séjour bienheureux ni poison, ni poignard, ni autre instrument de vengeance et de désespoir. Nos envieuses y pourvurent, et promirent à la pauvre épouse de lui apporter au plus tôt une lampe et un poignard : elle cacherait l’un et l’autre jusqu’à l’heure que le Sommeil se rendait maître de ce palais, et tenait charmés le monstre et les Nymphes; car c’était un des plaisirs de ce beau séjour que de bien dormir. Dans ce dessein, les deux sœurs partirent.
Pendant leur absence, Psyché eut grand soin de s’affliger, et encore plus grand soin de dissimuler son affliction. Tous les artifices dont les femmes ont coutume de se servir quand elles veulent tromper leurs maris furent employés par la belle : ce n’étaient qu’embrassements et caresses, complaisances perpétuelles, protestations et serments de ne point aller contre le vouloir de son cher époux; on n’y omit rien, non seulement envers le mari, mais envers les Nymphes : les plus clairvoyantes y furent trompées. Que si elle se trouvait seule, l’inquiétude la reprenait. Tantôt elle avait peine à s’imaginer qu’un mari qu’à toutes sortes de marques elle avait sujet de croire jeune et bien fait, qui avait la peau et l’humeur si douces, le ton de voix si agréable, la conversation si charmante; qu’un mari qui aimait sa femme et qui la traitait comme une maîtresse; qu’un mari, dis-je, qui était servi par des Nymphes, et qui traînait à sa suite tous les plaisirs, fût quelque magicien ou quelque dragon. Ce que la belle avait trouvé si délicieux au toucher, et si digne de ses baisers, était donc la peau d’un serpent! Jamais femme s’était-elle trompée de la sorte? D’autres fois elle se remettait en mémoire la pompe funèbre qui avait servi de cérémonie à son mariage, les horribles hôtes de ce rocher, surtout le dragon qu’avaient vu ses sœurs, et qui, étant soutenu par le Zéphire, ne pouvait être autre que son mari. Cette dernière pensée l’emportait toujours sur les autres, soit par une fatalité particulière, soit à cause que c’était la pire, et que notre esprit va naturellement là.

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