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Les Amours de Psyché et de Cupidon V

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Les Amours de Psyché et de Cupidon V


Sommaire – partie V

Livre premier

Notre héroïne ne perdit pas la mémoire de ce que lui avait dit son époux. Ses rêveries la menaient souvent jusqu’aux lieux les plus écartés de ce beau séjour, et faisaient si bien que la nuit la surprenait devant qu’elle pût gagner le logis. Aussitôt son mari la venait trouver sur un char environné de ténèbres, et, plaçant à côté de lui notre jeune épouse, ils se promenaient au bruit des fontaines. Je laisse à penser si les protestations, les serments, les entretiens pleins de passion, se renouvelaient, et de fois à autres aussi les baisers ; non point de mari à femme, il n’y a rien de plus insipide, mais de maîtresse à amant, et, pour ainsi dire, de gens qui n’en seraient encore qu’à l’espérance.
Quelque chose manquait pourtant à la satisfaction de Psyché. Vous voyez bien que j’entends parler de la fantaisie de son mari, c’est-à-dire de cette opiniâtreté à demeurer invisible. Toute la postérité s’en est étonnée. Pourquoi une résolution si extravagante ? Il se peut trouver des personnes laides qui affectent de se montrer : la rencontre n’en est pas rare ; mais que ceux qui sont beaux se cachent, c’est un prodige dans la nature ; et peut-être n’y avait-il que cela de monstrueux en la personne de notre époux. Après en avoir cherché la raison, voici ce que j’ai trouvé dans un manuscrit qui est venu depuis peu à ma connaissance.
Nos amants s’entretenaient à leur ordinaire, et la jeune épouse, qui ne songeait qu’aux moyens de voir son mari, ne perdait pas une seule occasion de lui en parler. De discours en autre, ils vinrent aux merveilles de ce séjour. Après que la belle eut fait une longue énumération des plaisirs qu’elle y rencontrait, disait-elle, de tous côtés, il se trouva qu’à son compte le principal point y manquait. Son mari ne voyait que trop où elle avait dessein d’en venir ; mais, comme entre amants les contestations sont quelquefois bonnes à plus d’une chose, il voulut qu’elle s’expliquât, et lui demanda ce que ce pouvait être que ce point d’une si grande importance, vu qu’il avait donné ordre aux fées que rien ne manquât.
Je n’ai que faire des fées pour cela, repartit la belle voulez-vous me rendre tout à fait heureuse ? je vous en enseignerai un moyen bien court : il ne faut… Mais je vous l’ai dit tant de fois inutilement, que je n’oserais plus vous le dire.
Non, non, reprit le mari, n’appréhendez pas de m’être importune : je veux bien que vous me traitiez comme on fait les dieux ; ils prennent plaisir à se faire demander cent fois une même chose : qui vous a dit que je ne suis pas de leur naturel ?
Notre héroïne, encouragée par ces paroles, lui repartit : Puisque vous me le permettez, je vous dirai franchement que tous vos palais, tous vos meubles, tous vos jardins, ne sauraient me récompenser d’un moment de votre présence, et vous voulez que j’en sois tout à fait privée : car je ne puis appeler présence un bien où les yeux n’ont aucune part.
Quoi ! je ne suis pas maintenant de corps auprès de vous, reprit le mari, et vous ne me touchez pas ? Je vous touche, repartit-elle, et sens bien que vous avez une bouche, un nez, des yeux, un visage, tout cela proportionné comme il faut, et, selon que je m’imagine, assorti de traits qui n’ont pas leurs pareils au monde ; mais jusqu’à ce que j’en sois assurée, cette présence de corps dont vous me parlez est présence d’esprit pour moi.
Présence d’esprit ! repartit l’époux. Psyché l’empêcha de continuer, et lui dit en l’interrompant : Apprenez-moi du moins les raisons qui vous rendent si opiniâtre.
Je ne vous les dirai pas toutes, reprit l’époux ; mais, afin de vous contenter en quelque façon examinez la chose en vous-même ; vous serez contrainte de m’avouer qu’il est à propos pour l’un et pour l’autre de demeurer en l’état où nous nous trouvons. Premièrement, tenez-vous certaine que du moment que vous n’aurez plus rien à souhaiter, vous vous ennuierez. Et comment ne vous ennuieriez-vous pas ? les dieux s’ennuient bien ; ils sont contraints de se faire de temps en temps des sujets de désir et d’inquiétude, tant il est vrai que l’entière satisfaction et le dégoût se tiennent la main! Pour ce qui me touche, je prends un plaisir extrême à vous voir en peine ; d’autant plus que votre imagination ne se forge guère de monstres (j’entends d’images de ma personne) qui ne soient très agréables. Et, pour vous dire une raison plus particulière, vous ne doutez pas qu’il n’y ait quelque chose en moi de surnaturel. Nécessairement je suis dieu, ou je suis démon, ou bien enchanteur. Si vous trouvez que je sois démon, vous me haïrez ; et si je suis dieu, vous cesserez de m’aimer, ou du moins vous ne m’aimerez plus avec tant d’ardeur, car il s’en faut bien qu’on aime les dieux aussi violemment que les hommes. Quant au troisième, il y a des enchanteurs agréables : je puis être de ceux-là ; et possible suis-je tous les trois ensemble. Ainsi le meilleur pour vous est l’incertitude, et qu’après la possession vous ayez toujours de quoi désirer : c’est un secret dont on ne s’était pas encore avisé. Demeurons-en là, si vous m’en croyez : je sais ce que c’est d’amour, et le dois savoir.
Psyché se paya de ces raisons, ou, si elle ne s’en paya, elle fit semblant de s’en payer. Cependant elle inventait mille jeux pour se divertir. Les parterres étaient dépouillés ; l’herbe des prairies, foulée : ce n’étaient que danses et combats de Nymphes, qui se séparaient souvent en deux troupes ; et, distinguées par des écharpes de fleurs, comme par des ordres de chevalerie, se jetaient ensuite tout ce que Flore leur présentait; puis le parti victorieux dressait un trophée, et dansait autour, couronné d’œillets et de roses. D’autres fois Psyché se divertissait à entendre un défi de rossignols, ou à voir un combat naval de cygnes, des tournois et des joutes de poissons. Son plus grand plaisir était de présenter un appât à ces animaux, et, après les avoir pris, de les rendre à leur élément. Les Nymphes suivaient en cela son exemple. Il y avait tous les soirs gageure à qui en prendrait davantage. La plus heureuse en sa pêche obtenait quelque faveur de notre héroïne ; la plus malheureuse était condamnée à quelque peine, comme de faire un bouquet ou une guirlande à chacune de ses compagnes. Ces spectacles se terminaient par le coucher du Soleil.

Il était témoin de la fête,
Paré d’un magnifique atour ;
Et, caché le reste du jour,
Sur le soir il montrait sa tête.

Mais comment la montrait-il ? environnée d’un diadème d’or et de pourpre, et avec toute la magnificence et la pompe qu’un roi des astres peut étaler.
Le logis fournissait pareillement ses plaisirs, qui n’étaient tantôt que de simples jeux, et tantôt des divertissements plus solides. Psyché commençait à ne plus agir en enfant. On lui racontait les amours des dieux, et les changements de forme qu’a causés cette passion, source de bien et de mal. Le savoir des fées avait mis en tapisseries les malheurs de Troie, bien qu’ils ne fussent pas encore arrivés. Psyché se les faisait expliquer. Mais voici un merveilleux effet de l’enchantement. Les hommes, comme vous savez, ignoraient alors ce bel art que nous appelons comédie ; il n’était pas même encore dans son enfance; cependant on le fit voir à la belle dans sa plus grande perfection, et tel que Ménandre et Sophocle nous l’ont laissé. Jugez si on y épargnait les machines, les musiques, les beaux habits, les ballets des anciens et les nôtres. Psyché ne se contenta pas de la fable, il fallut y joindre l’histoire, et l’entretenir des diverses façons d’aimer qui sont en usage chez chaque peuple ; quelles sont les beautés des Scythes, quelles celles des Indiens, et tout ce qui est contenu sur ce point dans les archives de l’Univers, soit pour le passé, soit pour l’avenir, à l’exception de son aventure, qu’on lui cacha, quelque prière qu’elle fit aux Nymphes de la lui apprendre. Enfin, sans qu’elle bougeât de son palais, toutes les affaires qu’Amour a dans les quatre parties du monde lui passèrent devant les yeux. Que vous dirai-je davantage ? On lui enseigna jusqu’aux secrets de la poésie. Cette corruptrice des cœurs acheva de gâter celui de notre héroïne, et la fit tomber dans un mal que les médecins appellent glucomorie , qui lui pervertit tous les sens, et la ravit comme à elle-même. Elle parlait, étant seule,

Ainsi qu’en usent les amants
Dans les vers et dans les romans ;

allait rêver au bord des fontaines, se plaindre aux rochers, consulter les antres sauvages : c’était où son mari l’attendait. Il n’y eut chose dans la nature qu’elle n’entretint de sa passion. Hélas ! disait-elle aux arbres, je ne saurais graver sur votre écorce que mon nom seul, car je ne sais pas celui de la personne que j’aime. Après les arbres, elle s’adressait aux ruisseaux : ceux-ci étaient ses principaux confidents, à cause de l’aventure que je vous ai dite. S’imaginant que leur rencontre lui était heureuse, il n’y en eut pas un auquel elle ne s’arrêtât, jusqu’à espérer qu’elle attraperait sur leurs bords son mari dormant, et qu’après il serait inutile au monstre de se cacher. Dans cette pensée, elle leur disait à peu près les choses que je vais vous dire, et les leur disait en vers aussi bien que moi

Ruisseaux, enseignez-moi l’objet de mon amour ;
Guidez vers lui mes pas, vous dont l’onde est si pure ;
Ne dormirait-il point en ce sombre séjour,
Payant un doux tribut à votre doux murmure ?
En vain, pour le savoir, Psyché vous fait la cour,
En vain elle vous vient conter son aventure.
Vous n’osez déceler cet ennemi du jour,
Qui rit en quelque coin du tourment que j’endure.
Il s’envole avec l’ombre, et me laisse appeler.
Hélas ! j’use au hasard de ce mot d’envoler :
Car je ne sais pas même encor s’il a des ailes.
J’ai beau suivre vos bords, et chercher en tous lieux
Les antres seulement m’en disent des nouvelles,
Et ce que je chéris n’est pas fait pour mes yeux.

Ne doutez point que ces peines dont parlait Psyché n’eussent leurs plaisirs : elle les passait souvent sans s’apercevoir de la durée, je ne dirai pas des heures, mais des soleils; de sorte que l’on peut dire que ce qui manquait à sa joie faisait une partie des douceurs qu’elle goûtait en aimant; mille fois heureuse si elle eût suivi les conseils de son époux, et qu’elle eût compris l’avantage et le bien que c’est de ne pas atteindre à la suprême félicité! car, sitôt que l’on en est là, il est force que l’on descende, la Fortune n’étant pas d’humeur à laisser reposer sa roue. Elle est femme, et Psyché l’était aussi, c’est-à-dire incapable de demeurer en un même état. Notre héroïne le fit bien voir par la suite.
Son mari, qui sentait approcher ce moment fatal, ne la venait plus visiter avec sa gaieté ordinaire. Cela fit craindre à la jeune épouse quelque refroidissement. Pour s’en éclaircir (comme nous voulons tout savoir, jusqu’aux choses qui nous déplaisent) elle dit à son époux : D’où vient la tristesse que je remarque depuis quelque temps dans tous vos discours ? Rien ne vous manque, et vous soupirez. Que feriez-vous donc si vous étiez en ma place ? N’est-ce point que vous commencez à vous dégoûter ? En vérité, je le crains ; non pas que je sois devenue moins belle ; mais, comme vous dites vous-même, je suis plus vôtre que je n’étais. Serait-il possible, après tant de cajoleries et de serments, que j’eusse perdu votre amour ? Si ce malheur-là m’est arrivé, je ne veux plus vivre.
A peine eut-elle achevé ces paroles, que le monstre fit un soupir, soit qu’il fût touché des choses qu’elle avait dites, soit qu’il eût un pressentiment de ce qui devait arriver. Il se mit ensuite à pleurer, mais fort tendrement ; puis, cédant à la douleur, il se laissa mollement aller sur le sein de la jeune épouse, qui, de son côté, pour mêler ses larmes avec celles de son mari, pencha doucement la tête, de sorte que leurs bouches se rencontrèrent, et nos amants, n’ayant pas le courage de les séparer, demeurèrent longtemps sans rien dire. Toutes ces circonstances sont déduites au long dans le manuscrit dont je vous ai parlé tantôt. Il faut que je vous l’avoue, je ne lis jamais cet endroit que je ne me sente ému.
En effet, dit alors Gélaste, qui n’aurait pitié de ces pauvres gens ? Perdre la parole ! Il faut croire que leurs bouches s’étaient bien malheureusement rencontrées : cela me semble tout à fait digne de compassion.
Vous en rirez tant qu’il vous plaira, reprit Polyphile; mais, pour moi, je plains deux amants de qui les caresses sont mêlées de crainte et d’inquiétude. Si, dans une ville assiégée, ou dans un vaisseau menacé de la tempête, deux personnes s’embrassaient ainsi, les tiendriez-vous heureuses ?
Oui vraiment, repartit Gélaste; car en tout ce que vous dites là le péril est encore bien éloigné. Mais, vu l’intérêt que vous prenez à la satisfaction de ces deux époux, et la pitié que vous avez d’eux, vous ne vous hâtez guère de les tirer de ce misérable état où vous les avez laissés : ils mourront si vous ne leur rendez la parole.
Rendons-la-leur donc, continua Polyphile.
Au sortir de cette extase, la première chose que fit Psyché, ce fut de passer sa main sur les yeux de son époux, afin de sentir s’ils étaient humides ; car elle craignait que ce ne fût feinte. Les ayant trouvés en bon état et comme elle les demandait, c’est-à-dire mouillés de larmes, elle condamna ses soupçons, et fit scrupule de démentir un témoignage de passion beaucoup plus certain que toutes les assurances de bouche, serments et autres. Cela lui fit attribuer le chagrin de son mari à quelque défaut de tempérament, ou bien à des choses qui ne la regardaient point. Quant à elle, après tant de preuves, la puissance de ses appas lui sembla trop bien établie, et le monstre trop amoureux pour faire qu’elle craignît aucun changement. Lui, au contraire, aurait
Souhaité qu’elle appréhendât ; car c’était l’unique moyen de la rendre sage, et de mettre un frein à sa curiosité. Il lui dit beaucoup de choses sur ce sujet, moitié sérieusement et moitié avec raillerie ; à quoi Psyché repartait fort bien ; et le mari déclamait toujours contre les femmes trop curieuses.
Que vous soyez étrange avec votre curiosité ! lui dit son épouse. Est-ce vous désobliger que de souhaiter de vous voir, puisque vous dites vous-même que vous êtes si agréable ? Eh bien ! quand j’aurai tâché de me satisfaire, qu’en sera-t-il ?
Je vous quitterai, dit le mari.
Et moi je vous retiendrai, repartit la belle.
Mais si j’ai juré par le Styx ? continua son époux. Qui est-il, ce Styx ? dit notre héroïne. Je vous demanderais volontiers s’il est plus puissant que ce qu’on appelle beauté. Quand il le serait, pourriez-vous souffrir que j’errasse par l’univers, et que Psyché se plaignît d’être abandonnée de son mari sur un prétexte de curiosité, et pour ne pas manquer de parole au Styx ? Je ne vous puis croire si déraisonnable. Et le scandale, et la honte ?
Il paraît bien que vous ne me connaissez pas, repartit l’époux, de m’alléguer le scandale et la honte : ce sont choses dont je ne me mets guère en peine. Quant à vos plaintes, qui vous écoutera ? et que direz-vous ? Je voudrais bien que quelqu’un des dieux fût si téméraire que de vous accorder sa protection ! Voyez-vous, Psyché, ceci n’est point une raillerie : je vous aime autant que l’on peut aimer ; mais ne me comptez plus pour ami dès le moment que vous m’aurez vu. Je sais bien que vous n’en parlez que par raillerie, et non pas avec un véritable dessein de me causer un tel déplaisir ; cependant j’ai sujet de craindre qu’on ne vous conseille de l’entreprendre. Ce ne seront pas les Nymphes : elles n’ont gardé de me trahir, ni de vous rendre ce mauvais office. Leur qualité de demi-déesses les empêche d’être envieuses ; puis, je les tiens toutes par des engagements trop particuliers. Défiez-vous du dehors. Il y a déjà deux personnes au pied de ce mont qui vous viennent rendre visite. Vous et moi nous nous passerions fort bien de ce témoignage de bienveillance. Je les chasserais, car elles me choquent, si le Destin, qui est maître de toutes choses, me le permettait. Je ne vous nommerai point ces personnes. Elles vous appellent de tous côtés. S’il arrive que le Destin porte leur voix jusqu’à vous, ce que je ne saurais empêcher, ne descendez pas, laissez-les crier, et qu’elles viennent comme elles pourront. Là-dessus il la quitta, sans vouloir lui dire quelles personnes c’étaient, quoique la belle promît avec grands serments de ne pas les aller trouver, et encore moins de les croire. Voilà Psyché fort embarrassée, comme vous voyez. Deux curiosités à la fois ! Y a-t-il femme qui y résistât ? Elle épuisa sur ce dernier point tout ce qu’elle avait de lumières et de conjectures. Cette visite m’étonne, disait-elle en se promenant un peu loin des Nymphes. Ne serait-ce point mes parents ? Hélas ! mon mari est bien cruel d’envier à deux personnes qui n’en peuvent plus la satisfaction de me voir. Si les bonnes gens vivent encore, ils ne sauraient être fort éloignés du dernier moment de leur course. Quelle consolation pour eux que d’apprendre combien je suis pourvue richement, et si, avant que d’entrer dans la tombe, ils voyaient au moins un échantillon des douceurs et des avantages dont je jouis, afin d’en emporter quelque souvenir chez les morts ! Mais si ce sont eux, pourquoi mon mari se met-il en peine ? lis ne m’ont jamais inspiré que l’obéissance. Vous verrez que ce sont mes sœurs. Il ne doit pas non plus les appréhender. Les pauvres femmes n’ont autre soin que de contenter leurs maris. Ô dieux ! je serais ravie de les mener en tous les endroits de ce beau séjour, et surtout de leur faire voir la comédie et ma garde-robe. Elles doivent avoir des enfants, si la mort ne les a privées, depuis mon départ, de ces doux fruits de leur mariage : qu’elles seront aises de leur reporter mille menus affiquets et joyaux de prix dont je ne tiens compte, et que les Nymphes et moi nous foulons aux pieds, tant ce logis en est plein !
Ainsi raisonnait Psyché, sans qu’il lui fût possible d’asseoir aucun jugement certain sur ces deux personnes : il y avait même des intervalles où elle croyait que ce pouvaient être quelques-uns de ses amants. Dans cette pensée, elle disait quelque peu plus bas : Ne va point en prendre l’alarme, charmant époux ; laisse-les venir : je te les sacrifierai de la plus cruelle manière dont jamais femme se soit avisée ; et tu en auras le plaisir fussent-ils enfants de roi.
Ces réflexions furent interrompues par le Zéphire, qu’elle vit venir à grands pas et fort échauffé. Il s’approcha d’elle avec le respect ordinaire, lui dit que ses sœurs étaient au pied de cette montagne ; qu’elles avaient plusieurs fois traversé le petit bois sans qu’il leur eût été possible de passer outre, les dragons les arrêtant avec grand’frayeur; qu’au reste c’était pitié que de les ouïr appeler; qu’elles n’avaient tantôt plus de voix, et que les Échos n’étaient occupés qu’à répéter le nom de Psyché. Le pauvre Zéphire pensait bien faire : son maître, qui avait défendu aux Nymphes de donner ce funeste avis, ne s’était pas souvenu de lui en parler. Psyché le remercia agréablement, comme toutes choses, et lui dit qu’on aurait peut-être besoin de son ministère. Il ne fut pas sitôt retiré que la belle, mettant à part les menaces de son époux, ne songea plus qu’aux moyens d’obtenir de lui que ses sœurs seraient enlevées comme elle à la cime de ce rocher. Elle médita une harangue pour ce sujet, ne manqua pas de s’en servir, et de bien prendre son temps, et d’entremêler le tout de caresses : faites votre compte qu’elle n’omit rien de ce qui pouvait contribuer à sa perte. Je voudrais m’être souvenu des termes de cette harangue ; vous y trouveriez une éloquence, non pas véritablement d’orateur, ni aussi d’une personne qui n’aurait fait toute sa vie qu’écouter. La belle représenta, entre autres choses, que son bonheur serait imparfait tant qu’il demeurerait inconnu. A quoi bon tant d’habits superbes ? Il savait très bien qu’elle avait de quoi s’en passer ; s’il avait cru à propos de lui en faire un présent, ce devait être plutôt pour la montre que pour le besoin. Pourquoi les raretés de ce séjour, si on ne lui permettait de s’en faire honneur ? car à son égard ce n’était plus raretés : l’émail des parterres, celui des prés, et celui des pierreries, commençaient à lui être égaux ; leur différence ne dépendait plus que des yeux d’autrui. Il ne fallait pas blâmer une ambition dont elle avait pour exemple tout ce qu’il y a de plus grand au monde. Les rois se plaisent à étaler leurs richesses, et à se montrer quelquefois avec l’éclat et la gloire dont ils jouissent. Il n’est pas jusqu’à Jupiter qui n’en fasse autant. Quant à elle, cela lui était interdit, bien qu’elle en eût plus de besoin qu’aucun autre : car, après les paroles de l’oracle, quelle croyance pouvait-on avoir de l’état de sa fortune ? point d’autre, sinon qu’elle vivait enfermée dans quelque repaire, où elle se nourrissait de la proie que lui apportait son mari, devenue compagne des ours : pourvu qu’encore ce même mari eût attendu jusque-là à la dévorer. Qu’il avait intérêt, pour son propre honneur, de détruire cette croyance, et qu’elle lui en parlait beaucoup plus pour lui que pour elle ; quoique, à dire la vérité, il lui fût fâcheux de passer pour un objet de pitié, après avoir été un objet d’envie. Et que savait-elle si ses parents n’en étaient point morts, ou n’en mourraient point de douleur ? Si ses sœurs l’aimaient, pourquoi leur laisser ce déplaisir ? Et si elles avaient d’autres sentiments, y avait-il un meilleur moyen de les punir que de les rendre témoins de sa gloire ? C’est en substance ce que dit Psyché.
Son époux lui repartit :
Voilà les meilleures raisons du monde ; mais elles ne me persuaderaient pas, s’il m’était libre d’y résister. Vous êtes tombée justement dans les trois défauts qui ont le plus accoutumé de nuire aux personnes de votre sexe, la curiosité, la vanité, et le trop d’esprit. Je ne réponds pas à vos arguments, ils sont trop subtils ; et puisque vous voulez votre perte, et que le Destin la veut aussi, je vais y mettre ordre, et commander au Zéphire de vous apporter vos sœurs. Plût au Sort qu’il les laissât tomber en chemin !
Non, non, reprit Psyché quelque peu piquée, puisque leur visite vous déplaît tant, ne vous en mettez plus en peine : je vous aime trop pour vous vouloir obliger à ces complaisances.
Vous m’aimez trop ? repartit l’époux ; vous, Psyché, vous m’aimez trop ? et comment voulez-vous que je le croie ? Sachez que les vrais amants ne se soucient que de leur amour. Que le monde parle, raisonne, croie ce qu’il voudra ; qu’on les plaigne, qu’on les envie, tout leur est égal, c’est-à-dire indifférent.

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