Toutes les fables de Jean de La Fontaine, poèmes, fables, poésies et lettres, pièces de théatre...

A M. Pellisson

0 127

Epître II, A M. Pellisson


1659
M… ayant dit que je lui devois donner pension pour le soin qu’il prenoit de faire valoir mes vers, j’envoyai quelque temps après cette lettre-ci à M…*

Je vous l’avoue, et c’est la vérité,
Que Monseigneur n’a que trop mérité
La pension qu’il veut que je lui donne.
En bonne foi je ne sache personne
A qui Phébus s’engageât aujourd’hui
De la donner plus volontiers qu’à lui.
Son souvenir, qui me comble de joie,
Sera payé tout en belle monnoie
De madrigaux, d’ouvrages ayant cours.
(Cela s’entend, sans manquer de deux jours
Aux termes pris, ainsi que je l’espère.)
Cette monnoie est sans doute légère,
Et maintenant peu la savent priser ;
Mais c’est un fonds qu’on ne peut épuiser.
Plût aux destins, amis de cet empire,
Que de l’Épargne on en pût autant dire !
J’offre ce fonds avec affection ;
Car, après tout, quelle autre pension
Aux demi-dieux pourrait être assignée ?
Pour acquitter celle-ci chaque année,
Il me faudra quatre termes égaux.
A la Saint-Jean je promets madrigaux,
Courts et troussés, et de taille mignonne
Longue lecture en été n’est pas bonne.
Le chef d’octobre aura son tour après ;
Ma Muse alors prétend se mettre en frais
Notre héros, si le ‘ beau temps ne change,
De menus vers aura pleine vendange ;
Ne dites point que c’est menu présent,
Car menus vers sont en vogue à présent.
Vienne l’an neuf, ballade est destinée
Qui rit ce jour, il rit toute l’année ;
Or la ballade a cela, ce dit-on,
Qu’elle fait rire ou ne vaut un bouton.
Pâques, jour saint, veut autre poésie
J’enverrai lors, si Dieu me prête vie,
Pour achever toute la pension**,
Quelque sonnet plein de dévotion.
Ce terme-là pourrait être le pire :
On me voit peu sur tels sujets écrire ;
Mais tout au moins je serai diligent,
Et, si j’y manque, envoyez un sergent,
Faites saisir, sans aucune remise,
Stances, rondeaux, et vers de toute guise
Ce sont nos biens ; les doctes nourrissons
N’amassent rien, si ce n’est des chansons.
Ne pouvant donc présenter autre chose,
Qu’à son plaisir le héros en dispose.
Vous lui direz*** qu’un peu de son esprit
Me viendrait bien pour polir chaque écrit.
Quoi qu’il en soit, je me fais fort de quatre ;
Et je prétends, sans un seul en rabattre,
Qu’au bout de l’an le compte y soit entier
Deux en six mois, un par chacun quartier.
Pour sûreté, j’oblige par promesse
Le bien que j’ai sur les bords du Permesse ;
Même au besoin notre ami Pellisson
Me pleigera d’un couplet de chanson.
Chanson de lui tient lieu de longue épître ;
Car il en est sur un autre chapitre***** :
Bien nous en prend ; nul de nous s’est fâché
Qu’il soit ailleurs jour et nuit empêché.
A mon égard je juge nécessaire
De n’avoir plus sur les bras qu’une affaire
C’est celle-ci. J’ai donc intention
De retrancher toute autre pension ;
Celle d’Iris même : c’est tout vous dire.
Elle aura beau me conjurer d’écrire ;
En lui payant pour ses menus plaisirs
Par an trois cent soixante et cinq soupirs
(C’est un par jour, la somme est assez grande),
Je n’entends point après qu’elle demande
Lettre ni vers, protestant de bon cœur
Que tout sera gardé pour Monseigneur.

 

– Cette pièce fut publiée pour la première fois par l’auteur, dans le Recueil des ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroy et de La Fontaine, 1685, t. I, p. 99.
* M… c’est Pellisson chargé de payer à La Fontaine la pension que lui faisait le surintendant, et de transmettre à ce dernier les vers qui devaient, selon les conventions, en acquitter chaque quartier. L’éditeur de l’ouvrage de Matthieu Marais,le savant Chardon de la Rochette, nous apprend (p. 123) qu’il a eu entre les mains une copie de cette épître, sur laquelle se trouvait une apostille de la main de Pellisson, qui prouvait que ce dernier en avait fait l’envoi à Fouquet. Pellisson fut toujours l’ami de notre poète, et ne manquait jamais l’occasion de faire valoir son mérite. Paul Pellisson Fontanier naquit à Béziers en 1624, et mourut le 7 février 1693.
** Donc l’engagement du poète envers Fouquet ne commençait à courir que depuis Pâques, puisqu’à Pâques suivant l’année se trouvait révolue.
*** Ces mots seuls suffisent pour prouver que cette épître n’a pas été adressée à Fouquet.
**** Sera ma caution, s’engagera pour moi.
C’est bien souvent un cas calamiteux
Que de plèger les hommes souffreteux.
Philibert HEGEMON, dans la Colombière, 1583, in-12, p. 53, fable X.
Marot, dans son épître au roi pour avoir été dérobé, a dit :
Et si sentez que sois foible de reins
Pour vous payer, les deux princes lorrains
Me plègeront. Épître XXVIII, t. II, p. 98.
Et quarante ans après La Fontaine, Sénecé dit encore :
Successions vous pleuvent sur la tête,
Et le présent vous pleige l’avenir.
SÉNECÉ, Étrennes à M. Chasselas, Œuvres, 1805. in-12, p. 160.
Nous n’avons plus ce mot, qui était commode et expressif ; ou si on l’emploie encore, c’est en terme de pratique. Les Anglais l’ont conservé, et leur verbe to pledge est d’un usage fréquent.
***** Le surintendant avait nommé Pellisson son premier commis en 1657, et il fut reçu maître des comptes à Montpellier en 1659. Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, nous apprend que ce fut à son talent pour les vers que Pellisson dut le commencement de sa fortune. Il avait conçu un amour platonique pour Mlle de Scudéry. Mme Duplessis-Bellière, qui fréquentait cette femme célèbre, lui fit avoir une pension de Fouquet, son parent. En reconnaissance de ce bienfait, Pellisson adressa au surintendant une pièce de vers intitulée les Remerciements du siècle. Fouquet, ayant su que Pellisson était l’auteur de ces vers, l’en récompensa avec sa munificence ordinaire ; ce qui donna lieu à Pellisson d’adresser, pour son propre compte, une autre pièce de vers au surin tendant, qui le prit avec lui, afin de travailler à sa correspondance. Bientôt il sut apprécier ses talents, et lui donna toute sa confiance. Un jour, pour flatter Fouquet, quelqu’un lui dit qu’il était bien glorieux et bien honorable pour Pellisson d’être employé par un si illustre personnage : « Il est vrai, répondit Fouquet, que M. Pellisson m’a fait l’honneur de se donner à moi. » Cette réponse prouve que Fouquet était digne de protéger les hommes de mérite.

(Louis Moland)

Image : Par Inconnu — http://www.voltaire-integral.com/Html/14/04CATALO_1_4.html#P, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=913292

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.